LE CHARME DISCRET DE LA BOURGEOISIE

Que les parisiens qui ne prennent pas de vacances se réjouissent ! A partir du 2 aout ressortent en salles quatre grands films de Buñuel en version restaurée (merci Carlotta !) dont Le charme discret de la bourgeoisie (1972).

L’ambassadeur de la République de Miranda (Fernando Rey) accompagné de Thévenot (Paul Frankeur), sa femme et sa belle soeur (Delphine Seyrig et Bulle Ogier) se rendent à un diner chez les Sénéchal. Ils sont accueillis par une Stéphane Audran qui ne les attendait que le lendemain. Ensemble ils décident d’aller diner dans une auberge non loin. Mais en arrivant, ils découvrent une auberge vide où repose le patron brutalement décédé. Le charme discret de la bourgeoisie à l’instar d’autres films de Buñuel est assez difficile à résumer. L’intrigue (s’il y en a une) se concentre autour de six personnages, des bourgeois, qui essayent en vain de diner ensemble. Chacun de leur diner est en effet contrarié par un évènement, un rêve ou un personnage comme autant de digressions narratives. Co-écrit avec son fidèle collaborateur Jean-Claude Carrière, Le charme discret de la bourgeoisie a été inspiré à Buñuel par son producteur qui avait invité un groupe d’amis et qui omettant cette invitation s’était absenté laissant le soin à son épouse d’improviser ce diner manqué. Si l’on ne peut pas réduire ce film à un film surréaliste (surréalisme dont on nous a trop souvent taxé Buñuel qui a marqué ses débuts de réalisateur avec Le chien andalou co-réalisé avec Salvador Dali), le film demeure néanmoins onirique et suit le même fil narratif qu’un rêve, sautant d’une histoire à l’autre, faisant apparaitre puis disparaitre des personnages et mettant en scène des rêves ou des souvenirs au beau milieu de ces repas avortés.

« Dry martini pour tout le monde ?

En dressant le portrait d’une bourgeoisie entre décadence et conformisme autour de saynètes à la fois burlesques, comiques et dramatiques, Buñuel fait finalement preuve de naturalisme comme le soulignait Gilles Deleuze dans son essai L’image mouvement. Le naturalisme de Buñuel se traduit par un réalisme exacerbé qui lui permet de souligner les pulsions de ses personnages et de décrire ce que Deleuze appelle leurs « mondes originaires ». Ainsi quand les personnages toujours censés diner ensemble se retrouvent attablés sur une scène de théâtre face à un public qui attend leurs répliques et qui finit par les siffler,  les personnages retombent à travers ce cauchemar dans la quintessence de leur monde enfermé dans un code social, une bienséance et une hypocrisie flagrante (les trois hommes sont en fait des trafiquants de cocaïne). En les plaçant sur une scène de théâtre, Buñuel les renvoie à la vacuité de leur milieu factice et leur permet de s’en libérer. Ils ne sont plus en représentation devant un public acquis et se voient contraints de s’enfuir. De même, lorsque l’évêque Dufour se présente chez les Sénéchal habillé en jardinier pour prendre le poste vacant, les Sénéchal le renvoient sur le champ. Il revient vêtu en évêque et ces derniers s’excusent de ne l’avoir pas cru. L’habit fait le moine chez les bourgeois.

Plusieurs personnages viennent bousculer le récit de ces réceptions manquées tel ce lieutenant qui s’invite à la table des trois femmes dans un salon de thé qui ne sert ni thé ni café et qui leur raconte comment il a empoisonné son père, avant de s’éclipser. Ou un colonel suivi de son bataillon en plein entrainement (formidable Claude Piéplu). L’art de Buñuel est d’arriver à faire surgir l’étrangeté là où on l’attend le moins. En mêlant les récits oniriques, réels et mémoriels, non seulement il brouille les frontières des genres mais il plonge le spectateur dans un espace temps explosé. L’inconscient comme le rêve n’a pas de limites. Buñuel non plus.

Cinquième film de la période française de Buñuel, Le charme discret de la bourgeoisie rencontrera un grand succès commercial (Oscar du meilleur film étranger en 1973) et reste une de ses oeuvres les plus audacieuses, satiriques et irrévérencieuses servies par un casting formidable. A ne pas manquer !

 

 

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