BATAVILLE, l’utopie d’une autarcie

François Caillat est un cinéaste rare, un documentariste de l’absence et de l’oubli, ou plutôt de l’empreinte que laissent l’absence et l’oubli. La rétrospective de ses films que lui avait consacrée la SCAM était d’ailleurs intitulée « un cinéma hanté ». Car François Caillat explore les figures invisibles qui hantent notre mémoire et transcendent le réel comme autant de milliers de fragments. Dans son magnifique film (j’y reviendrais bientôt) Une jeunesse amoureuse, le réalisateur revisite ses amours de jeunesse, parcourt les lieux de sa cartographie amoureuse, et nous emmène au coeur même de ses souvenirs dans le Paris des années 70. Les images se superposent au récit comme les lettres, les visages et les archives super 8 de ses voyages se mêlent à notre propre mémoire. Une intimité singulière en surimpression d’une mémoire collective.  

La grande armée du travail

Dans Bienvenue à Bataville, François Caillat décrit l’empire de Tomas Bata en le réssuscitant par le biais d’une voix off. Il opte pour un dispositif entre fiction et documentaire mettant en scène des tableaux où les acteurs rejouent le passé de façon artificielle avec des couleurs exagérement fausses. Ce parti pris, s’il peut déranger à première vue, est en fait un coup de génie : dénoncer de l’intérieur l’utopie de Toma Bata. Le récit est entrecoupé d’interviews d’anciens ouvriers, d’images d’archives et sonores et de ces fameuses scènes qui servent davantage à illustrer ce que Bata le créateur a imaginé, qu’à reconstituer une réalité dépassée. Rien ne parait réel tant Bataville est construit comme l’oeuvre d’un seul homme, mégalomane et paternaliste.

Situé en Moselle, Bataville semble tout droit sorti d’un roman de science fiction dont le slogan serait « le bonheur est obligatoire ». L’homme qui « voulait chausser l’humanité », voulait aussi imposer sa notion de bonheur à sa « famille » d’ouvriers. Bataville ce sont donc des pavillons et des habitations pour eux, des complexes sportifs pour les garder en pleine santé, des concerts obligatoires et des médailles de mérite. En somme, Bataville s’érige en exemple de ville forteresse où les vassaux-ouvriers servent leur seigneur en échange de quoi ils obtiennent une assurance de bonheur minimal (un toit, un salaire, quelques loisirs). Le tout loin du monde extérieur comme pour mieux contrôler ses salariés forcément reconnaissants de tous leurs avantages. C’est le principe même de la servitude volontaire et comme dit le chef du personnel avec conviction :  » les gens ont besoin d’être dirigés ». A Bataville, on dirige même leur vie.

Mais quels sont donc les principes fondateurs du bonheur made by Toma Bata?

Une femme discrète, un homme agréable

En 1931, Toma Bata s’appuye sur l’exemple de la modernité de Ford pour imaginer sa cité idéale, partant du postulat que pour que chacun travaille efficacement, il doit avoir des droits élémentaires, comme un foyer propre et bien tenu, des loisirs, pratiquer du sport et reconnaitre à son patron son sens de la justice. Tout est dès lors pensé pour éviter les révoltes, éloigner les pensées ou les comparaisons avec un autre monde quelques kilomètres plus loin. Bataville est né, ses pelouses trop vertes ont poussé autour des étangs, sa fanfare joue pour distraire et battre le temps et ses maisons se construisent comme autant de petites prisons. Nul besoin de se tourner vers un autre lieu, Bataville vous offre tout ce qu’il vous faut. Il vous suffit de rester un bon ouvrier, de vous fatiguer à la tache pour être davantage récompensé, recevoir la signature de votre contremaitre et vous obtiendrez tout le bonheur que Monsieur Bata a inventé pour vous.

Une école de la vie

Personne ne se plaint à Bataville, tout le monde est heureux. Il n’y a qu’à les écouter, vous verrez bien que le bonheur est simple. Il y en a qui se plaignent ? Qui évoquent la pénibilité du travail, la perversité paternaliste de Bata ou les profits réalisés ? Coupez le son qu’on ne les entende pas !

François Caillat choisit de censurer ses interviews pour mieux servir la construction d’un système qui s’auto-détruit de l’intérieur. Il a cependant volontairement conservé quelques paroles qui nous rappellent l’humanité des Batavillois derrière leur louange, leur souffrance, leur épuisement, leurs larmes, leur résignation. On pense en ce sens à un autre film sur un monde imaginaire,Disneyland, mon pays natal d’Arnaud des Pallières. Ce dernier soumis à la censure de Disney  parvint, tout en respectant leur charte, à détourner son voyage-voyage (programme d’Arte) et dénoncer la cruauté inhérente à l’artifice de la machine Disney. Il n’eut pas le droit par exemple de filmer les personnages de trop près pour ne pas briser la magie mais lorsqu’il filme Blanche neige derrière des barreaux ou les larmes des enfants perdus entre leur émotion et leurs peurs, ou encore la solitude d’un vieil homme qui tourne seul dans les tasses d’Alice, le ton est donné. Le pays des rêves ressemble à un cauchemar tant tout est faux, lisse et sans vie.

Bata veut croire que Bataville est une école de la vie pour ses employés/habitants. Mais de quelle vie parle-t-il ? De celle que lui en grand marionnettiste a conçue ?

Tu n’adoreras qu’un seul Dieu !

Il ne reste rien de Bataville aujourd’hui, les pelouses ont perdu leurs couleurs, les ouvriers leur travail et l’utopie du bonheur a laissé place aux mauvaises herbes.
Bienvenue à Bataville est aussi une parabole de notre société consumériste où nous sommes finalement tous les marionnettes d’un grand théâtre, où l’avoir finit par éteindre l’être, et si nous avons davantage d’ouverture, de choix et de possibles, qu’en faisons-nous vraiment ? Le film questionne bien au-delà de cette utopie. Si François Caillat fait revivre les fantômes c’est peut être aussi pour nous rappeler qu’ils flottent encore parmi nous.

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