LES HABITANTS ou la France d’en bas vue d’en haut

Après Journal de France, Depardon continue son infographie de la France avec un nouveau volet intitulé Les Habitants. A bord de sa caravane, Depardon et Claudine Nougaret sillonnent la France du nord au sud et s’installent sur des places de villages pour recueillir la parole libre de ses habitants.

« Je suis plus tendre en région »

« Je suis plus tendre en région » avoue Depardon. Vraiment ? Je ne le ressens pas ici bien qu’étant une inconditionnelle de Depardon depuis toujours. Depuis son Numéros zéros jusqu’à sa merveilleuse trilogie Profils paysans. J’étais même partie, lors d’un passage en Lozère, sur les routes qu’il avait sillonnées, comme pour mieux ressentir la nature si rude qu’il avait filmée et comprendre les personnages qu’il peignait avec délicatesse. Depardon parvient formidablement à dessiner les contours en focalisant sur un détail, à raconter le hors champ, à transmettre la vie qui passe. Lui le « passeur » sait aussi filmer sans arrêter sa caméra, intégrer la perche de Claudine (Nougaret, son ingé son et compagne depuis toujours) pour ne pas perdre ce qui se joue sous ses yeux. Dans Les habitants, Depardon n’intervient pas et ne se déplace pas avec sa caméra. Le dispositif est simple, deux personnes autour d’une table dans la caravane avec une caméra cachée derrière une vitre et ça tourne !

Les gens parlent de leur relation amoureuse, de leurs échecs, leurs souffrances, de la ville où ils sont, bref ils parlent d’eux et là où cela devrait tous nous révéler, nous nous sentons quand même bien loin d’eux. Son casting semble traduire une France qui régresse, une France où les femmes continuent de tout porter, où les hommes hyper machos ne se sentent pas investis, où les couples trop jeunes se forment et rejouent sans fin un modèle moyen âgeux. Pas de mixité sociale dans ce film, juste la France d’en bas, celle qui ne semble pas concernée par la politique quand ce sont eux-mêmes les premières victimes d’un système d’inégalités. Seuls quelques portraits sauvent ce tableau.

Cela me fait d’ailleurs doucement rigoler de lire que le journaliste de Télérama écrive :  « Eux ce sont nous ».

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Un film féministe ?

En quoi ce film est-il jugé féministe ? Parce qu’il défend ces femmes qui souffrent d’être battues, d’être mères délaissées trop jeunes, d’être obligées de travailler dans des bars de nuit pour nourrir ses enfants ? Mouais. Le féminisme c’est aussi de défendre un autre modèle où ces femmes ne se retrouveraient pas prisonnières de leur passif, de leur milieu social, de leur décrochage scolaire. C’est sûr il y a du boulot…

A trop filmer la France d’Hanouna, il en oublie les autres français et au lieu de réhabiliter une parole qui deviendrait universelle au-delà des différences sociales, culturelles, linguistiques, il les enferme dans un cliché dans lequel personnellement je ne me retrouve absolument pas. Alors c’est surement parce que je suis une bobo parisienne mais j’ai aussi longtemps vécu en pleine campagne (en Ardèche), en province aussi (je suis dans le nord) et que j’ai rencontré bien d’autres français. Invisibles dans ce film.

Depardon, un des plus grands documentaristes qui soit, déçoit ici par ce regard presque condescendant sur la « province » en manquant de diversifier les portraits qu’il nous donne à voir. Lui qui a toujours su mieux que quiconque capturer la vie qui traverse les gens, semble ici se perdre dans son propre procédé de caravane-caméra qui fige les habitants dans une parenthèse dialoguée d’où ne sort que des clichés qu’on préférait taire. Là où l’art de Depardon (ou d’un Wiseman) résidait dans la faculté de rendre universelles des paroles de personnages parfois très loin de nous, Les Habitants stigmatisent une France qui semble balayer tous les combats militants des féministes.

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