BERGMAN ISLAND ou la possibilité d’une ile

Il y a des lieux mythiques pour tout cinéphile. L’ile de Fårö où vivait et tournait Ingmar Bergman en fait évidemment partie. C’est justement là où nous emmène après l’Inde du sud du lumineux Maya, le dernier film de la talentueuse Mia Hansen Løve. Une histoire d’ombre et de lumière, de fantômes et de revenants, de territoire entre le cinéma et la vie.

Un couple de cinéastes part en résidence sur l’ile emblématique de Fårö écrire leur prochain film respectif : Anthony (Tim Roth) est un cinéaste adulé, plus âgé et plus confirmé que sa jeune compagne Chris (Vicky Krieps) dont on ressent immédiatement les questionnements (comment être femme et artiste ?), les doutes (vivre ou écrire ?), les tiraillements (Bergman, artiste génial ou écrasant ?) et qui nous apparait assez vite comme le double de la cinéaste. Ils logent dans la maison où a été tournée Scène de la vie conjugale ce que ne manque pas de souligner Chris (pour conjurer le sort ou annoncer l’inéluctable fin ?) et il leur faut trouver leur place dans ce décor chargé. Pour écrire, Chris s’installe dans un moulin mais la plupart du temps, sa place est dehors. Elle se promène, découvre l’ile sous toutes ses coutures, rencontre d’autres résidents et visite les lieux chers à Bergman. Il faut dire que l’ile est à la gloire du cinéaste suédois. Lieu de pèlerinage ou de safari bergmanien, les cinéphiles et cinéastes du monde entier aiment s’y retrouver. Cela pourrait être écrasant, tétanisant même, mais Chris va au contraire se libérer d’un poids et trouver sa voie, sa musique, son histoire. Impossible de ne pas y voir tous les accents autobiographiques distillés dans ce film comme dans le reste de l’oeuvre de Mia Hansen Løve.

Le scénario que Chris écrit porte sur l’ultime chapitre d’une histoire d’amour de jeunesse. Amy (Mia Wasikowska) et Joseph (Anders Danielsen Lie) s’aiment passionnément depuis leur adolescence. Ils se quittent, se retrouvent et se quittent à nouveau. Les années passent et le mariage d’une amie commune les réunit à Fårö le temps d’un week end. L’attirance est inévitable, l’amour encore présent. Mais leur vie a changé, et la distance de Joseph vient sonner le glas d’une relation vouée à l’échec. A la question du « pourquoi pas moi », Joseph répond « parce que c’est la vie ». Réponse fataliste, arbitraire mais aussi tellement juste et résiliente. Bergman Island raconte la solitude dans le couple, le déséquilibre amoureux, la difficulté d’écrire, et surtout le cinéma comme échappatoire. Mia Hansen Løve ose une mise en abyme habile et touchante où elle met en scène ses doutes et nous dit aussi tout ce que l’acte filmique a de salvateur. En traduisant notre imaginaire, le cinéma a le pouvoir de nous réparer et de nous émanciper.

« Parce que c’est la vie »

On assiste à la métamorphose de Chris, qui, sans le chercher vraiment, s’affranchit des hommes ou plutôt des fantômes qui l’entourent, à commencer par celui qui partage sa vie mais aussi, le fantôme de Bergman et celui de son amour de jeunesse. Ces fantômes planent mais jamais ne hantent. C’est là tout le talent de Mia Hansen Løve à s’approprier cette ile sans jamais essayer de calquer le maitre ni l’évincer. Plus qu’une âme errante, Bergman devient un compagnon discret qu’on ne cherche ni à égaler ni à écarter. Les films de Mia Hansen Løve sont solaires, plein de douceur, de mélancolie, de bienveillance et contiennent une part de vérité sur nos existences extraordinairement universelle. En cela, on a du mal à en sortir, on n’a pas envie qu’ils se terminent. Cela tombe bien, ses films n’ont jamais vraiment de fin.

Comment je me suis disputée mon opinion sur l’affaire Allen vs Farrow

Alors que j’ai toujours cru en l’innocence de Woody Allen, j’ai fini par regarder la série documentaire de Kirby Dick et Amy Ziering, Allen v. Farrow et me suis mise à sérieusement douter. M’étais-je trompée à ce point ? Le doute plane encore mais a changé de camp.

Depuis l’explosion du mouvement #MeToo, des têtes sont tombées et c’est tant mieux. Les agresseurs sexuels, les incesteurs, et plus largement les criminels doivent être jugés, punis et ce, quelque soit leur position influente, il en va sans dire. Trop longtemps les victimes sont restées dans l’ombre et le silence sans être écoutés et c’est évidemment insupportable. Ce mouvement de libération de la parole est un grand pas pour la justice et l’humanité. Pourtant je fais partie de celles et ceux qui n’ont jamais cru Woody Allen coupable des attouchements sexuels dont sa fille adoptive Dylan l’accuse depuis près de 30 ans.

Non, pas Woody Allen !

Pourquoi ? Pas seulement parce que je ne veux pas croire qu’un cinéaste que j’adore soit capable de tels actes mais surtout parce qu’il me parait impensable qu’il continue de nier les faits depuis si longtemps si ceux-là se sont effectivement produits. Il ne s’agit pas ici de séparer l’homme de l’artiste (fameuse polémique sur laquelle je reviendrais plus tard) face à des actes de pédo-criminalité. Si Woody Allen est en effet coupable, il doit être jugé et condamné, sans aucune indulgence (et si c’est le cas, cela fait 30 ans qu’il aurait du l’être).

L’an dernier j’ai lu sa biographie Soit dit en passant et les passages sur cette affaire sont ceux qui m’ont le moins intéressée (je n’ai même pas pensé en achetant le livre qu’il y ferait référence même si rétrospectivement cela me parait évident) mais qui ont fini de me convaincre. J’étais sûre de son innocence et d’ailleurs la justice ne l’avait-elle pas relaxé ? L’autre soir, c’est donc avec pas mal d’appréhension (notamment sur le format que j’ai d’habitude en horreur) que je me suis lancée dans la série documentaire à charge diffusée sur OCS depuis mi-mars. Et là, force est de constater que Allen v. Farrow est accablant pour le réalisateur.

Pendant quatre heures, le documentaire revient sur ce scandale en mêlant des images d’archives jamais dévoilées jusque là (les vidéos de famille réalisées par Mia Farrow et les enregistrements des échanges téléphoniques entre Mia et Woody notamment), des interviews à l’américaine face caméra, toutes à charge contre Woody Allen dans une démonstration presque parfaite de son indiscutable culpabilité. D’un côté donc on découvre un Woody Allen pervers qui aurait toujours entretenu un rapport malsain avec sa fille Dylan, un homme qui aime les très jeunes filles (la preuve nous est donnée à travers une analyse grossière de ses films notamment Manhattan où il campe un écrivain de 42 ans vivant une histoire avec une Mariel Hemingway de 17 ans, mais qui omet de dire qu’il rencontre ensuite Diane Keaton) et qui aurait bénéficié de soutiens d’autres mâles blancs (experts et puissants de ce monde) pour organiser une défense orchestrée qui aujourd’hui lui permet de ne toujours pas être inculpé pour des faits qu’il continue 30 ans après de nier. De l’autre côté, on a une Mia Farrow présentée comme une femme lumineuse, adorant ses enfants et les plaçant avant tout dans sa vie quitte à délaisser sa carrière professionnelle. Une mère aimante en somme vivant à la campagne avec ses 14 enfants et ses animaux, mais aussi une actrice engagée dans des causes humanitaires (ambassadrice UNICEF, guerre au Darfour…) et dont la seule erreur aurait été de laisser entrer Woody Allen dans sa famille.

Pour plus de crédibilité, le documentaire montre aussi Woody Allen sous un autre jour : un père aimant (lui qui n’a pourtant jamais voulu d’enfants), un homme amoureux, un cinéaste inspiré. Que s’est-il passé alors ? Serait-il devenu un pédo-criminel sur le tard ? Allen utilise d’ailleurs cet argument dans son livre avec son légendaire humour en demandant pourquoi aurait-il attendu 57 ans pour devenir pédophile. Avouons-le, c’est un argument peu convaincant. Sous couvert de nuances et de droit de réponse (Woody Allen n’intervient dans ce documentaire que sous la forme d’extraits audio de son propre livre Soit dit en passant), le film tisse une toile très serrée afin de ne laisser aucun doute sur sa culpabilité. Tout est parfaitement ciselé jusqu’aux cartons qui closent chacun des épisodes rappelant que Woody Allen nie à ce jour toujours les faits. Ces cartons, loin de contrebalancer les interviews à charge, achèvent de le présenter comme un sale type qui, malgré les évidences, continue de nier la vérité.

Il faut dire que sa défense est faible comparé aux preuves présentées dans le film. Depuis le début de ce scandale, Woody Allen prétend être l’objet d’une vengeance et présente Mia Farrow comme une mère abusive, maltraitante, folle et qui aurait manipulé ses enfants contre Allen, ne lui ayant jamais pardonné sa liaison avec Soon-Yi, une des filles adoptives de Farrow de 36 ans la cadette d’Allen. Mais que dire de ces enregistrements téléphoniques entre Woody Allen et Mia Farrow ? Personnellement c’est ce qui m’a le plus glacée dans ce film. Sa voix, son ton, son silence, son refus de répondre aux questions de Mia Farrow sur ce fameux jour où il aurait emmené Dylan dans le grenier, ne ressemblent en rien au petit personnage volubile, au névrosé attachant que l’on connait tous à travers ses rôles. S’il est évident que Woody Allen n’est pas ses personnages, l’entendre parler si différemment, non seulement remet en question son impunité, mais donne à voir enfin un autre point de vue, celui des victimes qui depuis 30 ans essayent de montrer Allen sous un autre jour devant une forme d’indifférence générale puisque Woody Allen continue de faire ses films et d’être vénéré par ses défenseurs.

Au-delà d’une enquête non élucidée, Allen v. Farrow m’interroge : étais-je prête à douter devant tant de preuves tangibles et à me ranger du côté du mâle blanc dominant plutôt que du côté des femmes (Mia, Dylan et Soon-Yi qui bien qu’elle soutienne celui qui depuis est devenu son mari, est aussi sa victime si l’on en croit ce documentaire) moi qui suis profondément féministe et du côté des opprimés ? Pourquoi avais-je préféré croire en son innocence plutôt que risquer d’altérer l’image iconique que j’ai de lui ? Il reste des zones d’ombres et clairement ce documentaire est un plaidoyer anti-Allen qui utilise les effets du genre pour convaincre. Je n’ai pourtant réussi à être convaincue que d’une chose : le bénéfice du doute doit être en faveur de ces femmes qui souffrent depuis 30 ans et non de ce réalisateur qui depuis n’a cessé de poursuivre sa brillante carrière (même si depuis quelques années, il se retrouve plus isolé que jamais et que beaucoup d’acteurs lui ont tourné le dos).

Séparer l’homme de l’artiste ?

Arrive alors une autre question fondamentale dans ce débat : peut-on continuer d’aimer les films de Woody Allen en dépit de ce portrait affligeant ? Vous voyez où je veux en venir ? Je risque de me faire des ennemis mais depuis les débuts de cette polémique, je me range auprès de ceux qui croient que l’ont peut séparer l’homme de son oeuvre. Je comprends et respecte les avis contraires qui d’ailleurs viennent de voix que je soutiens en tant que féministe, mais pour ma part, je fais la différence, non pas entre l’homme et l’artiste mais entre l’homme et son oeuvre. Je me fous complètement de savoir qui est vraiment la personne derrière telle ou telle oeuvre. Evidemment mon point de vue ne vaut que pour des oeuvres qui comptent dans l’histoire de l’art en ce qu’elles contribuent à donner un regard sur le monde essentiel et formel, et que je trouverais déplorable de bouder ou condamner à cause de l’homme qui se cache derrière. En somme, je suis pour que les agresseurs sexuels aussi célèbres et reconnus soient-ils, soient condamnés pour leurs actes, mais pour que leur oeuvre soit épargnée et non blacklistée, à condition qu’elle soit majeure ou en tout cas importante (et là on entre dans un autre débat sur qu’est ce qu’une oeuvre majeure blabla… qu’on n’aura pas aujourd’hui). En bref, jugeons l’homme, pas son art. Que Céline ait été antisémite ou Bergman un mari minable à en croire Liv Strömquist (cf. Les sentiments du Prince Charles) n’enlève en rien la puissance et l’importance de leur oeuvre. L’oeuvre appartient à tous, et il me parait dangereux de ne cautionner que des oeuvres réalisées par des hommes vertueux. Bien sûr la pédo-criminalité est l’un des pires crimes qui soient, une machine à broyer des êtres, et c’est extrêmement grave. Mais je trouve assez hypocrite et condescendant de vouloir mettre en place une forme de censure sur une oeuvre sous prétexte que son auteur est une pourriture. J’ai mentionné deux hommes aujourd’hui disparus et ce que je comprends de ce débat concerne les vivants, ceux qu’on peut encore toucher, condamner, punir. Alors quoi ? Ca sera possible de regarder des films de Woody Allen quand il ne sera plus ? Ou y aura t-il une censure post-mortem ? Je comprends l’envie de tourner le dos à des réalisateurs qui continuent de travailler en toute impunité comme Polanski et le geste d’Adèle Haenel (« je me lève et je me casse » pour reprendre les mots de Virginie Despentes) me parait très légitime. En revanche, je suis contre vouloir interdire une rétrospective des films du même Polanski dans un lieu dédié à cela. Son oeuvre existe, et qu’on l’aime ou pas ne change rien au fait qu’elle fait partie du patrimoine cinématographique et doit continuée d’être vue.

Quand je lis ou écoute tous les gens que j’aime et dont je partage la plupart des idées féministes et humanistes, je ne peux m’empêcher de me dire que j’ai tort. Tort de défendre coûte que coûte des films mais je dois peut être cela à ma cinéphilie, à mon amour aveuglé du cinéma. Je continue néanmoins de penser que la société qu’on dessine court le risque de verser dans un retour à l’ordre moral, à la bien-pensance qui a quelque chose d’inquiétant. Il faut renverser ce monde patriarcal, en finir avec la violence faite aux femmes et l’impunité des puissants. Je le redis, ce mouvement de libération de la parole des femmes est essentiel et non seulement je le soutiens mais je l’applaudis. Cela ne m’empêchera pourtant pas de revoir des films de Woody Allen ou de relire Voyage au bout de la nuit.

BERTRAND TAVERNIER, le cinéma et rien d’autre

25 mars 2021. Il est 16 heures et un ami m’appelle pour m’annoncer la mort de Bertrand Tavernier. “Je pense fort à toi”, me dit-il. Depuis le telephone n’a pas arrêté de sonner, comme si j’avais perdu un parent. Aujourd’hui, tous les cinéphiles sont un peu orphelins.
 (c) Dyod photography

J’avais 23 ans quand je l’ai rencontré pour la première fois. Je venais le rencontrer dans sa maison de production du 10ème arrondissement pour un poste d’assistante de production. Je suis ressortie embauchée en tant que son assistante personnelle. Je crois que je ne réalisais pas bien ce qu’il m’arrivait. J’étais très jeune, je n’avais fait que des boulots d’étudiants et bim badaboum, me voici devenue en un quart d’heure l’assistante d’un réalisateur très connu. En quoi cela consistait ? Principalement à gérer son agenda de ministre, à répondre à ses nombreux courriers et pas mal aussi à l’assister pour des choses aussi quotidiennes que banales. Je ne sais même pas par où commencer tant ces quatre années à ses côtés m’ont marquée. 

D’abord le bonhomme. Impressionnant par sa carrure, sa présence, sa verve, ses coups de gueule aussi. Mais moi ce qui m’a toujours le plus bluffé, c’est son immense culture. Bien sûr chacun sait à quel point il connaissait le cinéma, les cinémas devrait-on dire tant il ne laissait rien de côté, du western au film indépendant. Tavernier était un boulimique. Il allait au cinéma presque tous les jours quand il n’était pas en tournage et au théâtre presque aussi souvent pour découvrir des comédien.ne.s. Il en était fou des comédien.ne.s ! Mais sa culture dépassait largement le septième art. Il était intarissable sur le jazz – je me souviens d’un jour où je l’avais trainé dans les locaux d’une radio dans le 13ème qui lui avait fait un quizz sur le jazz où, imbattable, il connaissait absolument toutes les réponses – la peinture, la musique, la littérature, mais aussi l’histoire, la politique. C’était un homme de son temps qui, s’il aimait un cinéma passé, continuait de se passionner pour le cinéma contemporain. Comme tout cinéphile en somme. Il en était de même pour ses combats citoyens et politiques, Tavernier était un homme engagé et ancré dans le présent. C’est ainsi qu’il m’avait embarquée sur son tournage documentaire sur les Double Peine de Lyon en 2001. 

Tavernier à l’instar d’un Scorsese, était avant tout un grand cinéphile. C’est d’ailleurs la première chose qu’il m’avait demandé lors de l’entretien, soulignant l’importance pour lui de s’entourer de personnes cinéphiles. Je me souviens qu’il n’a pas vraiment écouté ma réponse alors que moi qui ne jurais que par le cinéma depuis mon adolescence et qui dévorais tous les films classiques pour forger ma cinéphilie, étais prête à dégainer comme un cowboy pour lui exprimer en quoi le cinéma m’animait plus que tout. Je me souviens que le dialogue était difficile et que je me contentais de l’écouter plus que de lui parler. En même temps, comment dialoguer avec un monstre de culture pareil quand on n’a que 20 ans ? Et pourtant je me souviens aussi de la frustration que je ressentais parfois à ne pas partager davantage notre amour du cinéma quand bien même j’étais hors compétition. Je déplorais au final que cette relation de travail soit si verticale. 

Ensuite le cinéaste. Je n’ai jamais été une grande fan de ses films avant de travailler pour lui. Je connaissais en partie sa filmographie impressionnante et aimais plusieurs de ses films à commencer par Coup de torchon. Puis je me suis mise à en aimer beaucoup plus, certains que je découvrais, d’autres que je revoyais avec un autre oeil. Jusqu’à son magnifique documentaire fleuve sur le cinéma français qui résonne aujourd’hui comme une œuvre testamentaire, lui le passeur de films, le fervent défenseur d’un cinéma souvent controversé ou boudé. Cette lettre d’amour au cinéma français s’inscrit dans la continuité de son long métrage Laissez passer (sur le cinéma sous l’Occupation) que j’ai eu la chance de suivre de près puisque je travaillais pour lui à cette époque. Bertrand avait très mal vécu l’accueil mitigé de ce film qui lui était cher et je crois que cela l’avait beaucoup affecté. Je suis partie quelques mois après, avec l’envie de faire autre chose, de faire à mon tour des films, ce que je n’ai jamais vraiment fait finalement. C’est dur d’aimer autant voir des films et de trouver le courage d’en faire en toute légitimité.

C’était quelqu’un de généreux. Pas dans ses mots, mais dans sa façon maladroite qu’il avait de vous dire que vous comptiez pour lui. Il rentrait toujours de ses nombreux voyages les bras chargés de cadeaux pour tout le monde. Des cadeaux parfois à côté de la plaque qui les rendaient encore plus spéciaux comme ce kimono du Japon qu’il m’avait offert ou cette chouette en cristal. De même, il adorait ramener des spécialités culinaires. De retour d’Australie, il tendait à qui se trouvait devant lui du kangourou séché sans que personne n’ose refuser. Sur ses tournages, il distribuait de la propolis à toute l’équipe en en vantant les vertus protectrices.
Chez lui c’était la caverne d’Ali baba. Des objets étranges, souvenirs de voyages ou offrandes, des livres absolument partout, un mur envahi de coffrets de films et une douce odeur d’encens dans sa maison. J’avais eu pour mission d’organiser ses 60 ans avec tout le beau monde du cinéma français. Je le revois avec son assiette à la main en train de dire à tous ses invités stars de goûter le porc. Il aimait rire à ses propres blagues et chercher les regards complices. Ce soir-là, il s’est beaucoup amusé à me répéter “mange du porc Anne Laure !”. Cette réplique est restée dans les annales de mon foyer pendant au moins une décennie. Bertrand avait un grand sens de l’humour mais savait redevenir sérieux et concentré en un éclair. C’était un travailleur acharné, qui dormait peu, ce qui lui valait de piquer parfois du nez au cinéma ou au théâtre et m’obligeait à lui donner des petits coups de coude. Il relevait alors immédiatement la tête en faisant mine qu’il était parfaitement éveillé. Parfois nous allions dîner au restaurant dans son quartier et je lui posais plein de questions sur les acteurs que j’aimais tant avec lesquels il avait tourné comme Romy Schneider ou Michel Piccoli. Nous avions une grande complicité même si elle était évidemment relative et déséquilibrée. Je ne le plaçais pas sur un piédestal, loin de là. Pourtant je ressentais toujours ce décalage lié à sa notoriété et sa position dans le milieu du cinéma (il bénéficiait d’un rayonnement international pour reprendre les termes de son ami Michel Ciment que je n’avais pas réalisé avant de travailler à ses côtés). Il fallait le voir arriver dans une pièce pour tout de suite ressentir ce qu’il dégageait. Etait-ce sa culture écrasante, sa grande timidité ou son talent ? Sûrement un peu de tout cela. Entre temps, je l’ai croisé plusieurs fois à Paris, Montréal lors d’un Festival et à Lyon à l’Institut Lumière qu’il présidait. Il est venu à Lille en 2016 présenter son Voyage à travers le cinéma français et il m’avait accordé un entretien. Il avait insisté pour que je vienne au diner précédant la rencontre, ravi d’avoir un visage familier à ses côtés pour affronter les quelques notables à qui il allait servir son show. Car il savait qu’il était attendu dans ce genre de manifestation pour être le narrateur idéal d’anecdotes toujours réjouissantes. 

Tavernier était aussi un grand historien et écrivain du cinéma. Il a signé avec Jean-Pierre Coursodon 50 ans de cinéma américain, véritable bible des cinéphiles mais aussi un livre d’entretiens avec les grands auteurs hollywoodiens Amis américains, magnifiquement réédité en 2019 chez Institut Lumière / Actes Sud. Il avait une capacité d’écriture impressionnante. Je me souviens de classeurs entiers remplis de lettres qu’il adressait à un cinéaste avec lequel il n’était pas d’accord sur tel ou tel sujet. Des querelles, il en a connues et il ne lâchait rien tant il aimait défendre ses idées et ce qu’il croyait juste. Il n’y a qu’à se rappeler par exemple de sa colère et de son implication au moment de la polémique sur la critique française en 1999. Ou de son engagement constant auprès de la SACD ou de l’ARP. Tavernier était aussi un ami fidèle. Il avait une amitié réelle pour Thierry Frémaux, Michel Ciment et Pierre Rissient. Et pour bien d’autres encore.

Quand quelqu’un disparait, on est envahi de souvenirs. Souvent les bons d’ailleurs. Je retiendrai son expression satisfaite lors d’une prise réussie, son insatiable curiosité, son enthousiasme presque enfantin à parler des films qu’il adorait ou son obstination à répondre à chaque courrier que ce soit un acteur inconnu ou un échange cinéphilique avec Marty (Scorsese). Avec sa disparition, c’est une véritable mémoire du cinéma qui s’en va et c’est une perte incommensurable.

PEAU D’ANE ET LA PETITE TAUPE QUI VOULAIT SAVOIR QUI LUI AVAIT FAIT SUR LA TETE

Cette année, regarder la soirée des Césars, qui déjà en temps normal m’ennuie par son caractère interminable et sa sélection peu représentative du cinéma qui m’intéresse, avait encore moins de sens dans le contexte actuel. Je n’ai pourtant pas résisté à en regarder des passages.

Disons-le tout de suite, cette 46ème cérémonie des Césars n’avait pas grand chose à voir avec l’affiche des Choses de la vie de Claude Sautet qui illustrait l’évènement. Entre le parterre des 150 élus masqués et le contexte sanitaire que l’on connait qui nous ont privés des salles depuis un an, cette cérémonie s’annonçait forcément particulière. La maitresse de cérémonie Marina Fois s’en est fort bien sortie je trouve dans son entrée en scène. Une crotte à la main censée représenter l’état de m… dans lequel se retrouvent les intermittents aujourd’hui, elle n’a pas épargné notre ministre de la culture et c’était bien la moindre des choses.

« C’est comme avoir une pharmacienne à la culture en pleine pandémie »

La suite fut, malgré les attentes, assez consensuelle : meilleur espoir masculin pour un acteur noir qui a remercié tous les acteurs noirs, une comédie (d’habitude si peu récompensée) qui a raflé sept césars et dont le réalisateur ne s’est pas pointé, une pluie d’hommages aux nombreux morts 2020-2021, et on peut dire qu’il y en avait cette année des morts. D’ailleurs certains ont été fondus dans le décor (Tonie Marshall par exemple) mais les hommages à Piccoli et Bacri étaient touchants. On a eu le droit à quelques discours engagés comme celui de la reine Balibar, et même un happening de Peau d’âne alias Corinne Masiero à poil et ensanglantée, couverte d’un slogan à même la peau à l’instar des Femen. Cette dernière a évidemment enflammé la toile, les uns jugeant son numéro vulgaire, les autres applaudissant son courage. Personnellement, je ne sais pas trop quoi en penser, il fallait certes un certain culot, et elle ne mérite évidemment pas les commentaires haineux et sexistes qui n’ont pas manqué de suivre. Mais au final, ce que l’on retiendra, plus que son message mal orthographié, c’est sa nudité provocatrice. Quel est dès lors l’intérêt ? Les César sont devenus un concours de polémiques pour faire bander les réseaux sociaux. Tous les ans c’est pareil. L’an dernier, c’était Polanski et le mouvement #MeToo et l’on s’était emballés autour du « je me lève et je me casse » d’Adèle Haenel. Cette année aurait dû être un appel virulent à sauver l’exception culturelle dans ce contexte de pandémie mais à y regarder de plus près, c’était surtout un rassemblement de privilégiés du cinéma qui ne représentent que la partie pailletée de l’iceberg vers lequel cette cérémonie semble de plus en plus se diriger.

Le grand oublié de cette soirée c’est bien le cinéma, celui qui depuis plus d’un siècle nous fait rêver, rire, pleurer, résister et grandir. Bien sûr il reste quelques maigres consolations, le prix décerné à Sébastien Lifshitz pour son magnifique Adolescentes et celui attribué à Laure Calamy, formidable Antoinette dans les Cévennes. Pour le reste, on passera son chemin devant cette année 2020 de crotte.

UN MONDE EN THERAPIE

Vous aussi vous êtes en thérapie ces dernières semaines ? Vous aussi, vous vous passionnez pour cette série d’Arte adaptée d’une série israélienne, déjà adaptée aux Etats Unis sous le titre In treatment ? Parce que moi, je l’ai dévorée mais ce n’est pas tant de la série dont je veux parler que de ce qu’elle vient faire résonner en nous en ces temps de crise sanitaire.
En thérapie d’Olivier Nakache et Eric Toledano – Films du Poisson – Arte

A l’heure de la positive attitude, de la bien pensance, des videos de chatons et des milliers de likes condescendants, cela fait du bien d’aller un peu plus en profondeur dans les affres de notre âme, bien plus complexe que ce que les réseaux sociaux dépeignent. Le monde n’est ni blanc ni noir, et pourtant c’est bien ce qu’on essaye de nous faire croire avec cette manie de tout simplifier. On se croirait dans un Disney. D’un côté les gentils, de l’autre les méchants. Mais à l’inverse d’un Disney ce sont souvent les méchants qui gagnent. La preuve, il n’y a qu’à regarder du côté des gens qui nous gouvernent, des puissants rarement inquiétés par la justice, des ministres agresseurs sexuels qui restent en place, des entreprises qui contribuent très largement à la pollution, la déforestation et la pauvreté croissante, pour s’en convaincre. On crie aux inégalités, à l’injustice, à la catastrophe climatique, aux violences faites aux femmes, mais les choses changent malgré tout trop lentement. Pourquoi ? Parce que depuis que le monde est monde, il est très difficile de changer les mentalités, le mal semble faire partie intégrante de notre société et les gens ont fini par l’accepter. C’est pourquoi entrer en soi, sonder notre être n’est finalement pas une mauvaise réponse en ces temps confinatoires. Partir de l’intime, de notre être au monde, pour comprendre ce qui nous relie. A défaut de sauver le monde, on peut tenter de sauver son monde. La route est longue (comme une thérapie) mais sans remise en question de notre culture patriarcale, sexiste, sans interroger notre rapport aux animaux, sans tenter d’inverser le déclin occidental en marche, c’est contre nous-mêmes qu’on agit. Résister peut prendre bien des formes. Celle d’un roman graphique, d’un essai, d’une musique, d’une danse, d’une conversation. L’essentiel est de ne pas courber l’échine et ne pas se résigner.

Les sentiments du Prince Charles de Liv Strömquist

Certes, il reste du boulot avant que la culture du mâle alpha disparaisse, que les femmes arrêtent de croire au prince charmant et que la violence devienne stérile au lieu de se reproduire comme des lapins. L’éducation, la prise de conscience, les révolutions relèvent d’un long process qui avance doucement mais sûrement.

Tiens, en parlant de lapins, cet extrait des très belles chroniques de Nancy Huston (Je suis parce que nous sommes) écrites en plein premier confinement rappelle combien les humains sont les seuls animaux à être capables d’autant de cruauté et que cette pandémie devrait avoir de quoi nous faire réfléchir. Avouons-le, ce n’est pas gagné à en croire les vidéos d’animaux choupinou qui circulent alors qu’on continue de manger de la viande torturée en fermant les yeux… Mais là encore, s’interroger sur nos convictions et nos (in)cohérences peut être salvateur.

Extrait de Je suis parce que nous sommes de Nancy Huston

Au final, en se remettant en question, c’est aussi notre place au monde qu’on interroge. On fait sa part de colibri, on éteint le feu à notre échelle et c’est déjà pas mal.

Do you Saint Tropez ?

“Soyez heureux ! Aimez-vous !“
Ordre ou incantation ?
Aimez-vous ! Injonction christique pour éviter de s’entretuer.
Le bonheur comme remède à la mélancolie du monde ? Oui d’accord mais à quoi ressemblerait-il ? A un amour pluriel ? A une idylle parfaite ? A un travail épanouissant ? A une maison à la campagne ou un balcon en ville ? A un repas entre amis ? A une révolution idéologique ? A faire l’amour sur une plage un soir d’été ?

En cette période de confinement où nous sommes privés de tout contact social, réduits à rester chez nous, difficile de ne pas se questionner sur notre position sur le baromètre du bonheur. Nos vies soudain suspendues au fil d’un virus planétaire se sont mises à battre au rythme d’un temps qu’on cherche toujours à dépasser. Cette fois, on pouvait enfin se réconcilier, se synchroniser avec lui et revenir vers l’essentiel.

On nous avait vendu une carte postale du bonheur désormais périmée. Le mensonge des adorateurs du libéralisme devenait soudain éclatant. La mondialisation avait des limites pourtant décriées depuis longtemps par ses réfractaires mais qui d’un seul coup prenaient une forme invisible et menaçante mettant toute agitation humaine et non indispensable en pause. Les grands de ce monde réduits à l’état de minuscules soldats de plombs.

Et le bonheur dans tout ça ? Est-il indispensable à nos vies ou est-il un graal qu’on nous tend comme une carotte ? Dans Chronique d’un été Jean Rouch et Edgar Morin partent à la rencontre des français et dressent un portrait de la France entre espoir et mal être qui trouve encore toute sa résonance aujourd’hui. Car quoi de plus universel et atemporel que le bonheur ? L’histoire se rejoue en boucle et nos propres définitions du bonheur avec, comme autant de températures de nos sociétés. Et si le bonheur était un doigt d’honneur au consumérisme, au travail aliénant, aux inégalités, aux injustices, aux souffrances de ce monde ? Rester heureux coûte que coûte pour faire chier les gens qui mènent notre monde à la dérive. Ne pas s’allonger, ne pas plier, rester debout , aimer, baiser, lire, créer, penser et vivre tout simplement. Résister, danser. Saint Tropez. Et vous, do you Saint Tropez ?

 

SERIES MANIA, une première journée sous le signe de la parole décomplexée

Les rues de Lille sont aux couleurs de Séries Mania. Un bus d’accueil sur la place de l’Opéra, des affiches violettes partout et beaucoup de monde. Retour sur cette première journée où l’on a pu découvrir deux séries de format court et les deux premiers épisodes de la série britannique Flack en présence de son interprète et co-productrice, Anna Paquin. Trois séries qui ont en commun de mettre en scène des personnages qui n’ont pas la langue dans leur poche !

PEOPLE TALKING (Gente hablando) d’Álvaro Carmona

Ce premier programme de formats courts a démarré avec une série espagnole avec comme fil conducteur un dialogue entre deux personnages. Le créateur Álvaro Carmona explique d’ailleurs en introduction à la séance, que ce qu’il aime le plus dans les séries sont les scènes de confrontation entre deux personnages. Dans un décor minimaliste, chaque épisode de huit minutes met en scène des saynètes à deux voix : un rendez-vous Tinder, une requête à un prêtre pour le moins inattendue, une discussion parentale sur l’avenir d’un enfant ou une visite d’un voisin pas tout à fait courtoise.

Ce qui touche autant qu’amuse dans People talking, c’est la sincérité avec laquelle les personnages prennent la parole. Partant d’une situation plutôt banale, la série tourne vite au dialogue idéal, à la répartie parfaite, et fantasme avec humour ce que la bienséance nous empêche de dire réellement. Ainsi dans le tout premier épisode également interprété par son créateur et scénariste, un homme se retrouve accoudé au bar avec une femme qu’il a rencontrée sur Tinder. Sauf qu’il ne la reconnait pas physiquement. Discrètement il lui dit qu’il doit vérifier un message sur son téléphone mais la femme le coupe : « si tu veux vérifier ma photo, ce n’est pas la peine, ce n’est effectivement pas moi ! ». Au lieu de continuer à mentir, la femme lui avoue directement qu’elle a utilisé une autre photo pour attirer des hommes. « En même temps, tout le monde ment un peu sur Tinder ». Alors qu’est ce qui, est plus important ? De tricher sur son avatar ou de se  rencontrer pour de vrai en oubliant ces échanges virtuels mensongers qui servent de préliminaire ? Les dialogues sont enlevés et ont de réjouissant le fait de ressembler de très près à ce qu’on aimerait dire dans pareille situation mais qu’on ne dit jamais.

STATE OF THE UNION de Nick Hornby

Le deuxième programme est écrit par Nick Hornby et réalisé par Stephen Frears qui a déjà adapté Hornby avec High Fidelity en 2000.  Ici aussi, on est dans un format très court (10 minutes) impliquant deux personnages et un décor minimaliste. State of the union est l’histoire d’un couple qui, pour se relever de la crise qu’ils traversent, suivent une thérapie. Chaque semaine ils se retrouvent dans un pub avant leur séance pour débriefer ensemble de ce qu’ils vont pouvoir et vouloir aborder. Les dialogues sont vifs, piquants et tragiquement drôles. D’après Tom, s’ils en sont arrivés là c’est bien à cause de Louise et de son infidélité. Mais pour Louise, son aventure n’est que le résultat de l’échec de leur couple et de leur absence de sexualité. Chacun voit midi à sa porte et les échanges soulignent parfaitement les désaccords et les dysfonctionnements finalement très universels de leur mariage. Au fil des épisodes, on comprend davantage quel couple ils formaient et ce qui a pu les éloigner. On ressent aussi ce qui les relie et les pousse à se battre même si parfois Tom semble baisser les bras, ce que ne manque pas de relever Louise quitte à lui casser (le bras). Les petites lâchetés, les faiblesses, les coups bas comme les preuves d’amour flagrantes se ressentent à travers des dialogues particulièrement affûtés qui abordent aussi des questions très actuelles comme le Brexit, le désir dans le couple (comparé à un stylo ou des clés qu’on aurait égarées) ou la responsabilité de chacun dans le désamour qui nous pend au nez. Quatre premiers épisodes à la hauteur qui donnent envie de découvrir les six autres de cette mini série.

FLACK d’Oliver Lansley avec Anna Paquin

Voilà une série qu’on attendait de pied ferme dans la sélection Panorama international ! Flack dresse le portrait de Robyn, femme aussi déjantée que paumée. Robyn travaille pour une agence de relations publiques et gère des situations de crises pour des célébrités. Elle intervient pour soigner l’image de ses clients et les sortir d’impasses ou éviter les rumeurs désastreuses liées à l’overdose d’un amant de passage ou aux infidélités multiples d’un chef cuisinier. Robyn gère tous ces « challenges » comme elle préfère les appeler avec une facilité déconcertante. Mais quand il s’agit de sa propre vie, elle ne gère plus grand chose, ment sans merci, sniffe de la poudre dès que possible, s’enferme dans les toilettes pour prendre la pilule en cachette de son petit ami avec qui elle est censée faire un enfant et fait passer son beau frère pour un porn addict juste pour se couvrir.

Anna Paquin connue notamment pour X men et True Blood, était à Lille pour présenter en avant-première cette série créée et écrite par Oliver Lansley (présent également). Si la tonalité trash s’avère souvent drôle, on reprochera néanmoins à la série d’être un peu trop caricaturale notamment au travers de ses personnages secondaires comme celui d’Eve, la collègue de Robyn, narcissique, pédante et cynique qui, certes donne lieu à des bonnes punchlines, mais ne permet pas de s’identifier aux personnages et donc de s’y attacher. Flack est “too much“, et on aurait aimé se reconnaitre davantage dans le déploiement des aventures de son héroïne. On pense parfois à une autre série anglaise, Fleabag, et on regrette son ton plus authentique. Flack grossit trop le trait et ce portrait entre immoralité et irrévérence finit par ne plus être si drôle. Pourtant Anna Paquin est formidable tout comme le reste du casting, l’écriture est enlevée mais le tout manque de naturel sans pour autant relever du registre de la comédie pure. Après avoir découvert les deux premiers épisodes, pas si sûre d’avoir envie de continuer à suivre les aventures de Robyn et ses acolytes.

C’EST CA L’AMOUR, un portrait de famille intime et touchant

Un père seul avec ses deux filles essaye tant bien que mal de garder la tête haute suite au départ de sa femme. C’est ça l’amour dresse le portrait sensible d’un homme pris dans le tourment d’une séparation et de ses deux filles en pleine quête de liberté et d’identité. Un film autobiographique et cathartique d’une profonde justesse par Claire Burger, la co-réalisatrice de Party girl.

Mario est fonctionnaire de l’état. C’est bien tout ce qu’il arrive à dire de lui dans l’atelier théâtre auquel il participe et qui demande à chacun de se définir en une phrase. Peu à peu, il parvient pourtant à se livrer davantage car ce n’est pas les bouleversements qui manquent dans sa nouvelle vie de père célibataire en charge de ses deux adolescentes de filles. « Tu n’es pas là pour faire une thérapie“, ironise un type du théatre. Sa femme Armelle a besoin de temps pour elle et a quitté le foyer conjugal, laissant derrière elle un mari démuni et deux filles en proie aux questionnements.

S’appuyant sur sa propre histoire familiale, Claire Burger déploie un récit ciselé d’une justesse confondante, tant dans les dialogues que dans le traitement quasi documentaire aux accents cassavetiens. Elle avoue d’ailleurs lors de la conférence de presse avoir fait quelques clins d’oeil au cinéaste dans certaines scènes notamment à Love streams et à Une femme sous influence. Il est vrai que le personnage de père fragile formidablement incarné par le touchant Bouli Lanners ressemble par moment à Mabel dans cette volonté de toujours bien faire et de déborder d’amour de façon maladroite. Mario ressemble aussi à Nick (Peter Falk) contraint à se dépatouiller seul avec ses enfants et à continuer d’avancer coûte que coûte. Il est en cela secondé par sa fille ainée Niki, très mûre pour son âge et plus sage que sa petite soeur qui elle, découvre les affres d’un premier amour et s’y perd un peu. Dans ce chaos familial, chacun tente de trouver sa place, d’évoluer, de survivre à une absence inopinée et d’exister malgré tout.

A l’instar de ses précédents films et hormis Bouli Lanners, les comédiens sont tous non professionnels et absolument formidables. Les trois acteurs (Lanners, Justine Lacroix et Sarah Henochsberg) ont passé du temps ensemble pour incarner de façon réaliste cette famille dans une forme d’intimité jamais feinte. « C’est toujours un miracle quand cela fonctionne aussi bien », avoue modestement Claire Burger. Miracle certes mais il ne faut pour autant pas sous-estimer le travail de direction d’acteurs et le dispositif mis en place pour les laisser jouer. Avec son chef opérateur Julien Poupard, Claire Burger a choisi de laisser les corps évoluer dans l’espace librement. C’est donc la caméra qui vient les capturer dans leurs mouvements et non l’inverse. « Nous travaillons en lumière naturelle pour limiter les temps d’attente, conserver l’énergie de jeu et la spontanéité sur le plateau. Nous faisons des prises très longues, sans marques au sol – les corps sont libres, les places sont libres – et la caméra peut réinventer le découpage à mesure que les acteurs évoluent sur le plateau. «  A cela, elle ajoute certaines contraintes comme toujours filmer en oblique et éliminer les couleurs chaudes. Le résultat est d’un réalisme stupéfiant et nous emporte littéralement.

C’est ça l’amour a été tourné à nouveau à Forbach, ville d’enfance de la réalisatrice et titre de son premier court métrage. Claire Burger a même poussé le réalisme jusqu’à tourner dans la maison de son enfance, histoire peut être de s’imprégner davantage de ses souvenirs et d’inscrire son récit dans une temporalité retrouvée. Le résultat est saisissant, les dialogues magnifiquement écrits et percutants et le trio père-filles fonctionne à merveille (le fameux “miracle“ évoqué par la cinéaste). Et si l’on perçoit toute la dimension cathartique du film pour sa créatrice, on ne se sent néanmoins pas exclu de ce récit personnel, au contraire, tant il évoque des liens familiaux universels et tant il est question d’amour. D’amour inconditionnel mais aussi d’amour bancal ou d’amour perdu. Un simple baiser va permettre à Mario de tourner la page mais va aussi complètement secouer Frida. Les nuances de l’amour se retrouvent ici incarnées par ces baisers non volés ou chorégraphiés et par les feux qu’on apprend à dompter. Toute une symbolique où là encore l’amour apparait comme salvateur. C’est ça l’amour est un film tour à tour drôle, léger, bouleversant comme la chanson phare du film,  Sparring Partner de Paolo Conte, et un véritable hymne à l’amour et à la vie.

Date de sortie : 27 mars 2019
Durée : 1h38
Distribution: Mars Films

 

 

 

SERIES MANIA, le festival 100% séries est de retour !

Pour la deuxième année consécutive le Festival Séries Mania entièrement dédié aux séries se tiendra à Lille du 22 au 30 mars prochain et je n’allais pas manquer ça !

Créé à Paris en 2010 par Laurence Herszberg l’ex directrice du Forum des images, le Festival présente en avant-premières les plus grandes séries du monde entier et accueille trois compétitions : officielle, française et formats courts. Un panorama international vient compléter la programmation ainsi que des nouvelles saisons inédites. Alors partants pour découvrir la programmation riche de 70 séries ?

La Compétition officielle

Parmi les dix films sélectionnés cette année, trois nous viennent du Royaume Uni : Baghdad Central de Stephen Butchard sur les évenements en Irak suite à la chute de Saddam Hussein, Chimerica de Lucy Kirkwood un polar géopolitique et le prometteur The Virtues de Shane Meadows (à qui l’on doit l’excellent This is England) qui dresse le portrait d’un homme dont les sombres souvenirs d’enfance ressurgissent. La bo est signée PJ Harvey et le personnage principal est interprété par le formidable Stephen Graham (Al Capone dans Boardwalk empire). Les Etats Unis sont quant à eux représentés par la série Netflix Chambers de Leah Rachel avec Uma Thurman qui nous fait l’honneur de sa présence à Lille où elle donnera également une masterclass. Chambers raconte l’histoire d’une femme ayant subi une transplantation cardiaque et qui se met à la recherche du passé de sa donneuse. Intrigant !

The virtues de Shane Meadows

La France n’est pas en reste avec deux séries, Eden de Dominik Moll, le réalisateur de Harry un ami qui vous veut du bien qui aborde le thème des migrants et Mytho de Fabrice Gobert, l’auteur des plebiscités Revenants, avec la talentueuse et trop rare Marina Hands et Mathieu Demy. Le titre parle de lui même.

Sont également représentés la Russie avec Identification de Valery Fedorovich et Evgeny Nikishov, Israël avec Just for Today de Nir Bergman et Ram Nehari, La Norvège avec Twin de Kristoffer Metcalfe et l’Australie avec Lambs of God de Marele Day.

Le jury de cette compétition est présidé par Marty Noxon la scénariste-productrice  de Sharps objects (HBO) et Dietland (AMC). Elle sera accompagnée par “The Good wife“ Julianna Margulies, l’actrice Audrey Fleurot, l’écrivaine Delphine de Vigan et le réalisateur Thomas Litli (Première année).

La compétition française

Au programme de cette compétition française, des séries explorant plusieurs genres : futuriste (Osmosis avec Agathe Bonitzer), fantastique (Une ile avec Laetitia Casta), apocalyptique (La dernière vague de Raphaëlle Roudaut et Alexis Le Sec), policière (Soupçons avec Julie Gayet et Double je) et enfin une comédie qui a l’air tout à fait réjouissante, Le grand bazar de Baya Kasmi co-écrit avec son binôme Michel Leclerc. On y retrouvera Grégory Montel (alias Gabriel de Dix pour cent) dans une histoire de famille mixte et recomposée.

Le grand bazar de Baya Kasmi

Les nouvelles saisons inédites

Vous êtes fans de The OA ou The Good doctor ? Séries Mania propose de découvrir en exclusivité les premiers épisodes des saisons à venir de ces deux séries cultes mais aussi ceux des séries françaises Irresponsable, Clem (la série de TF1) et Mission. Mais la vraie bonne nouvelle (en tout cas pour moi !), c’est la perspective de découvrir la saison 2 de la série britannique désopilante Fleabag qui sera bientôt adaptée en France et campée par Camille Cottin (qui décidément est partout !).

Panorama international

Pas moins de quinze séries du monde entier ont été retenues dans cette sélection qui dessine un beau paysage mondial des séries. Ainsi pourra t-on découvrir MotherFatherSon écrit par Tom Rob Smith, le scénariste de American story II (Gianni Versace), Success la série du croate Danis Tanović (No man’s land), le film israélien Asylum city, Les misérables revisités pour la BBC, une série coréenne d’horreur The guest et Monzon, série argentine tirée d’une histoire vraie sur un boxer célèbre dont la femme est retrouvée morte.

Une autre série anglaise a également attiré notre attention : Flack d’Anna Paquin (X-Men, True Blood). Flack met en scène une femme successful le jour, en vrac la nuit. Si elle excelle dans son job de chargée de relations publiques, Robyn a une vie personnelle proche du naufrage. Interprété par sa créatrice Anna Paquin, Flack rejoint la liste des séries drôles et sensibles autour d’un portrait de femme sans fard.

Flack d’Anna Pakin

Rencontres et autres réjouissances

Et ce n’est pas tout ! Le Festival Séries Mania propose aussi une nuit Game of Thrones avec la diffusion d’un épisode phare de chaque saison, un “Best of USA“ où l’on pourra voir des épisodes de Sharp objects de Jean-Marc Vallée, The twilight zone, Black Monday, Warrior, I am the Night de Sam Sheridan ou la série d’Amazon Homecoming avec Julia Roberts. Les fans de Twilight zone auront même la surprise de pouvoir rencontrer Adam Scott, présent pour l’occasion.

Côté rencontres, Séries Mania nous gâte. Les invités d’honneur de cette édition ne sont autres que Uma Thurman (la classe !), Freddie Highmore (Bates hotel et The good doctor), Eric Rochant et Hugo Blick pour un dialogue croisé sur les séries d’espionnage et Yves renier (célèbre Commissaire Moulin) qui présentera Pour tout l’or du Transvaal.

Une édition très prometteuse donc qui n’oublie pas les professionnels avec  SERIES MANIA FORUM. Rappelons que ce festival est ouvert au public et entièrement gratuit. Vivement le printemps qui cette année sonnera le début des festivités !

Tous les détails à retrouver sur le site de SERIES MANIA

2019 ANNEE DE LA TEUF

La rétrospective Eric Rohmer à la Cinémathèque m’a donné une furieuse envie de revoir tous ses films et, comme il est encore temps, de vous souhaiter une très belle année 2019, 100% Rohmer.

Alors, on danse ?