Comment je me suis disputée mon opinion sur l’affaire Allen vs Farrow

Alors que j’ai toujours cru en l’innocence de Woody Allen, j’ai fini par regarder la série documentaire de Kirby Dick et Amy Ziering, Allen v. Farrow et me suis mise à sérieusement douter. M’étais-je trompée à ce point ? Le doute plane encore mais a changé de camp.

Depuis l’explosion du mouvement #MeToo, des têtes sont tombées et c’est tant mieux. Les agresseurs sexuels, les incesteurs, et plus largement les criminels doivent être jugés, punis et ce, quelque soit leur position influente, il en va sans dire. Trop longtemps les victimes sont restées dans l’ombre et le silence sans être écoutés et c’est évidemment insupportable. Ce mouvement de libération de la parole est un grand pas pour la justice et l’humanité. Pourtant je fais partie de celles et ceux qui n’ont jamais cru Woody Allen coupable des attouchements sexuels dont sa fille adoptive Dylan l’accuse depuis près de 30 ans.

Non, pas Woody Allen !

Pourquoi ? Pas seulement parce que je ne veux pas croire qu’un cinéaste que j’adore soit capable de tels actes mais surtout parce qu’il me parait impensable qu’il continue de nier les faits depuis si longtemps si ceux-là se sont effectivement produits. Il ne s’agit pas ici de séparer l’homme de l’artiste (fameuse polémique sur laquelle je reviendrais plus tard) face à des actes de pédo-criminalité. Si Woody Allen est en effet coupable, il doit être jugé et condamné, sans aucune indulgence (et si c’est le cas, cela fait 30 ans qu’il aurait du l’être).

L’an dernier j’ai lu sa biographie Soit dit en passant et les passages sur cette affaire sont ceux qui m’ont le moins intéressée (je n’ai même pas pensé en achetant le livre qu’il y ferait référence même si rétrospectivement cela me parait évident) mais qui ont fini de me convaincre. J’étais sûre de son innocence et d’ailleurs la justice ne l’avait-elle pas relaxé ? L’autre soir, c’est donc avec pas mal d’appréhension (notamment sur le format que j’ai d’habitude en horreur) que je me suis lancée dans la série documentaire à charge diffusée sur OCS depuis mi-mars. Et là, force est de constater que Allen v. Farrow est accablant pour le réalisateur.

Pendant quatre heures, le documentaire revient sur ce scandale en mêlant des images d’archives jamais dévoilées jusque là (les vidéos de famille réalisées par Mia Farrow et les enregistrements des échanges téléphoniques entre Mia et Woody notamment), des interviews à l’américaine face caméra, toutes à charge contre Woody Allen dans une démonstration presque parfaite de son indiscutable culpabilité. D’un côté donc on découvre un Woody Allen pervers qui aurait toujours entretenu un rapport malsain avec sa fille Dylan, un homme qui aime les très jeunes filles (la preuve nous est donnée à travers une analyse grossière de ses films notamment Manhattan où il campe un écrivain de 42 ans vivant une histoire avec une Mariel Hemingway de 17 ans, mais qui omet de dire qu’il rencontre ensuite Diane Keaton) et qui aurait bénéficié de soutiens d’autres mâles blancs (experts et puissants de ce monde) pour organiser une défense orchestrée qui aujourd’hui lui permet de ne toujours pas être inculpé pour des faits qu’il continue 30 ans après de nier. De l’autre côté, on a une Mia Farrow présentée comme une femme lumineuse, adorant ses enfants et les plaçant avant tout dans sa vie quitte à délaisser sa carrière professionnelle. Une mère aimante en somme vivant à la campagne avec ses 14 enfants et ses animaux, mais aussi une actrice engagée dans des causes humanitaires (ambassadrice UNICEF, guerre au Darfour…) et dont la seule erreur aurait été de laisser entrer Woody Allen dans sa famille.

Pour plus de crédibilité, le documentaire montre aussi Woody Allen sous un autre jour : un père aimant (lui qui n’a pourtant jamais voulu d’enfants), un homme amoureux, un cinéaste inspiré. Que s’est-il passé alors ? Serait-il devenu un pédo-criminel sur le tard ? Allen utilise d’ailleurs cet argument dans son livre avec son légendaire humour en demandant pourquoi aurait-il attendu 57 ans pour devenir pédophile. Avouons-le, c’est un argument peu convaincant. Sous couvert de nuances et de droit de réponse (Woody Allen n’intervient dans ce documentaire que sous la forme d’extraits audio de son propre livre Soit dit en passant), le film tisse une toile très serrée afin de ne laisser aucun doute sur sa culpabilité. Tout est parfaitement ciselé jusqu’aux cartons qui closent chacun des épisodes rappelant que Woody Allen nie à ce jour toujours les faits. Ces cartons, loin de contrebalancer les interviews à charge, achèvent de le présenter comme un sale type qui, malgré les évidences, continue de nier la vérité.

Il faut dire que sa défense est faible comparé aux preuves présentées dans le film. Depuis le début de ce scandale, Woody Allen prétend être l’objet d’une vengeance et présente Mia Farrow comme une mère abusive, maltraitante, folle et qui aurait manipulé ses enfants contre Allen, ne lui ayant jamais pardonné sa liaison avec Soon-Yi, une des filles adoptives de Farrow de 36 ans la cadette d’Allen. Mais que dire de ces enregistrements téléphoniques entre Woody Allen et Mia Farrow ? Personnellement c’est ce qui m’a le plus glacée dans ce film. Sa voix, son ton, son silence, son refus de répondre aux questions de Mia Farrow sur ce fameux jour où il aurait emmené Dylan dans le grenier, ne ressemblent en rien au petit personnage volubile, au névrosé attachant que l’on connait tous à travers ses rôles. S’il est évident que Woody Allen n’est pas ses personnages, l’entendre parler si différemment, non seulement remet en question son impunité, mais donne à voir enfin un autre point de vue, celui des victimes qui depuis 30 ans essayent de montrer Allen sous un autre jour devant une forme d’indifférence générale puisque Woody Allen continue de faire ses films et d’être vénéré par ses défenseurs.

Au-delà d’une enquête non élucidée, Allen v. Farrow m’interroge : étais-je prête à douter devant tant de preuves tangibles et à me ranger du côté du mâle blanc dominant plutôt que du côté des femmes (Mia, Dylan et Soon-Yi qui bien qu’elle soutienne celui qui depuis est devenu son mari, est aussi sa victime si l’on en croit ce documentaire) moi qui suis profondément féministe et du côté des opprimés ? Pourquoi avais-je préféré croire en son innocence plutôt que risquer d’altérer l’image iconique que j’ai de lui ? Il reste des zones d’ombres et clairement ce documentaire est un plaidoyer anti-Allen qui utilise les effets du genre pour convaincre. Je n’ai pourtant réussi à être convaincue que d’une chose : le bénéfice du doute doit être en faveur de ces femmes qui souffrent depuis 30 ans et non de ce réalisateur qui depuis n’a cessé de poursuivre sa brillante carrière (même si depuis quelques années, il se retrouve plus isolé que jamais et que beaucoup d’acteurs lui ont tourné le dos).

Séparer l’homme de l’artiste ?

Arrive alors une autre question fondamentale dans ce débat : peut-on continuer d’aimer les films de Woody Allen en dépit de ce portrait affligeant ? Vous voyez où je veux en venir ? Je risque de me faire des ennemis mais depuis les débuts de cette polémique, je me range auprès de ceux qui croient que l’ont peut séparer l’homme de son oeuvre. Je comprends et respecte les avis contraires qui d’ailleurs viennent de voix que je soutiens en tant que féministe, mais pour ma part, je fais la différence, non pas entre l’homme et l’artiste mais entre l’homme et son oeuvre. Je me fous complètement de savoir qui est vraiment la personne derrière telle ou telle oeuvre. Evidemment mon point de vue ne vaut que pour des oeuvres qui comptent dans l’histoire de l’art en ce qu’elles contribuent à donner un regard sur le monde essentiel et formel, et que je trouverais déplorable de bouder ou condamner à cause de l’homme qui se cache derrière. En somme, je suis pour que les agresseurs sexuels aussi célèbres et reconnus soient-ils, soient condamnés pour leurs actes, mais pour que leur oeuvre soit épargnée et non blacklistée, à condition qu’elle soit majeure ou en tout cas importante (et là on entre dans un autre débat sur qu’est ce qu’une oeuvre majeure blabla… qu’on n’aura pas aujourd’hui). En bref, jugeons l’homme, pas son art. Que Céline ait été antisémite ou Bergman un mari minable à en croire Liv Strömquist (cf. Les sentiments du Prince Charles) n’enlève en rien la puissance et l’importance de leur oeuvre. L’oeuvre appartient à tous, et il me parait dangereux de ne cautionner que des oeuvres réalisées par des hommes vertueux. Bien sûr la pédo-criminalité est l’un des pires crimes qui soient, une machine à broyer des êtres, et c’est extrêmement grave. Mais je trouve assez hypocrite et condescendant de vouloir mettre en place une forme de censure sur une oeuvre sous prétexte que son auteur est une pourriture. J’ai mentionné deux hommes aujourd’hui disparus et ce que je comprends de ce débat concerne les vivants, ceux qu’on peut encore toucher, condamner, punir. Alors quoi ? Ca sera possible de regarder des films de Woody Allen quand il ne sera plus ? Ou y aura t-il une censure post-mortem ? Je comprends l’envie de tourner le dos à des réalisateurs qui continuent de travailler en toute impunité comme Polanski et le geste d’Adèle Haenel (« je me lève et je me casse » pour reprendre les mots de Virginie Despentes) me parait très légitime. En revanche, je suis contre vouloir interdire une rétrospective des films du même Polanski dans un lieu dédié à cela. Son oeuvre existe, et qu’on l’aime ou pas ne change rien au fait qu’elle fait partie du patrimoine cinématographique et doit continuée d’être vue.

Quand je lis ou écoute tous les gens que j’aime et dont je partage la plupart des idées féministes et humanistes, je ne peux m’empêcher de me dire que j’ai tort. Tort de défendre coûte que coûte des films mais je dois peut être cela à ma cinéphilie, à mon amour aveuglé du cinéma. Je continue néanmoins de penser que la société qu’on dessine court le risque de verser dans un retour à l’ordre moral, à la bien-pensance qui a quelque chose d’inquiétant. Il faut renverser ce monde patriarcal, en finir avec la violence faite aux femmes et l’impunité des puissants. Je le redis, ce mouvement de libération de la parole des femmes est essentiel et non seulement je le soutiens mais je l’applaudis. Cela ne m’empêchera pourtant pas de revoir des films de Woody Allen ou de relire Voyage au bout de la nuit.