LES ETATS GENERAUX DU FILM DOCUMENTAIRE #J1

Le soleil a chassé la fraicheur de la veille, les festivaliers arrivent tout doucement et de plus en plus nombreux pour se rendre dans une des quatre salles. Pour nous, ce sera direction la salle des fêtes pour l’Atelier « Mémoires des territoires » animé et articulé par Alice Leroy.

C’est en découvrant le livre de Jean-Christophe Bailly, Dépaysement, que les deux délégués artistiques du Festival Christophe Postic et Pascale Paulat ont décidé de se pencher sur cette réflexion des territoires comme autant de lieux porteurs d’une mémoire collective qui dépassent l’idée de frontières. Bailly de passage à New York et n’arrivant pas à dormir, regarde La règle du jeu de Renoir à la télévision. Il réalise combien ce film porte en lui quelque chose qui lui est familier et le renvoie à un sentiment d’appartenance. Chaque territoire a en effet sa propre mémoire, peu importe qui le traverse. Cet atelier invoque donc les empreintes collectives et singulières que laissent en nous les territoires à travers une sélection d’oeuvres explorant les espaces urbains autour de Berlin et Rome et les territoires abandonnés. Et comme toujours à Lussas, loin d’être un cours magistral, ces ateliers proposent un véritable échange avec le public averti qui n’hésite pas à poser son propre regard et analyse.

Couleur du temps : Berlin, août 1945 de Jean Rouch

La séance démarre avec le film de Jean Rouch réalisé en 1988 mais qui aurait pu être son premier film comme le précise Alice Leroy. Rouch découvre en effet Berlin en 1945 alors qu’il n’est pas encore cinéaste et l’idée de ce film lui vient à ce moment-là. Il écrira un poème sur Berlin suite à son passage, poème que l’on entend d’ailleurs dans le film tourné plus de 40 ans après. Couleur du temps est donc à la fois une déambulation dans un Berlin qui n’est plus celui de 1945 et le voyage de Rouch à l’intérieur du souvenir de ce voyage avorté. Jean Rouch filme les façades qui portent encore les traces de la guerre, les vitrines des magasins, les rues et superpose à cette balade un texte en voix off évoquant ses propres souvenirs et en fond musical, la voix de Marlène Dietrich. Rouch met aussi en scène deux jeunes femmes (Katharina Thalbach, Margit Groich) vêtues d’habits d’époque mêlant ainsi la fiction à ces images anachroniques, comme pour palier à l’impossibilité de retrouver ce temps perdu. Une balade mémorielle et nostalgique à la recherche d’un temps perdu.

Retour à Berlin d’Arnaud Lambert

Ce deuxième documentaire s’intéresse à revivre l’expérience vécue par Jean-Michel Palmier, spécialiste de l’expressionnisme allemand des années 20-30 et relatée dans son ouvrage éponyme. Arnaud Lambert en voyage à Berlin raconte s’être précipité à la librairie française acheter le dernier exemplaire de Retour à Berlin. Il découvre donc Berlin à travers les mots de Palmier et s’en empare dans ce film en alternant les plans fixes et les travellings et en insérant des extraits d’interviews de Palmier évoquant ses longs séjours à Berlin. Dans sa recherche des lieux évoqués par Palmier, Arnaud Lambert convoque d’autres lieux et superpose son propre imaginaire en reconstituant certains lieux, certaines ruines à l’occasion d’un autre voyage (le film est filmé à Berlin mais aussi à Detroit). Là encore, peu importe le lieu en soi, c’est bel et bien la trace laissée en nous, la puissance évocatrice des espaces et leur impact sur nous qui importe. Filmé dans une lumière hivernale, Retour à Berlin est un voyage expérimental dans une ville entre histoire, imaginaire collectif et impressions personnelles de Palmier. Que ce soit les ruines de Berlin ou Detroit, l’histoire circule et les traces laissées, elles aussi, migrent vers d’autres espaces qui les raniment. Les plans fixes, captures lentes d’un temps suspendu, convient notre propre expérience de spectateur, que ce soit dans cette ville ou ailleurs, et nous invitent à retrouver des émotions universelles, celles que produisent sur nous certains lieux. En cela, cette mémoire de ce territoire meurtri est formidablement réussie. Certains plans nous traversent avec force et mélancolie dans un autre lieu encore, celui de notre propre histoire. Le geste filmique d’Arnaud Lambert relie de façon organique l’Histoire et les histoires individuelles dans ce mouvement incessant que la mémoire essaye en vain d’arrêter. Un film fascinant.

Fragment d’une oeuvre : Guy Sherwin

Courte pause où l’on croise les festivaliers discutant des films vus, puis direction salle Joncas pour découvrir la deuxième sélection du jour des films expérimentaux de l’anglais Guy Sherwin présentée par Federico Rossin. Formé à la Chelsea School of Arts, Guy Sherwin appartient à cette génération de cinéastes expérimentaux des années 70. L’auteur du célèbre Man with mirror (performance où le cinéaste se met en scène avec son miroir et questionne la perception et le rapport au temps), filme les paysages et la lumière. La texture et le grain de la pellicule semble répondre parfaitement à sa recherche sur les éléments, sur les jeux d’ombre et de lumière et sur le filmage du temps qui passe. Dans Beds filters, Sherwin trouve dans les brindilles, les branches et autres fils de fer suspendus, un autre cadre dans le cadre filtrant la lumière qui les traverse.  Dans Views from home, Sherwin filme depuis son appartement londonien, la lumière pénétrant et se posant sur ses meubles, ses murs, le tout sur une musique jazz improvisée et d’autres musiques glanées dans ses errances urbaines. Tout est lumière, matière vivante, rien n’est immuable et nous rappelle que même quand il s’agit d’un monticule de pierre ou de paille (dans Connemara), le temps dépose son empreinte et ses couleurs à qui sait regarder.

Enfin pour clore cette journée, le dernier film de Pierre-Yves Vandeweerd, grand habitué de Lussas, Les Eternels toujours dans le cadre de l’Atelier Mémoires des territoires.

Les éternels de Pierre-Yves Vandeweerd

En 1994, à la chute de l’Empire soviétique, le Karabagh, petite enclave arménienne en Azerbaïdjan, déclare son indépendance mais le conflit reste ouvert et les hommes prêts à se défendre. Le génocide arménien n’a épargné que peu d’entre eux et les rescapés se voient condamnés à errer en attendant une mort libératrice. Ce sont les « éternels », ceux qui ne peuvent disparaitre à l’instar du mythe du dernier homme, celui contraint à revivre en boucle sa vie à l’infini. En se rendant sur place, Pierre-Yves Vandeweerd raconte qu’il a eu la chance de rencontrer un officier qui lui a remis un journal de bord où celui-ci a écrit ses impressions quotidiennes de ce conflit interminable. Le cinéaste les reprend en filmant ces hommes errants, pris de panique et habités par la « mélancolie d’éternité ». Pour rendre compte de leur syndrome, le cinéaste filme en caméra subjective se transposant (peut être ?) au fantôme de ce dernier homme éternel qui les poursuit sans fin. Le résultat est étonnant, envoûtant. Il filme les pas des hommes, leur course effrénée, l’alignement chaotique des soldats, les fusils prêts à tirer sur fond des mots de l’officier et de cet éternel fantôme. Le procédé étonne d’autant plus que le travail du son vient bousculer ce récit en mettant en premier plan leur respiration, leur souffle, leur cri. Un film cathartique et puissant.

 

 

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