JEANNE MOREAU : portrait d’une femme libre

Lundi dernier, l’explosive Jeanne Moreau s’est éteinte paisiblement. Un mythe s’en est allé, retour sur sa carrière impressionnante.

La fureur de jouer

Née à Paris en 1928, Jeanne Moreau passe son enfance à Vichy avant de rentrer à Paris finir ses études. Contre l’avis de ses parents, elle s’inscrit au conservatoire national d’art dramatique de Paris et participe au tout premier Festival d’Avignon. En 1947, elle devient pensionnaire de la Comédie française mais démissionne en 1952, pour rejoindre le TNP de Jean Vilar. A cette époque, elle se voit offrir ses premiers rôles au cinéma sous la caméra de Richard Pottier en 1950, puis de Jacques Becker avec Touchez pas au Grisbi en 1954.

Louis, François, Jacques et les autres

En 1956, Jeanne Moreau rencontre Louis Malle qui lui offre son premier grand rôle : Florence Carala dans Ascenseur pour l’échafaud. Le film précurseur de la Nouvelle Vague comptera parmi ses plus grands rôles. Comment en effet oublier son errance nocturne à la recherche de Julien, son amant et complice (sublime et regretté Maurice Ronet) coincé dans un ascenseur ? Sur la musique signée Miles Davis, Ascenseur pour l’échafaud révèle toute la modernité et le talent de Louis Malle dont c’est le premier film ainsi que la sensualité et le pouvoir évocateur de Jeanne Moreau. Louis Malle, qui sera un temps son amant, lui offre un second rôle l’année suivante (1958) avec Les amants où elle incarne une riche provinciale plongée dans l’ennui de sa vie futile et qui alors qu’elle tombe en panne, rencontre un homme (Jean Louis Bory) avec qui elle passe la nuit sous son propre toit. La scène d’amour des Amants fera scandale, mais n’empêchera pas le film de remporter le prix du jury à Venise.

Les années 60 sont fastes pour Jeanne Moreau qui tourne sous la caméra de Michelangelo Antonioni aux côtés de Marcello Mastroianni et Monica Vitti (La Notte), de Joseph Losey (Eva), d’Orson Welles (Le procès), de Jacques Demy (La baie des anges), de François Truffaut (Jules et Jim) ou de Luis Buñuel (Le journal dune femme de chambre). Femme fatale chez Losey (plus sensuelle que jamais dans cette scène où elle se déshabille sur du Billie Holiday), femme perdue chez Antonioni, joueuse infatigable chez Demy, indécise amoureuse chez Truffaut, justicière chez Buñuel, Jeanne Moreau se révèle inclassable et surprenante. Elle fait d’ailleurs de nombreux choix audacieux dans sa filmographie allant jusqu’à accepter de ne percevoir aucun cachet et même aider financièrement le film comme elle le fit pour Jules et Jim dont le tournage fut bloqué un temps.

Jeanne, libre et éclectique

La suite de sa carrière est telle qu’il est impossible de tout citer. Parmi sa riche filmographie, on retiendra deux autres films avec Louis Malle (Le feu follet et Viva Maria avec Brigitte Bardot), La mariée était en noir de Truffaut, Peau de banane de Marcel Ophüls, Le dernier Nabab d’Elia Kazan avec Robert De Niro, Les Valseuses de Bertrand Blier, Monsieur Klein de Joseph Losey puis dans les années 80, Querelle de Fassbinder (adapté de Jean Genet) ou Le miraculé de Jean-Pierre Mocky. Jeanne Moreau est exigeante mais pas sectaire et jouera aussi bien pour Peter Handke (L’absence), Wim Wenders (Jusqu’au bout du monde), Theo Angelopoulos (Le pas suspendu de la cigogne) ou Amos Gitai que pour Luc Besson (Nikita) ou Alex Lutz chez qui elle apparait dans son ultime film. Qu’elle incarne le rôle principal ou une simple apparition, Jeanne Moreau marque sa présence. Des apparitions elle en a fait de nombreuses, par amitié, par affinité cinématographique, comme chez Godard dans Une femme est une femme où Belmondo fait un joli clin d’oeil aux films qu’elle vient de tourner ou dans Les 400 coups de Truffaut où elle joue une passante qui a perdu son chien.

– Ca va avec Jules et Jim ?
– Moderato 

Du tourbillon de la vie aux absences répétées

En 1960, elle rencontre Peter Brook et tourne dans son adaptation de Marguerite Duras, Moderato Cantabile avec Jean Paul Belmondo. Jeanne Moreau deviendra d’ailleurs très proche de Marguerite Duras avec qui elle tourne Nathalie Granger en 1973 et pour qui elle interprète un titre dans India Song. En 1991, elle prête sa voix à l’adaptation de L’amant par Jean-Jacques Annaud et Josée Dayan la choisit tout naturellement pour interpréter Duras en 2002 dans Cet amour-là.  Tout au long de sa vie, elle noue des amitiés avec des écrivains, de Tennessee Williams à Blaise Cendrars en passant par Henry Miller ou Paul Morand. Jeanne Moreau aime les mots, les déclame avec son timbre singulier, de fumeuse invétérée, sa voix inoubliable, peut être la plus grande voix du cinéma français, reconnaissable entre mille, envoûtante et grave. Truffaut sera le premier à s’en servir brillamment dans Jules et Jim où elle reprend en son direct (la seule scène du film tournée ainsi) Le tourbillon de la vie de Serge Rezvani que celui-ci avait écrit pour Jeanne et son premier mari, le comédien Jean-Louis Richard.

Depuis que je l’ai aimée, j’écris tous les rôles de mes films pour elle et je continue, même si elle ne les joue pas. Jouer? Elle ne joue pas. Elle est.
– Guy Gilles

Par la suite, Jeanne Moreau interpréte de nombreux titres du même Rezvani qu’on se surprend à fredonner comme une rengaine de notre enfance : La peau Léon, Adieu ma vie, J’ai la mémoire qui flanche, Les mots de rien … Ces titres comme sa filmographie lui ressemblent. Libre, indépendante, amoureuse, jouisseuse, passionnée, séductrice et insaisissable, Jeanne Moreau aimait sans compter. Des hommes elle en a connus. Deux maris et bon nombre d’amants parmi lesquels, Louis Malle, François Truffaut, Pierre Cardin et bien d’autres. Il y eut aussi cette rencontre avec un cinéaste injustement méconnu, Guy Gilles qui l’aimera inconditionnellement, à en mourir. On se souvient de ce titre magnifique Absence répétées du film éponyme de Guy Gilles en  1972 ou de Je m’ennuie la nuit sans toi dans Le jardin qui bascule, où son apparition toujours trouble.

Depuis quelques temps, Jeanne Moreau vivait recluse. Nous on parie qu’en fait, elle s’est fait la belle en fredonnant :

Adieu ma vie, je fais la belle
Adieu ma vie et ses tracas
Moi, je me tire pour toujours
J’ai rencontré le grand amour

Et je n’ veux pas, et je n’ veux pas
Le mélanger à mon passé
À mes ennuis de chaque jour
Pour cette fois, vous n’ m’aurez pas

 

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