Nous sommes toutes des nymphomanes (sauf ma mère)

Cette nuit n’arrivant pas à dormir, je regardai le premier volume de Nymphomaniac de Lars Von Trier. Il fait partie des films que je voulais voir et que j’ai manqué sans raison particulière. J’avais entendu que le deuxième volume était beaucoup moins bien, le genre de commentaires triviaux qui ne veulent rien dire mais qui arrivent quand même à vous refroidir. Quelques minutes de film et je ne l’étais plus (refroidie). Et même prête pour le volume 2.

Une nuit d’hiver, le vieux Seligman découvre une femme gisant au sol. Il la ramène chez lui et la femme, Joe, lui raconte son épopée érotique depuis son plus jeune âge. En huit chapitres (incluant le volume 2), elle explique son parcours sexuel de nymphomane, comme elle se qualifie elle même. Le vieil homme sage et philosophe l’écoute, ne la juge pas, émet des parallèles avec la pêche à la mouche ou une polyphonie de Bach. Joe reprend son récit, chronologique avec quelques entorces, quelques sauts en avant ou en arrière pour mieux rebondir sur son récit.

Lars Von trier a souvent été qualifié de misogyne parce qu’il filme des femmes martyres (Bess dans Breaking the waves), victimes (Dancer in the dark), ensorcelée (Anti Christ) ou névrotiques comme ici à travers le personnage de Joe qui s’attribue les pires vices dans sa course insatiable au désir sans amour. Apparemment filmer une femme qui condamne elle-même ses propres moeurs serait une manière de les condamner lui-même alors que le reste du monde trouverait ça normal. Quelle hypocrisie (le vice qui caractérise le mieux le genre humain selon Joe…) ! Si on ne peut nier le côté moralisateur du réalisateur-conteur Lars Von Trier, on ne peut pour autant pas le taxer de misogynie pour évoquer toute la souffrance inhérente aux actes de son personnage.

Lars Von Trier peint le portrait d’une femme dont les pulsions sexuelles sont telles qu’elles l’obligent à consommer les hommes sans répit pour assouvir son désir qui finit par s’éteindre au moment où elle aime un homme. Car jusque là, pas d’amour dans ses relations, du cul, de la bite, de la chatte, du foutre à en redistribuer à l’infini. Son amie B. également nymphomane lui avait pourtant juré que l’ingrédient secret du sexe était l’amour.

 Forget about love

 C’est peut être là que Lars Von Trier se montre le plus provocateur et du coup le plus controversé. Quand il dit à voix haute ce que tout le monde pense à voix basse. La plupart s’accorde à accepter le sexe sans amour qu’il soit masculin ou féminin (bien que cela semble tout de même plus évident pour les hommes) mais ce qui choque les détracteurs c’est que Joe se juge elle-même, se qualifie de « bad human being », s’autoflagelle en racontant son histoire à Seligman. Pourtant le vieux sage érudit, au-delà de toute morale, cherche sans cesse à analyser, à émettre des analogies pertinentes et jamais ne la juge. Il est en cela le double du réalisateur schyzophrène qui regarde des deux côtés. Et si Joe se maltraite autant, ce n’est que le revers d’une société malade et politiquement correcte. Il filme son personnage sans distance, nous embarque dans ce récit comme si c’était le notre et réveille en nous des pulsions lointaines que nous sommes tous capables de comprendre. L’hypocrisie est bien de les nier, de ne regarder ces pulsions que sous le miroir d’une amoralité délétère et repoussante.

Freud le premier a parlé des pulsions sexuelles existantes dès l’enfance. La différence avec Joe réside dans le passage à l’acte, dans l’impossibilité même qu’elle a à contrôler ses pulsions et dans le fait qu’elle n’éprouve rien pour les hommes. Elle ne cherche qu’à assouvir son désir mais si on parvient un instant à oublier combien l’amour est le moteur même de la vie, on peut se laisser aller à s’interroger sur nos propres fantasmes, notre propre désir et ne pas voir seulement dans cette histoire picaresque le parcours d’une femme dénuée de sentiment.

Joe se juge bien sévèrement, sans toutefois remettre en question son désir. Elle s’interroge davantage sur le mal qu’elle cause autour d’elle. C’est cela qui la fait souffrir et qui fait d’elle une « malade », une femme capable de quitter définitivement son foyer conjugal pour aller obtenir un nouvel orgasme en se faisant fouetter. La démesure, l’irraison ne sont que les symptomes de sa névrose. Et ses souffrances ne sont finalement que le résultat d’une incapacité à se satisfaire d’un modèle unique et sociétal (elle perd sa famille, son emploi).

Lars Von Trier interroge et bouscule : et si c’était l’amour la cause de notre perte bien plus que nos pulsions indicibles et inavouables (celles consenties des deux parties, il va sans dire) ? Derrière l’amour se cachent les ressentiments, les jalousies, la culpabilité, la colère, la passion. En multipliant ses orgasmes, Joe se libère de tout ça, dans une sorte de quête initiatique à ciel ouvert.

On peut aimer ou détester ce film, on peut essayer de le définir comme étant anti-humaniste, féministe, misogyne ou abject. Mais on peut aussi se dire que ce qui est mysogyne c’est peut être de croire qu’en dressant le portrait d’une femme qui place son désir au-dessus de tout par addiction, le réalisateur porte atteinte à l’image de la femme. A t-on qualifié Steve Mac Queen de misandrie quand il a filmé Michael Fassbender en addict sexuel dans Shame ?

En regardant ces deux volumes, je me suis dit qu’on était toutes potentiellement des nymphomanes (et les hommes des sex addict), car en cherchant l’amour partout, c’est aussi notre désir qu’on tente d’assouvir.

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