MIGUEL GOMES LE MAGICIEN DES 1001 NUITS

Ce soir était projeté en avant première un peu partout en France le volume 3 des Mille et une nuits de Miguel Gomes, L’enchanté, pour les plus impatients comme moi, déjà transportés par les deux premiers volumes. Les Mille et une nuits, c’est le projet fou d’un film tourné pendant 14 mois et qui « n’est pas une adaptation des Mille et une nuits mais s’inspire de sa structure » comme nous le rappelle un bandeau au départ.
On savait déjà que Miguel Gomes aimait mélanger les genres, brouiller les frontières. Là, il va encore plus loin. Et c’est magique.

 

Depuis ses premiers films, Miguel Gomes aime brouiller les pistes, abattre les frontières entre fiction et documentaire et raconter des histoires en conjuguant à tous les temps. Avec sa trilogie, Gomes dépasse ses propres frontières et l’on sent un aboutissemment presque souffrant de l’essence de son art qui se frotte à l’imaginaire comme au réel. Il annonce dès le départ s’être inspiré d’évènements entre juillet 2013 et aout 2014 où son pays a subi la crise très durement et où bon nombre de portugais se sont appauvris. Film politique ? Pas vraiment mais acte engagé pour réhabiliter tous les invisibles anonymes porteurs d’histoires, sûrement.

Gomes réinvente les histoires que raconte chaque nuit Shéhérazade au roi de Perse pour sauver sa peau. On bascule d’un temps à un autre sans aucune autre cohérence que celle du récit anachronique où se côtoyent des personnages fictifs et anciens à des personnages contemporains bien réels. Ainsi découvre-t-on des personnages venant de « L’antiquité du temps » nommés Paddleman. Gomes mêle donc les époques, les récits, les mythologies et les coutumes, les inventions et les faits réels, les narre en les plaçant au même niveau brisant ainsi l’idée d’une hiérarchie dans l’Histoire. Peu importe qu’ils aient existé ou non, qu’ils soient réels ou fictifs, contemporains ou antiques, toutes les personnes sont importantes du fait même qu’ils portent en eux    leur histoire. Et en cela le film devient réellement politique. Il mélange les acteurs professionnels et les amateurs, filme les animaux (le chien palmé Dixie, le Coq qui philosophe) au même plan que les humains. Seuls sont ridiculisés les hommes de pouvoir contraints à une érection permanente et honteuse. Les récits fusionnent, se complètent, se réflètent dans un jeu de miroir exactement comme dans Les Mille et une nuits.

De ce récit labyrinthique et borgien nait la magie du grand cinéma, celle d’un temps déconstruit, d’une invitation à la contemplation et d’une plongée baroque d’un délire humaniste. Car oui, il y a de l’humanisme dans ce film à donner la parole à tous ces héros du quotidien portugais souffrant de la crise, de la précarité, des injustices sociales. Miguel Gomes en fait des figures de conte au même titre qu’Aladin ou Sinbad le Marin.

Il faut voir ces hommes errer près des chantiers navals en décomposition, ces Magnifiques frappés par le chômage raconter leur survie quotidienne, ces pinsonneurs en banlieue de Lisbonne passant des heures à enregistrer le chant des oiseaux pour les « retourner » et gagner le concours annuel du plus beau chant. Les mots sont vains et Gomes sait aussi laisser place au silence et aux respirations entre les plans. Il alterne les scènes de foule, d’euphorie enchanteresse, de manifestations avec des scènes en solitaire comme la fugue interminable de Simao « Sans Tripes ».
Parfois on s’ennuie un peu et c’est bien aussi. Ca laisse la place au spectateur de projeter son propre imaginaire, ses propres histoires pour se mêler encore davantage à cette grande Histoire collective de comédie humaine.

Il faut voir les trois volumes pour être rattrapés par les précédents. Hier en sortant de L’enchanté, je repensai soudain à l’homme qui tous les ans décore le sapin de Noel de sa ville parce qu’il est le seul à être capable de grimper si haut pour illuminer l’arbre. Une seule fois, il participa à l’inauguration de l’illumination et en fut tellement ému qu’il s’effrondra en larmes et ne put jamais plus être présent les années qui suivirent. Je repensai aussi à l’exterminateur de frelons qui ingénieusement avec les moyens du bord eut raison du nid menaçant.

Gomes ne fabrique pas du beau en se regardant filmer, il le capture comme un pinson et le laisse chanter tout seul. Gomes est un magicien, un alchimiste, un pinsonneur ou seulement juste un homme qui sait regarder les autres avec amour.

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