Notre deuxième journée au ARRAS FILM FESTIVAL fut sous le signe du voyage. Le matin, un tour au Brésil, suivi de la Serbie puis du Maroc. Et entre ces escales, un petit tour place du Beffroi sous un soleil radieux. Pas de quoi se plaindre !
J’AI MEME RENCONTRE DES TZIGANES HEUREUX d’Aleksandar Petrović
Film emblématique sur la communauté tzigane, J’ai même rencontré des tziganes heureux sort en 1967 et est en compétition à la sélection officielle à Cannes. Lelouch qui fait partie du jury y voit sa Palme d’or mais le président du Festival de l’époque la refuse, ayant promis à Antonioni la Palme pour son Blow up. Lelouch démissionne du jury et contribue à distribuer le film de Petrović. Restauré, le film ressortira en salles le 15 novembre prochain avec la contribution du distributeur Malavida et c’est immanquable.

Entre le documentaire et la fiction, J’ai même rencontré des tziganes heureux raconte l’histoire de Bora, vendeur de plumes qui se dispute les territoires où ils peuvent faire affaire. Bientôt ils se disputeront aussi Tissa, une jolie sauvageonne dont Bora s’est épris.
Tourné en Serbie, J’ai même rencontré des tziganes heureux est le premier film qui met en scène de réels tziganes et constitue un témoignage quasi-documentaire sur cette communauté. Petrović insipirera d’ailleurs Emir Kusturica ou Tony Gatlif. Il a su le premier rendre hommage à leur culture, leur musique, leur coutumes et les filmer comme des Hommes (« Nous sommes des hommes quand même » rappelle Bora à une soeur qui lui refuse de l’argent). Si le film est construit comme une fiction avec un récit et ses personnages, on retient surtout les scènes filmées avec un souci du réel, traversées par la grâce des personnages, plus vrais que nature, telles les scènes époustouflantes dans le bar où l’on peut entendre ce qui est encore aujourd’hui l’hymne tzigane Djelem Djelem, ou dans les habitations de fortune où la boue remplace le bitume.

Chaque acteur a une vraie “gueule“ et leur présence à l’écran irradie et nous emporte. Comme dit Lelouch « tout est fait pour que le spectateur devienne acteur et se projette » et en cela le film relève vraiment de la fiction. Pourtant, la volonté de raconter leur quotidien transpire, et derrière les scènes fictives et poétiques (la scène où Bora jette les plumes du camion) on retrouve tout au long du film des plans au réalisme frappant, jusqu’à la scène finale où alors que Bora est recherché par la police, la caméra balaie tous les visages du village, des vieilles édentées aux gamins clope au bec. Un grand film à découvrir absolument.
COMME NOS PARENTS de Lais Bodonzky
Très belle découverte ce matin avec le film brésilien de Lais Bodonzky, Comme nos parents. Rosa est mariée à un militant écologique qui se bat comme la déforestation de l’Amazonie pendant qu’elle élève leurs deux filles et tente de trouver le temps d’écrire ses pièces de théâtre. Lors d’un déjeuner familial chez sa mère, celle-ci lui apprend que son père n’est pas son père et qu’elle est le fruit d’une aventure qu’elle a eue avec un homme politique. Alors que son couple va mal, qu’elle s’interroge sur le sens de sa vie, Rosa est chamboulée et déterminée à comprendre d’où elle vient.

Rosa a grandi dans un univers d’intellectuels militants. Un père artiste démuni et touchant. Une mère qui fume ses cigarettes comme elle consomme sa vie, entre démesure et résignation. Rosa et son mari se sont éloignés. Lui croit que c’est parce qu’ils ne font plus l’amour. Mais comme dit Rosa, pour faire l’amour il faut avoir envie et donc que l’autre manifeste de l’attention, soit présent au quotidien et non tout le temps par monts et par vaux à sauver la planète. Rosa s’évertue à être la femme parfaite que la société réclame. Elle travaille en indépendante pour un architecte de salles de bains, gère le quotidien des enfants et essaye d’exister aussi pour elle-même. Lorsqu’elle fait la rencontre d’un papa à l’école de sa fille, la complicité est immédiate. Il parait la comprendre, la trouve sexy avec ses converse noires et ses t-shirt trop grands, la fait rire et réveille en elle un désir trop longtemps étouffé. « Existes-tu vraiment ? » lui demande-t-elle. Mais l’homme parfait n’existe pas et Rosa va apprendre à son tour à aimer ses imperfections et même celles de sa mère qu’elle ne veut plus voir depuis cette annonce.
Comme nos parents frappe par la justesse de son écriture comme de sa mise en scène. On fait corps avec le personnage à chaque moment (formidable et sublime Maria Ribeiro) et tout ce qui lui arrive et la traverse nous semble si familier (du moins en tant que femme et mère !) que le film en devient presque cathartique par moment. Rosa est une femme féministe et libre mais qui s’est résigné à une forme d’enfermement pas simple à conjurer. Sa « renaissance » relève plus d’une acceptation de soi que d’un réel changement. Après tout, on est comme nos parents, comme nos mères, « des femmes qui ne savent rien de la maternité et qui font ce qu’elles peuvent ». Un film féministe, juste et humble.
PRENDRE LE LARGE de Gaël Morel
Une usine de textile délocalisée au Maroc, Sandrine Bonnaire en ouvrière déterminée à travailler coûte que coûte, Tanger en guise de décor, Prendre le large de Gaël Morel pourrait ressembler à un récit initiatique. Pourrait seulement car on dirait davantage un téléfilm qui donne envie de rebrousser chemin plutôt que de prendre le large.

Edith a 45 ans et vit seule à Villefranche-sur-Saône. Son fils Jérémy vit à Paris avec son conjoint. Quand elle apprend que son usine va être délocalisée au Maroc, Edith refuse les indemnités de licenciement et préfère tenter sa chance à Tanger. Edith est le genre de femme pour qui il est inconcevable de ne pas travailler alors plutôt tout recommencer ailleurs que de pointer au chômage. Personne ne comprend son choix évidemment, en particulier son fils qui la croit devenue folle. Mais Edith est décidée, elle n’a « rien à perdre » et le grand départ approche.
Arrivent ensuite les premiers désenchantements, « l’accueil marocain » qui n’est pas celui qu’elle attendait dans sa petite pension, les vols à la tire, les conditions de travail déplorables, une hiérarchie basée sur la terreur de perdre son boulot. Edith tout d’abord seule à affronter ses désillusions trouvera très vite des appuis féminins et aussi celui d’Ali le fils de Mina (très beau Kamal El Amri), sa logeuse qui finit par se radoucir et l’accepter dans sa cuisine où aucun client n’est d’habitude convié.
Dans ce récit qui se veut initiatique, on ne croit pas à grand chose malheureusement tant chaque scène semble être un faire valoir à un scénario mal ficelé et téléphoné. Bien sûr, Edith va morfler comme elle l’a toujours fait, bien sûr elle va trouver soutien et même mieux des nouveaux amis, bien sûr quand elle ne peut pas chuter plus bas, son fils viendra à son secours. Et c’est bien là que le regard de Morel est très occidental. Il montre une femme résignée, pas prête à se battre auprès de ses collègues de l’usine en France mais qui n’hésite pas à dénoncer sa supérieure qui ne semble pas alertée par les machines à coudre défectueuses. Pourquoi Edith se bat-elle au Maroc et ne parait pas comprendre la peur de perdre son emploi qui lie toutes les ouvrières, là où elle-même est restée dans le silence au moment des grèves ? Peut être parce que quand elle perd son travail, elle a encore le choix. Celui de rentrer dans son pays. Mais quel choix pour Karima, également licenciée pour vol à part se prostituer ?

Gaël Morel ne pose aucun point de vue, son sujet étant le parcours de cette femme en quête de renouveau et d’aventures. Très bien me direz-vous. Mais alors pourquoi poser autant de clichés si ce n’est pour tracer la route de son héroïne là où Morel veut l’emmener ? Peu importe la véracité, les clichés nombreux véhiculés, les invraisemblances, Sandrine Bonnaire n’est là que pour incarner un personnage et non pour emmener le spectateur avec elle. Dommage, on attendait autre chose de Morel et de Bonnaire sur un sujet pourtant fort.
Retour vers le Village du Festival pour une rencontre avec Emmanuel Finkiel venu présenter son très beau film La douleur. Initié par Elsa Zilberstein, l’envie d’adapter ce roman de Duras existait déjà depuis un moment chez Finkiel. Je lui demande quelle était la plus grande difficulté à adapter Duras. Pour lui il s’agissait avant tout d’« être soi-même ». Ce qui ne veut pas dire souligne-t-il d’être nombriliste mais de s’approprier l’oeuvre de Duras, s’en écarter pour mieux la rejoindre.

On évoque aussi ses longues focales très présentes dans le cinéma de Finkiel, « un moyen de ne pas nier que ce qu’on filme est filmé », de traduire en quelque sorte notre propre regard fragmenté qui ne fait pas le point sur tout. Finkiel tient à cette notion de documentaire ce qui nous emmène à une discussion sur le réel. Vaste sujet. Son cinéma oscille entre l’onirisme, la mémoire, le réel et l’imagination. « Votre cerveau s’appuie toujours sur votre imagination même lorsque vous relatez quelque chose de vécu. Alors le réel… quel est-il vraiment ? ». La douleur, on le disait hier, évoque en effet des faits historiques d’un point de vue subjectif, celui de Marguerite, loin d’une reconstitution figée, en conservant cette part de flou inéluctable. C’est ce qui fait la force du film et la réussite de cette adaptation. Ecrire, dit-elle. Filmer, répond-il.
La soirée s’est terminée par l’avant première de Thelma de Joachim Trier et promis on vous en parle demain !