FESTIVAL LUMIERE 2017 #J4

Cette quatrième et belle journée du Festival Lumière est une première pour moi, tout juste débarquée ce matin. Un petit tour au village cinéma avant de s’immiscer dans la foule venue nombreuse pour l’évènement du jour :  la suite du Voyage à travers le cinéma français de Bertrand Tavernier en présence du réalisateur et, faut-il le rappeler, président de l’Institut Lumière.

Voyage à travers le cinéma français de Bertrand Tavernier : épisodes 1 & 2

Le merveilleux documentaire de Bertrand Tavernier Voyage à travers le cinéma français sorti en octobre dernier nous promettait huit heures supplémentaires d’exploration du cinéma français. Les voici donc projetées en exclusivité et sur grand écran à l’Institut Lumière avant leur diffusion prochaine sur France 5 et Ciné+.

© Jean-Luc Mege

Présenté par l’ami et collaborateur de toujours, Thierry Frémaux, il y avait du beau monde dans la salle pour découvrir la suite du voyage de Tavernier : Claude Lelouch, sa fille Tiffany Tavernier, Bernard Chardère, le co-fondateur de l’Institut Lumière et fondateur de la revue Positif et Frédéric Bourboulon, fidèle producteur de Tavernier. Ces deux premiers épisodes intitulés “Mes cinéastes de chevet“ rendent hommage aux réalisateurs qui ont accompagné Tavernier depuis ses débuts de cinéphile.

Le premier réalisateur auquel Tavernier rend un vibrant hommage est Jean Grémillon, cinéaste engagé et malchanceux (le malheureux est mort le même jour que Gérard Philippe, autant dire, quasi anonymement). Même procédé que pour son long métrage, Bertrand Tavernier évoque face caméra ces cinéastes en livrant tour à tour des anecdotes croustillantes mais aussi des analyses fines de leur mise en scène, du jeu des acteurs, du choix musical comme des procédés narratifs ou visuels. On apprend ainsi que l’auteur de Remorques, Gueule d’amour et Le ciel est à vous, détestait les producteurs qui le lui rendaient bien. Plusieurs de ses projets à visée révolutionnaire furent d’ailleurs avortés. Tavernier évoque avec émotion Dainah la métisse et ses plans retrouvés de bal masqué sur fond de jazz. Injustement méconnu aux Etats Unis, Grémillon était un véritable couteau suisse à en croire Charles Spaak son co-scénariste qui dans une très belle archive parle de Grémillon, musicien, compositeur et auteur, en plus d’être lui-même une gueule d’amour.

C’est à Max Ophüls que revient le deuxième hommage qui est aussi un très bel hommage à Danielle Darrieux, l’une de ses interprètes inoubliables (Madame de, Le plaisir, La ronde). Tavernier souligne la grâce des mouvements de caméra d’Ophüls (tel le plan extérieur qui parcourt la façade de la maison Tellier sans jamais y pénétrer), sa recherche visuelle qui rappelle certains films d’Antonioni et sa « frivolité sérieuse » formidablement traduite par ses dialogues. Danielle Darrieux permet de faire le lien avec le troisième cinéaste de chevet, Henri Decoin qui fut non seulement son mari mais avec lequel elle tourna plusieurs films dont La vérité sur bébé Donge. Tavernier met l’accent sur la légèreté de ton de Decoin, son sens du rythme et une certaine théâtralité revendiquée. Henri Decoin dans une archive affirme qu’il faut avoir peur et être humble pour faire des films. Decoin qui enchainait les films pour échapper parfois à une  grande pauvreté qui ne lui était pas étrangère, était aussi un excellent nageur et héros de l’aviation pendant la première guerre, sorte d’aventurier à la Victor Fleming ou Raoul Walsh.


L’épisode 2 étonne, émeut et amuse puisqu’il évoque Marcel Pagnol, Sacha Guitry, et plus surprenant met en parallèle Robert Bresson et Jacques Tati, deux cinéastes que Tavernier découvre à la même époque. Un bonheur de revoir des morceaux finement choisis de la filmographie du génial Guitry. Pagnol comme Guitry, tous deux hommes de théâtre, ont génialement réussi à s’approprier le cinéma et le réinventer. Pagnol a été le précurseur des extérieurs filmés et du son direct bien avant la Nouvelle vague et Guitry a su apporter une nouvelle langue, un récit laissant place au rêve. La multiplicité  des péripéties chez Guitry est inouie. « Allez pitcher un film de Guitry, vous verrez ! » s’amuse Tavernier. On découvre aussi deux films plus méconnus de Pagnol que Tavernier affectionne : Merlusse et Jofroy. La liberté de Pagnol  se ressent dans le jeu des acteurs (y compris chez les non professionnels comme Scotto) auxquels il laisse le temps de jouer. Très bel hommage à Manon des sources pour clore ce chapitre et en particulier à Rellys « à qui l’on devrait décerner un césar d’honneur ».

Enfin l’épisode se clôt sur un parallèle aussi réjouissant  qu’improbable entre Bresson et Tati qui tous deux ont su substituer le créateur au public, faire preuve de modernité et mélanger le réalisme à la fable.

Une belle entrée en matière pour ce Festival Lumière, décidément sous le signe du cinéma de patrimoine.


WANDA de Barbara Loden

Dans le cadre de la sélection “Histoire permanente des femmes cinéastes“, on a eu la chance de (re)découvrir ce soir WANDA de Barbara Loden. Réalisé  en 1970, WANDA est le seul film réalisé par l’actrice-réalisatrice, emportée par un cancer à 48 ans avant d’avoir le temps de nous livrer d’autres oeuvres. Un portrait édifiant de femme que Marguerite Duras défendit bien avant qu’Isabelle Huppert n’en acquiert les droits en 2005 et contribue à le faire connaitre en France.

Wanda est mariée et a deux enfants dont elle n’arrive plus à s’occuper. Elle passe ses journées en peignoir et bigoudis, et finit par quitter le foyer conjugal. Son mari réclame le divorce qu’elle accepte sans résistance et là voilà à la rue errant de bar en bar, prête à suivre le premier venu à même de lui offrir un verre ou un toit. Jusqu’au jour où elle suit Mister Dennis, un truand de seconde zone.

Inspirée d’un fait divers, WANDA dresse le portrait d’une femme paumée qui se retrouve presque malgré elle, impliquée dans le hold up d’une banque. Condamnée pour complicité elle écopa de 20 ans de prison. Au moment où Barbara Loden réalise WANDA, on la connait surtout comme actrice révélée par  son mari, le réalisateur Elia Kazan, dans La fièvre dans le sang.  Le couple bat déjà de l’aile quand Barbara apprend que Kazan lui préfère Faye Dunaway pour interpréter  Gwen dans L’arrangement. Elle se sent trahie et décide de tourner son propre film en toute indépendance. Il lui faudra 6 ans pour rassembler la somme nécessaire. On est en pleine révolution sexuelle et émancipation des femmes et Barbara Loden prend le contre-pied en faisant de son héroïne une femme dépendante des hommes qu’elle rencontre. Si Wanda quitte le nid et s’affranchit de sa vie maritale, elle n’en demeure pas moins soumise à d’autres hommes, ceux de passage avec qui elle couche dans un motel miteux, ou Mr Dennis, apprenti gangster qui n’hésite pas à la gifler et la maltraiter.  Wanda subit sa vie comme d’autres respirent, sans conscience.

Mais ce qui marque les esprits au-delà de ce récit poignant entre la Sue de Amos Kollek et la femme sous influence de Cassavetes, c’est la manière dont Barbara Loden filme et interprète Wanda.  Entièrement filmé de façon documentaire, WANDA alterne les vues très larges où le couple en cavale apparait menacé et les gros plans au coeur de leur périple. L’image au grain épais, aux couleurs passées donne une impression de réel tétanisante et l’interprétation de Loden nous confond complètement. Barbara est Wanda et pour reprendre les mots de Duras :« (…) il y a un miracle dans Wanda. D’habitude il y a une distance entre la représentation et le texte, et le sujet et l’action. Ici cette distance est complètement annulée, il y a une coïncidence immédiate et définitive entre Barbara Loden et Wanda. »

WANDA c’est donc aussi l’histoire d’une femme qui se laisse dériver en attendant que quelqu’un croit en elle, la reconnaisse pour ce qu’elle est. Cette lueur d’espoir la traverse par fulgurances comme lorsqu’elle vient en aide à Dennis et que pour la première fois, il lui dit un mot gentil. Wanda avec sa couronne de fleurs voudrait être une reine, prête à tout pour son roi. Mais Dennis n’est pas Clyde. L’image finale bouleversante du regard perdu de Wanda qui se fige cristallise à lui tout seul un des grands moments de cinéma, entre espoir et désillusion, force et fragilité. Un film de femme majeur.

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s