UN BERGER ET DEUX PERCHES A L’ELYSEE ? ou L’extravagant Mister Lassalle

En 2017 Jean Lassalle, ancien berger, obtient contre toute attente les 500 signatures qui lui permettent d’accéder au premier tour de la présidentielle. Les réalisateurs Pierre Carles et Philippe Lespinasse décident de suivre sa campagne et de devenir ses conseillers en communication, persuadés que derrière le centriste égaré se cache un révolutionnaire de gauche qui s’ignore. Au final le film ne sortira pas avant le premier tour comme initialement prévu et deviendra ni un documentaire sur Jean Lassalle, ni un film de campagne mais plutôt un portrait en triptyque de deux journalistes engagés et d’un homme qui a du pif. Un berger et deux perchés à l’Elysée?, un film hybride revigorant et humaniste.

Le temps est venu. Ces quatre mots étaient le slogan de campagne de Jean Lassalle, berger béarnais et candidat improbable à l’élection présidentielle. Semblant convoquer un chant communard, ce slogan annonce le début d’une nouvelle ère post-capitaliste, qui mettrait l’humain au coeur de nos vies. Renouer avec l’essentiel. C’est bien ce qu’incarne ce candidat rural, souvent moqué, égaré politiquement mais capable de montrer de réelles convictions dans ses combats. Pour rappel, Lassalle a fait un tour de la France rurale, celle des oubliés, à pied pendant neuf mois. Il a également fait une grève de la faim pour se soulever contre une fermeture d’usine dans la vallée d’Aspe. Grève de la faim bénéfique puisque l’usine fut maintenue.

Quand le fils de Jean Lassalle contacte Pierre Carles après avoir vu son film sur le leader équatorien Rafael Correa, Pierre Carles comprend tout de suite que non seulement Lassalle peut gagner mais qu’il peut l’accompagner vers cette victoire en devenant son conseiller en communication. Bientôt rejoint par Philippe Lespinasse, Pierre Carles joue les guides, persuadé que le centriste Lassalle est le seul capable de rassembler aussi bien la droite que la gauche. Il décèle en lui un esprit révolutionnaire et tous les trois s’avancent vers la possible victoire.

Oui mais voilà, Lassalle a des idées parfois arrêtées et ne se laisse pas convaincre aussi facilement. Il ne suit que son intuition et finalement très peu les conseils de ses deux apprentis consultants. La suite on la connait, le film  « propagandiste » initialement prévu pour l’entre deux tours avorte suite au passage très controversé de Lassalle chez Ruquier où il est attaqué sur sa visite à Bachar El Assad, et ses propos trop modérés sur le président syrien.  Tollé général. « Ce n’est pas parce que je passe deux jours dans la Vallée d’Aspe (la vallée où vit la famille Lassalle) que je vais la comprendre. C’est pareil pour toi en Syrie », tente en vain de lui expliquer Carles. Lassalle ne veut rien entendre. Libre, indépendant, il pêche par son manque de conseils en communication qui lui auraient évité quelques maladresses. Il travaille quasi seul, sans aucun budget, à la force de son énergie débordante et de son enthousiasme inépuisable. Mais cela ne suffit pas dans ce monde de brutes. La preuve avec une anecdote qu’il raconta lors d’une projection : Bolloré propose de lui offrir comme à chaque candidat une somme d’argent pour sa campagne, Lassalle la refuse pour des raisons évidentes (ce n’est pas un vendu) et Bolloré lui rétorque que de toute façon il l’écrasera. Bienvenue dans le monde réel !

Qu’allaient donc faire Carles et Lespinasse de ce projet maintenant que le film de campagne avait refroidi tout le monde, exploitants et distributeurs ? Et si l’histoire était finalement aussi celle de deux réalisateurs un peu égarés, dépassés par les évènements et le côté totalement imprévisible de Lassalle ? Un berger et deux perchés à l’Elysée ? raconte en effet les coulisses de ce tournage, les doutes qui assaillent les protagonistes-réalisateurs tout en dressant un portrait du candidat berger. Entre le making of, le work-in-progress et l’histoire qui se raconte en temps réel, ce documentaire est inclassable. Pas grave, cette forme hybride fonctionne formidablement bien. Car Lassalle a une vraie gueule, une verve incomparable, « un coeur qui déborde » comme dit de lui son ami et député communiste André Chassaigne, et l’énergie contagieuse de ceux qui aiment les gens. Son charisme mêlé à une certaine dose de naïveté le rend sympathique et le rapproche d’un extravagant Mr Deeds ou d’un Mister Chance. Pierre Carles nous dit d’ailleurs qu’en le filmant il pensait à Peter Sellers dans le film de Hal Ashby.

Dans ce portrait en triptyque, Pierre Carles et Philippe Lespinasse deviennent incontestablement des personnages de leur propre film. Une voix off vient parfois prendre le relai, contextualiser et témoigner de leur désarroi par rapport au projet de départ. Mais de ce désarroi nait une chose bien plus belle, un portrait d’un homme simple et vrai et de deux réalisateurs engagés qui veulent croire coûte que coûte qu’un candidat du peuple, de la France rurale peut accéder à la présidence. Un autre monde devient possible. Jusqu’à la désillusion, les querelles de chapelles, les discordances, celles qui font que tout évolue si lentement mais que rien n’est perdu tant que perdure la foi en l’humain. Et si ce film a une vertu, c’est bien celle-ci : nous redonner confiance, vigueur et humanisme.

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