LES IDOLES de Christophe Honoré, à la vie à la mort

Hier soir le Tandem de Douai a ressuscité un temps les idoles de Christophe Honoré tous disparus trop tôt du sida : Jacques Demy, Hervé Guibert, Bernard Marie Koltès, Jean-Luc Lagarce, Serge Daney et Cyril Collard. Retour sur un spectacle magistral.
(c) Jean Louis Fernandez

Un mur d’enceinte sur la gauche, une affiche avec écrit « rêver », des micros éparpillés et six personnages en scène. La voix d’Honoré se fait entendre :

« (…) Je n’ai plus vingt ans. Aujourd’hui, j’aimerais évoquer ces jours étranges… Comment durant quelques années, ceux que j’avais choisis comme modèles pour ma vie, mes amours, mes idées se rangèrent tous du côté de la mort. Comment le Sida brûla mes idoles. Je n’ai plus vingt ans et j’aimerais faire un spectacle qui raconte le manque mais qui espère aussi transmettre. Un spectacle pour répondre à la question : Comment danse-t-on après ? »

Christophe Honoré raconte comment tout a commencé, de ses études à Rennes à son arrivée à Paris où il découvre Jours étranges du chorégraphe français Dominique Bagouet (également mort du sida). Le premier des 15 fragments, représentant les 15 étapes de la maladie, démarre sur When the music’s over des Doors.  Nous sommes en plein dans les années sida et on ne sait pas encore grand chose de ce mal. Rock Hudson fut même contraint de dépenser 250 000$ pour affréter un boeing et rentrer aux Etats Unis, tout le monde craignant d’attraper sa maladie qu’il venait de révéler.

Jean Luc Lagarce se lance le premier. Il plaisante sur le fait qu’en apprenant l’existence de cette maladie, il savait qu’il n’y échapperait pas et reprenant le titre de Kylie Minogue I should be so lucky, il semble un peu conjurer le sort.  Les autres personnages prennent le relai. Sauf Jacques Demy campé par  une époustouflante Marlène Saldana perchée sur de hauts talons et presque nue sous son manteau de fourrure. Demy reste dans son coin, observe. « Pourquoi t’es resté dans le placard, pourquoi tu n’as rien dit ? », lui reproche Hervé Guibert (parfaite Marina Fois). « J’avais une vie de famille et puis je ne suis pas comme Guibert, je ne fais pas de ma maladie mon commerce ». Dans cet échange imaginaire, les idoles règlent aussi leurs comptes. C’est drôle, tendre, émouvant, piquant. Honoré rêve cette conversation et fait ressurgir une époque pas si lointaine qui réveille nos propres souvenirs de jeunesse, l’époque où nous aussi on lisait Guibert, on allait voir les pièces de Koltès et de Lagarce, on regardait en boucle les films de Demy. Daney, pour ma part, ce n’est que plus tard que je le découvris. Quant à Collard, j’ai fait partie des premières groupies du film (que je n’ai jamais souhaité revoir, certaine d’être déçue) et je connaissais par coeur le discours de Romane Borhinger à sa remise prix du meilleur espoir féminin. Les idoles sont donc aussi les notres.

Jacques Demy sort soudain de l’ombre et se met à chanter et danser les Demoiselles de Rochefort. C’est sa manière à lui de se raconter, de pousser un cri muet. Plus tard dans la pièce, Honoré rendra d’ailleurs un hommage très émouvant, à Demy, à son cinéma, à Nantes où Honoré rendait visite à sa famille. Dans une chorégraphie des corps très rythmée, les six idoles évoluent, se frottent, s’engueulent, s’enlacent.  Chacun tour à tour se raconte, évoque ses amours, sa maladie, ses désirs, ses rêves brisés par une mort certaine, ses chers inconnus qui les chérissent. Comment le dire à nos proches ? Comment raconter la maladie ? Guibert évoque la très belle lettre de son père, puis seul sur scène s’adresse à Muzil alias Michel Foucault dans un monologue repris de son roman A l’ami qui ne lui a pas sauvé la vie. Marina Fois prête sa voix aux mots de Guibert nous laissant tétanisés. Demy prépare des crêpes pendant que Koltès se rêve en Travolta. Daney aussi aurait bien aimé faire un bon Travolta. Cyril Collard, lui, rejoue la cérémonie des césars et vient récupérer ses prix. A quelques jours près, c’eut été possible. Et après ? « Je m’en fous de la postérité ! », s’exclame Koltès.

Tout l’univers pop d’Honoré est posé là, et l’on s’y balade avec le même plaisir que dans ses films ou ses autres mises en scène. Les personnages (et les acteurs tous formidables) entre désir boulimique et mort imminente, nous font nous sentir terriblement vivants, peut être aussi parce qu’ils continuent de vivre en nous. Christophe Honoré avait déjà évoqué la génération sida dans son merveilleux Plaire, aimer et courir vite. Ici en ressuscitant ses idoles, c’est un peu de nous-mêmes qu’il ressuscite.

Au fil de ces 15 fragments, les idoles marchent doucement vers leur mort, finissent par disparaitre du tableau et à la question initiale du spectacle, « Comment danse-t-on après ? » répond ce geste scénique déjà entrepris par Honoré dans Nouveau roman : un geste d’amour fou.

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The Velvet underground à la Philarmonie

Il y a des journées, des semaines, particulièrement chargées en émotions qui font que les expositions qu’on parcourt, les livres que l’on lit ou les films que l’on voit prennent une tout autre dimension. Peut être ce fut le cas samedi dernier devant cette magnifique exposition sur les Velvet underground à la Philarmonie. Peut être seulement car au-delà de cette très belle mise en lumière d’une époque et d’une génération, l’expo « New York extravaganza »* est formidablement bien conçue.

Pour raconter les Velvet underground, groupe désormais mythique mais qui n’eut pourtant qu’une brève existence (1965-1970), Christian Fevret et Carole Mirabello ont souhaité raconter New York à l’époque des Velvet. Car les Velvet c’est aussi la Factory de Warhol, la beat generation d’Allen Ginsberg, le cinéma underground de Jonas Mekas et Barbara Rubin, la blondeur de Nico et bien sûr Lou Reed disparu trop tôt en 2013.  La scénographie signée Matali Crasset est en cela assez réussie, nous offrant une balade sonore et visuelle riche et fluide.

I am waiting for my man

A l’entrée c’est le poème « America » d’Allen Ginsberg qui nous embarque d’emblée dans une Amérique refusant les standards consuméristes des années 60 et proposant une alternative subversive à la création. Pour accompagner le poème, Jonathan Caouette a réalisé des mash up, sorte de kaleidoscope d’une mémoire du cinéma évoquant les mots de Ginsberg. La suite du parcours c’est la rencontre décisive à New York entre John Cale et Lou Reed. La suite on la connait. Repérés par Andy Warhol, les Velvet underground vont intégrer l’avant gardiste Factory, Warhol va imposer Nico pour le fameux album à la banane avant d’être écartée du groupe. Ce sera ensuite au tour de John Cale et en 1970, après cinq ans et quatre albums, les Velvet se séparent.

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C’est Bowie le premier qui réhabilitera l’image iconique de ce groupe aux tendances sombres et aux thématiques « sex, drug & rock’n roll ». On tremble encore en réécoutant Heroin

La plongée la plus fracassante de l’exposition se situe dans une maison-chapelle (aussi hypnotique qu’un aquarium) avec multi écrans, matelas à terre et des images d’archives de concert, de films expérimentaux, de photos qui se chevauchent au rythme lancinant des Velvet. Grand moment qui traduit bien cette émulation spontanée de cette époque, ces coups d’essai entre défonce et énergie créative, entre désir et hasard, entre extravagance et poésie. Ce moment-là est particulièrement magique, restez allongés, plongez dans ce temps-là comme dans une parenthèse existentielle et laissez-vous bercer par ces images loin de la vacuité contemporaine.

On découvrira aussi le « Christmas on Earth » de Barbara Rubin, superposition de deux films en 16mm d’une liberté et d’une créativité totales.

barbaraRubin
I’ll be your mirror

L’expo foisonne d’extraits sonores, d’images d’archives, de films sur les membres du groupe, d’installation de Jonas Mekas et s’achève par l’héritage des Velvet sur les artistes d’aujourd’hui, notamment avec les photos de Nan Goldin ou Antoine d’Agata.

Bel hommage donc, beau miroir aussi de ce groupe et de ce New york-là qui donne envie d’être « Sticking with Them » à tout jamais.

*Jusqu’au 21 août 2016

WORLD BRAIN, une humanité à la dérive

Résumer le projet transmedia World brain est presque aussi complexe que de vouloir quantifier les algorithmes qui nous entourent. World brain s’inscrit dans la suite logique d’un premier projet, Cyborgs dans la brume, invitation utopique au coeur d’un Laboratoire d’expérimentations et de réflexions sur la survie humaine dans un monde qui ne serait plus dominé par l’homme.

Deuxième film des artistes Stéphane Degoutin et Gwenola Wagon, World brain nait de l’envie des deux artistes de filmer les data centers qui regroupent nos milliers d’informations, sociales et bancaires, conservent nos achats, nos historiques de recherche, « notre vie en ligne » et finalement notre vie tout court. Mais devant la complication de l’accès à ces lieux, ils sont partis dans une exploration plus globale de notre « cerveau mondial ». De la même manière que notre corps est parcouru d’une énergie qui nous relie les uns aux autres, à la terre comme aux animaux, internet est le résutat de cette envie de nous connecter. Pourtant cette hyper connection semble finalement peu exploitée si l’on en croit les possibles qui nous tendent les bras, comme être capable de ressentir le corps de l’autre, partager la vison de nos rêves ou se mettre dans la peau d’un chat.

Dans un monde de plus en plus automatisé, où les robots et les machines remplacent efficacement l’homme, où les rats transhumanistes annoncent un nouveau monde, nous sommes devenus extérieurs à notre société, à cet univers artificiel sous contrôle de grands groupes dont le cerveau est la Bourse. Pendant que nous nous divertissons devant des vidéos de chatons, des algorithmes spéculent avec notre argent, rassemblent la plus grande base de données possible. Quelle alternative à cette dérive identitaire ? Un groupe de chercheurs se réunit en pleine forêt pour vivre un retour aux origines en s’aidant de wikipedia. Ils apprennent à survivre, à faire un feu, à se nourrir en se connectant. Ils vivent ensemble l’utopie qui consiste à mêler la technologie et la nature, car pourquoi ne pourrait-on pas se relier à la terre comme on se relie à internet ? Pourquoi ne pourrait-on pas renouer avec notre instinct primaire plutôt que de se laisser gouverner par une intelligence devenue artificielle et invasive ? Un chercheur a d’ailleurs imaginé une technologie qui consiste à connecter deux cerveaux entre eux pour transférer la pensée de l’un vers l’autre . On vous laisse imaginer quelles possibilités offre cette découverte…

Les premières images du film matérialisent internet par des kilomètres de câbles tendus entre les continents. Rien d’autre que cette toile tissée par l’homme pour se relier. Alors pourquoi nous sommes nous tant externalisés si le but premier était d’être connectés ? Comment avons-nous laissé le capitalisme s’approprier un moyen de communication génial pour finalement mieux nous anéantir, nous envahir ? Les arbres aussi s’envoient des messages, mais à l’inverse des hommes, se protègent.

Le projet se regarde en entier ou comme les fragments d’une oeuvre éclatée sur le site conçu sous la forme d’une cartographie renvoyant aux multiples références, liens, pensées et alternatives. Allez vous y balader, internet est aussi fait pour ça : http://worldbrain.arte.tv/
Et tant mieux.

FELLINI EN 8 ET DEMI (LIGNES)

L’exposition Fellini organisée par le Festival de films de Gand vient tout juste de s’achever hier.
Retour en 8 lignes (et demi) sur cet évènement « sans titre ».

 

En entrant dans le très bel espace du Caermersklooster, un écran projette des images du maestro Fellini en plein travail. Pas de thème particulier ni de ligne directrice pour cette expo généraliste si ce n’est l’envie de reconstituer l’univers du maitre à travers ses dessins, les photos de tournage, des extraits de films et des affiches d’époque. On y retrouve ce qui a toujours nourri son oeuvre et son imaginaire : les dessins de ses rêves, les femmes qui l’ont hanté, la femme qui a partagé sa vie, son amour pour le cirque, les repas à l’italienne, la musique de Nino Rota et son double, Marcello Mastroianni. Cette exposition est davantage concue comme une balade sensorielle, que comme une réelle plongée dans sa filmographie. Nous survolons le pays de la Dolce vita, de Gelsomina et de la Saraginha telle la statue du Christ dans Huit et demi. Pas de quoi se plaindre du voyage !

A MOST VIOLENT YEAR ou le rêve américain en marche

New York 1981. Les violences et les crimes se multiplient dans la ville. L’hiver semble plus rigoureux que jamais et Abel Morales (Oscar Isaac) n’a que 30 jours pour rassembler une somme importante servant à l’acquisition d’un entrepôt situé à Brooklyn au bord de l’East river. Immigré mexicain ambitieux, Abel tente de se faire sa place dans le marché corrompu du pétrole et ne déroge pas à sa seule loi : rester honnête. Difficile quand ses camions et ses chauffeurs se font braquer à tour de rôle avec une violence inouïe ou quand il est menacé jusqu’à son propre domicile et poursuivi en justice par un procureur pour escroquerie et malversations.
(Attention spoilers).

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Abel est l’incarnation même du rêve américain. Il est opiniâtre, battant et déterminé à parvenir à ses fins coûte que coûte. Mais sans violence ni corruption.
La mise en scène élégante et classique aux couleurs hivernales est à l’image de son affiche : une image rêvée mais ternie par l’extérieur. L’affiche américaine nous montre un couple uni, amoureux, beau et à qui tout semble réussir alors que l’affiche française, nous les présente comme un rêve en marche, l’homme en action au premier plan et sa femme en arrière qui le suit du regard avec un petit sourire confiant. Parviendront-ils à rendre leur rêve possible ?

Time is money

A l’instar des héros de séries américaines capables de découper en morceau des serial killer tout en travaillant de jour (Dexter) ou de défendre des cas impossibles tout en épluchant des dossiers plus longs que La recherche du temps perdu en moins de 24 heures (The good wife), Abel travaille tout le temps, gère mille problèmes à la fois (et pas des minces) et ses journées de 24 heures nous semblent être des mois entiers tant on se demande combien de temps il nous faudrait à nous simples humains pour résoudre les mêmes choses. Quand il lui manque un million de dollars pour payer sa traite, Abel réclame un délai supplémentaire. Il obtient trois jours, autant dire une éternité salvatrice à en croire son expression de soulagement. Non seulement Abel ne baisse pas les bras mais a l’air de prendre son temps et de rester calme. Car jamais nous ne l’entendons hausser la voix, ni perdre son sang froid. Même quand il est acculé de tout côté ou quand son cousin Julian braque une arme sur lui, dans un dernier geste de désespoir et de non retour. Le temps en Amérique c’est définitivement de l’argent.

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American beauty  

Abel vit dans une grande et belle maison avec sa femme et ses deux filles qu’il ne voit jamais. Sa femme Anna (Jessica Chastain) travaille à ses côtés, et l’épaule fidèlement. Belle, apprêtée et dévouée, elle incarne la femme forte, déterminée mais qui sait rester dans l’ombre de son mari pour mieux l’aider à réussir. Elle est de ces femmes dont on devine la forte influence sur le succès de leur mari.

Alors portrait d’une femme appartenant au passé ou celui d’une épouse au contraire moderne ? Sur l’affiche américaine, Anna fait corps avec son mari et tous les deux incarnent parfaitement les couples mythiques du cinéma américain (comment ne pas penser à Casablanca ?) Ils sont beaux, aussi lisses que les cheveux blonds de Jessica Chastain et la main de la femme qui se pose sur la joue se veut rassurante, maternelle et aimante. La seule ombre au tableau est ce fond noir presque inquiétant où l’on ne distingue plus que leurs silhouettes. L’homme, la main dans sa poche, paraît inébranlable. On les voit unis, amoureux, ensemble.

Sur l’affiche française on distingue le même couple en pleine lumière, en action dans les rues enneigées de New York. L’homme traverse en regardant au loin, ses valises de cash à la main tandis que sa femme reste en arrière semblant se diriger vers une autre direction mais continuant de suivre du regard son mari. Elle replace une mèche de ses cheveux , n’oublie pas d’être belle et présentable. Et si elle est placée derrière son mari sur l’affiche française, c’est pour mieux le soutenir et assurer ses arrières.

C’est d’ailleurs ce qu’elle fait toutes ces années en détournant de l’argent et lui permettant de payer in extremis ses dettes grâce à sa fraude. On l’aura compris Anna n’est pas comme son mari. Moins intègre, elle n’hésite pas à tricher ni à se munir d’un pistolet de « pute » pour se protéger des malfaiteurs doutant un instant de l’efficacité de la non-violence d’Abel.

Anna pourrait être une femme hawksienne, intelligente, pleine de répartie et d’initiatives, au caractère affirmé à la différence près qu’elle cherche à hausser son mari et non le ridiculiser comme souvent chez Hawks (On se souvient de Cary Grant se brûlant à deux reprises avec la cafetière dans Only angels have wings ou de John Wayne désarmé devant Angie Dickinson dans Rio Bravo).

Anna et Abel forment un couple uni, amoureux et ambitieux. Abel ne cache rien à sa femme et Anna lui apporte un soutien sans faille. Ils affichent fièrement leur réussite toujours impeccablement habillés, chacun son manteau en poil de chameau, symbole de richesse et d’élégance. Le rêve américain ne laisse pas de place à la faiblesse ni au désarroi. Pourtant le réalisateur choisit en un seul plan de nous montrer Anna attablée seule en train de fumer une cigarette et de boire un verre de vin, les yeux embués de larmes et les cheveux en bataille, comme pour nous rappeler sa vulnérable humanité. Dans ce plan très cassavetien, Anna apparait fragile et enfin le spectateur peut s’identifier et se rallier à leur cause. Jusque-là leurs gestes mêmes paraissaient parfaits, sa manière à elle de fumer ses cigarettes, de taper sur sa calculatrice avec le dos de son crayon sans regarder l’écran, sa façon à lui de se raser avec soin. Les gestes et les corps révèlent leurs personnalités et c’est justement avec ce plan magistral que nous appréhendons enfin le temps différemment dans ce que les protagonistes traversent. Car comme nous dit Deleuze « l’attitude du corps met la pensée en rapport avec le temps » en ce sens que « le corps n’est jamais au présent mais contient l’avant, l’après, la fatigue et l’attente ».

Yes you can !

Abel sait trouver les mots justes pour motiver ses commerciaux. A l’entendre cela paraît simple, il suffit de regarder longtemps son interlocuteur dans les yeux et lui montrer qu’on est les meilleurs parce que simplement, on dit la vérité (contrairement aux autres concurrents). Abel ne fléchit pas, il réagit. Comme son frère biblique, il garde son troupeau, sa famille, ses employés et les protège du mieux qu’il peut.

Cependant, le rapport qu’il entretient avec son employé/cousin Julian agressé en début de film montre une autre facette de son personnage : rien ni personne ne l’empêchera d’arriver à ses fins et tant pis si certains sont laissés pour compte. Julian avoue se sentir vulnérable et Abel de lui répondre que ce n’est pas une mauvaise chose, « il faut juste savoir y retourner pour prouver qu’on est plus forts ». On comprend qu’ils viennent tous deux du même milieu mais que seul Abel obtiendra ce qu’il a toujours voulu. Le rêve américain serait-il donc un leurre ? Il ne suffit pas seulement de le vouloir ni d’y croire mais bien aussi d’écraser les autres sur son chemin si nécessaire. Et quand Julian traumatisé par l’attaque qu’il a subie tremble à l’idée de devoir retourner conduire les camions et demande à Abel s’il pourrait être transféré au service commercial, la réponse est nette et tombe comme un couperet : non. Julian ressemble davantage au loser Llewyn Davis interprété par le même Oscar Isaac qu’à Abel. Le rêve américain est sans scrupules.

The quiet man

De Capra à Ford en passant par Hitchcock, le thème de la justice est un des thèmes récurrents et majeurs dans le cinéma américain. Le héros américain réclame justice et n’a pas peur de se battre pour prouver son innocence ou trouver lui-même les coupables. On se souvient du malheureux Roger O Thornill dans La mort aux trousses confondu à tort avec le chimérique Kaplan ou du plaidoyer de Gary Cooper dans Mr Deeds goes to town pour se défendre de sa prétendue folie. Mais la question posée dans A most violent year est plutôt de savoir si Abel est aussi intègre et honnête qu’il le revendique ? S’il refuse à tout prix de céder à la violence des autres, il n’hésite en revanche pas, après une course effrénée et surhumaine, à frapper violemment l’homme qu’il rattrape enfin pour obtenir de lui des informations. Lorsqu’il renverse un cerf sur la route, il est prêt à l’achever avec un démonte pneu avant qu’Anna dégaine son arme et tire sur l’animal. Abel est finalement plus obsédé par la loi que réellement opposé à la violence et à la fraude. Il finit d’ailleurs par accepter l’argent de sa femme après s’être assuré que rien ne pouvait lui être reproché. Alors certes Abel arbore un visage passible mais n’ignore pas la violence contenue en lui et qu’il laisse surgir un instant en pointant une arme sur l’oeil de son malfaiteur. Abel n’oublie pas que pour atteindre son rêve il doit rester un homme tranquille.

Pourquoi Abel tient autant à ce rêve, à son entreprise ? Si l’on comprend aisément qu’il n’a aucune envie de finir ruiné, on peut s’interroger comme Andrew son avocat le fait : Pourquoi tient-il autant à « tout ca » ? Abel répond qu’il ne comprend pas sa question. Aucune interrogation donc de sa part sur le véritable enjeu, Abel veut réussir et ne se pose pas d’autres questions. Et c’est peut être là l’une des clés du succès.

DJANGO UNCHAINED, un film jouissif

Je sors du dernier film de Tarantino, Django Unchained. Je ne peux même pas dire que j’y allais avec un enthousiasme débordant ni avec une attente particulière.
Je suis ressortie dans un état jubilatoire, prête à dégainer mon exaltation à qui voudrait l’entendre et me battre face au premier abruti qui aurait à redire sur cette partie-là de l’Histoire. C’est aussi ça l’effet Tarantino, couplé à l’effet western sur fond d’esclavagisme : une véritable identification avec le personnage de héros vengeur et une folle envie de dégommer tous les affreux blancs négriers qui passent. Bon c’est sûr que je n’en ai pas rencontré en sortant sur mon chemin, mais sinon ils auraient fait dans le froc c’est sûr !

Le docteur Schultz (excellentissime Christoph Waltz dont on espère qu’il gagnera l’oscar du meilleur tireur-acteur-bonimenteur) est un chasseur de primes. Il libère Django (Jamie Foxx tout en intériorité), un esclave noir et l’embauche pour que ce dernier lui désigne les trois frères Brittle qu’il doit abattre pour le compte du gouvernement. Django est désormais un homme libre qui tire plus vite que son ombre. Schultz lui propose de le seconder dans ses autres contrats et de l’aider en retour à retrouver sa femme Broomhilda, vendue sur le marché des esclaves. Et nous voici dans la seconde partie du film à Candieland où rien ne ressemble au pays de Candy (vous savez la blonde pleurnicharde).

Calvin Candie (Leo di Caprio dans un rôle de vrai méchant) est un riche propriétaire dont la seule distraction est d’organiser des combats d’esclaves. Le sang gicle, les yeux se crèvent et les hommes s’entretuent sous l’ordre de leur maitre. Calvin est aussi le propriétaire de Broomhilda et les deux chasseurs de prime vont tenter de ruser pour acheter la femme. Mais Stephen (Samuel L Jackson) esclave noir, sorte de double de l’oncle Tom est bien plus malin et repère la supercherie. Dans l’horrible monde de l’esclavagisme, le rôle de Stephen apparait comme le plus choquant : un noir plus impitoyable encore qu’un blanc envers ses propres frères.

S’ensuit la vengeance tarantinesque de Django où les balles fusent, les corps se déchiquettent dans un ballet aussi improbable que magnifique. Pas d’accord avec le grand Serge (Kaganski), la mise en scène est enlevée, classique et pop à la fois, digne d’un grand film de genre et par moment kitch comme les western spaghettis dont ils s’inspirent.  Tarantino ne s’épargne pas puisqu’il s’octroie un rôle d’affreux, sale et méchant négrier dont la fin est spectaculaire.

Et nous, on jubile à chaque coup de fusil vengeur comme dans un western spaghetti dont j’ai oublié le titre mais qui m’avait marqué pour la scène suivante : le bon est caché dans un buisson alors que tous ses ennemis l’entourent prêts à lui trouer la peau. Un méchant dit « fais ta prière. Au nom du père, du fils, du saint esprit ». Et là le type sort de son buisson et se met à tuer tout le monde en scandant « ainsi soit il ».

Je crois que si c’est aussi jouissif c’est parce qu’il n’y a rien de plus beau que le sentiment de justice rendue et même si le cinéma ne répare pas l’Histoire, il a ce pouvoir étrange de nous faire croire un cours moment que la vie et l’amour sont plus forts que toute l’horreur humaine.

HOLY MOTORS : un film poétique et envoûtant

Leos Carax est un génie. Ou alors juste un mec bien torturé par l’évolution du monde et par la petite fenêtre par laquelle on le regarde et qui s’appelle le cinéma. Un mec normal au fond. Car comment ne pas s’interroger sur notre société de plus en plus aseptisée et déshumanisée ? Une société où les caméras nous entourent, invisibles et pernicieuses, pour mieux servir non pas l’art mais un certain pouvoir avide de surveillance.

Monsieur Oscar est un acteur. Dans sa journée, il interprète neuf personnages, neuf vies, neuf genres de film. Sans caméra, sans témoin, sans raison si ce n’est celle de retrouver l’émotion d’être dans la peau d’un autre. Il passe de l’homme d’affaire à la vieille mendiante avec pour seul artifice le maquillage et les accessoires nécessaires à cette transformation. La limousine blanche conduite par Céline (Edith Scob) est son refuge, sa loge et incarne le cruel retour à soi entre deux personnages.Le génial Denis Lavant change de peau comme d’habits, avec la grâce des artistes de rue, entre naturel, sauvagerie et abandon. Les caméras lourdes de l’époque ont fait place à la microtechnologie et c’est bien contre ça que Carax s’insurge. Plus de point de vue, et malgré ces possibles qui se multiplient à l’infini, les Hommes semblent courir à leur perte. Perte de sens et de sensations. Jouer à être un autre est peut être dès lors l’alternative à ce monde. Éliminer la frontière fiction-réalité car finalement qu’importe. Tout le monde joue sans moteur, sans « Moteur ! » , tout le monde veut revivre sa vie, changer, recommencer. Comme dans la chanson de Manset « on voudrait revivre » qu’on entend dans un des derniers plans.

Carax revisite les différents genres de cinéma pour mieux les sublimer, les dépasser, les réinventer. Chaque image (magnifique travail de Caroline Champetier) vient vous envoûter, vous habiter, longtemps. Et vous questionner sur votre place dans le monde. Il suffit de pas grand chose pour que la vie bascule, et on a beau revisiter les vestiges anciens (comme dans la très belle scène de la Samaritaine avec Kylie Minogue), on ne peut pas rattraper le passé.

En sortant de la salle, j’ai ressenti des fourmillements et un certain malaise. J’étais aux Halles et regardais les gens autour comme si tout ça n’avait pas vraiment de sens. Mais je me sentais libre.

GIRLS GIRLS GIRLS

HBO vient de sortir une nouvelle série produite par Judd Apatow, Girls. Écrite, réalisée et interprétée par la très talentueuse et donc très énervante Lena Dunham (25 ans, déjà un film très remarqué à son actif, Tiny furniture), la série met en scène quatre filles dans leur vingtaine à New York.

Cela pourrait rappeler une autre fameuse série, Sex and the city, mais si la référence est soulignée, c’est bien pour mieux s’en écarter. Les personnages ont en commun de partager leurs mésaventures sentimentales, et leur amitié mais pour le reste tout diffère : le ton, l’âge des filles, leurs goûts, le milieu dans lequel elles évoluent et leurs attentes.

Hannah (Lena Dunham) est écrivain sans le sou. Ses parents décident de lui couper les vivres pour qu’elle s’assume enfin et se mette à chercher un vrai boulot. Elle vit avec Marnie, qui forme avec Charlie un couple « normal » et assez boring depuis 4 ans. Et puis il y a aussi Jessa la libérée grande gueule et Shoshanna encore vierge mais prête à tout pour enfin coucher avec des garçons.

Loin d’un regard qui se voudrait sociologique, Girls s’attache davantage à montrer tous les petits détails d’une relation qui font que rien n’est simple, les gestes qui troublent et qui inversent le cours d’une histoire, l’histoire qu’on se raconte parfois seul, celle que l’on projette sur l’autre parce qu’on n’ose pas lui demander son avis et parce que dans le fond tout est question de regard.

La relation entre Adam et Hannah révèle bien l’incompréhension qui parfois nous lie et nous délie, quand l’autre nous rejette pour mieux nous séduire juste après. Hannah n’est pas sûre de ce qu’elle vit avec Adam, mais sait qu’elle veut voir où tout cela l’emmène. Lui, il a l’air de s’en foutre mais dès qu’elle s’ouvre à lui (dans tous les sens), il semble aussi moins résistant. Et quand elle s’affirme et conteste son apparente désinvolture, une possible « vraie » histoire se dessine. Alors comment ? Il faudrait que les femmes expriment ce que les hommes répriment ?  C’est comme si elle attendait un truc qu’elle n’ose pas demander et que lui ne donnerait pas quelque chose qu’elle n’est pas capable de recevoir. Un truc tout bouché qui relève autant d’un problème de communication que d’un décalage horaire. Il parait dégagé, tandis qu’elle observe, se retient, ajuste, et finit par faire exploser sa colère au moment voulu, quand ses limites sont atteintes.
Il y a bien de l’universel derrière tout cela : cette curiosité insatiable, cette attirance qui nous dépasse et cette fragile incapacité à s’écouter parfois et à croire en nous.
Et si on commençait par dire les choses comme Hannah, dire tout haut ce que l’on ressent tout bas, en bas du ventre sans les peurs qui nous tétanisent. C’est peut être juste ça l’âge adulte.

Les dialogues sont formidables, la mise en scène brillante et on se dit que la relève a pris les jolies formes rondes de Lena Dunham.

2 DAYS IN NEW YORK ou tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur les femmes sans jamais oser le demander

Si vous approchez tranquillement de la quarantaine, que vous êtes une femme, que vous vous sentez sur la corde raide et craignez l’incontinence, alors ce film est pour vous.

Marion (Julie Delpy) est en couple avec Mingus (Chris Rock) et incarnent avec leurs deux enfants le rêve de la famille recomposée new yorkaise. L’une est artiste photographe prête à vendre son âme au premier riche venu dans sa galerie parce qu’elle n’y croit pas (à l’âme). L’autre est journaliste, chroniqueur radio sexy, intello et fan de Barack Obama (pas seulement parce qu’il est noir comme lui mais plutôt parce qu’avec lui, enfin avec son portrait grandeur nature, il peut parler de tout et développer une intimité virtuelle, moins ennuyeuse qu’un monologue).

La famille de Marion arrive pour assister au vernissage de son exposition. Le père (joué par Albert Delpy) comme la sœur et son petit ami-ex de Marion sont tous déjantés et bousculent  joliment la vie paisible de Mingus. Les dialogues sont enlevés, rapides et drôles, les situations donnent lieu à un joyeux bordel, à de franches engueulades et un dénouement qui prône l’amour avant tout. On a beau avoir du mal à vivre ensemble, à se supporter les uns les autres avec toutes nos failles et nos névroses, avec tous nos doutes et sans le mode d’emploi, c’est aussi bon de s’aimer que de rendre la liberté à un pigeon, c’est périlleux, chaotique mais c’est aussi ça la vie.

Et au fait 2 days in New York, ce n’est pas que pour les femmes de près de 40 ans, il s’adresse aussi à tous les gens qui n’ont « même pas peur » d’aimer.

DE ROUILLE ET D’OS: un film vibratoire

Le film démarre sur un gros plan, un visage endormi. Tout a l’air paisible et pourtant la tension monte. Peut être à cause de la place de la caméra, trop près pour que cela soit anodin. Puis des plans de pas rapides dans la rue. Jacques Audiard choisit son angle de vue et nous l’impose avec une évidence qui nous bouscule et nous tient en haleine jusqu’à la fin.

Ali quitte la Belgique avec son fils Sam pour se rendre à Antibes chez sa sœur. Il n’a rien, pas de travail, pas d’argent, juste son corps athlétique à offrir pour des postes de vigile. Il commence à travailler dans une boite nuit et y rencontre Stéphanie, dresseuse d’orques au Marineland.
Un soir Stéphanie l’appelle mais ce n’est plus la même. Victime d’un « accident du travail » elle a perdu ses deux jambes et se retrouve cloitrée dans son nouvel appartement en fauteuil roulant.
Ils se retrouvent, s’apprivoisent, se parlent peu et très vite parce qu’elle a « peur d’oublier comment c’est », font l’amour, comme ça par amitié, par désir, par plaisir tout simplement.

Ali s’embarque dans des combats pour gagner du fric plus « facilement ». Il est prêt à risquer sa vie et abimer son corps pour quelques centaines d’euros. Stéphanie le suit, l’observe à travers la fenêtre du camion, et elle dont le corps est déjà mutilé, se prend au jeu jusqu’à remplacer celui qui prend les paris. Elle est désormais debout sur ses jambes de « Robocop » et lutte comme Ali pour continuer à vivre, juste ça, vivre.

De rouille et d’os est un film sur les corps, des corps qui implosent pour mieux renaitre, des corps qui fusionnent. C’est un film sans artifice, brut, animal, un film sur le désir retrouvé et libéré de toute forme de séduction. Stéphanie ne cherche plus à plaire mais à se réapproprier son corps avec des séances de rééducation amoureuse belles et intenses. Et pourquoi pas, réapprendre à aimer.

La grandeur du film tient autant à sa mise en scène inventive et maitrisée, qu’à ses deux acteurs formidables : Marion Cotillard dans son plus rôle, est d’une beauté renversante sans maquillage et en jogging, et Matthias Schoenaerts qu’on avait pu découvrir dans Bullhead, confirme à nouveau son talent balèze.