Comment je me suis disputée mon opinion sur l’affaire Allen vs Farrow

Alors que j’ai toujours cru en l’innocence de Woody Allen, j’ai fini par regarder la série documentaire de Kirby Dick et Amy Ziering, Allen v. Farrow et me suis mise à sérieusement douter. M’étais-je trompée à ce point ? Le doute plane encore mais a changé de camp.

Depuis l’explosion du mouvement #MeToo, des têtes sont tombées et c’est tant mieux. Les agresseurs sexuels, les incesteurs, et plus largement les criminels doivent être jugés, punis et ce, quelque soit leur position influente, il en va sans dire. Trop longtemps les victimes sont restées dans l’ombre et le silence sans être écoutés et c’est évidemment insupportable. Ce mouvement de libération de la parole est un grand pas pour la justice et l’humanité. Pourtant je fais partie de celles et ceux qui n’ont jamais cru Woody Allen coupable des attouchements sexuels dont sa fille adoptive Dylan l’accuse depuis près de 30 ans.

Non, pas Woody Allen !

Pourquoi ? Pas seulement parce que je ne veux pas croire qu’un cinéaste que j’adore soit capable de tels actes mais surtout parce qu’il me parait impensable qu’il continue de nier les faits depuis si longtemps si ceux-là se sont effectivement produits. Il ne s’agit pas ici de séparer l’homme de l’artiste (fameuse polémique sur laquelle je reviendrais plus tard) face à des actes de pédo-criminalité. Si Woody Allen est en effet coupable, il doit être jugé et condamné, sans aucune indulgence (et si c’est le cas, cela fait 30 ans qu’il aurait du l’être).

L’an dernier j’ai lu sa biographie Soit dit en passant et les passages sur cette affaire sont ceux qui m’ont le moins intéressée (je n’ai même pas pensé en achetant le livre qu’il y ferait référence même si rétrospectivement cela me parait évident) mais qui ont fini de me convaincre. J’étais sûre de son innocence et d’ailleurs la justice ne l’avait-elle pas relaxé ? L’autre soir, c’est donc avec pas mal d’appréhension (notamment sur le format que j’ai d’habitude en horreur) que je me suis lancée dans la série documentaire à charge diffusée sur OCS depuis mi-mars. Et là, force est de constater que Allen v. Farrow est accablant pour le réalisateur.

Pendant quatre heures, le documentaire revient sur ce scandale en mêlant des images d’archives jamais dévoilées jusque là (les vidéos de famille réalisées par Mia Farrow et les enregistrements des échanges téléphoniques entre Mia et Woody notamment), des interviews à l’américaine face caméra, toutes à charge contre Woody Allen dans une démonstration presque parfaite de son indiscutable culpabilité. D’un côté donc on découvre un Woody Allen pervers qui aurait toujours entretenu un rapport malsain avec sa fille Dylan, un homme qui aime les très jeunes filles (la preuve nous est donnée à travers une analyse grossière de ses films notamment Manhattan où il campe un écrivain de 42 ans vivant une histoire avec une Mariel Hemingway de 17 ans, mais qui omet de dire qu’il rencontre ensuite Diane Keaton) et qui aurait bénéficié de soutiens d’autres mâles blancs (experts et puissants de ce monde) pour organiser une défense orchestrée qui aujourd’hui lui permet de ne toujours pas être inculpé pour des faits qu’il continue 30 ans après de nier. De l’autre côté, on a une Mia Farrow présentée comme une femme lumineuse, adorant ses enfants et les plaçant avant tout dans sa vie quitte à délaisser sa carrière professionnelle. Une mère aimante en somme vivant à la campagne avec ses 14 enfants et ses animaux, mais aussi une actrice engagée dans des causes humanitaires (ambassadrice UNICEF, guerre au Darfour…) et dont la seule erreur aurait été de laisser entrer Woody Allen dans sa famille.

Pour plus de crédibilité, le documentaire montre aussi Woody Allen sous un autre jour : un père aimant (lui qui n’a pourtant jamais voulu d’enfants), un homme amoureux, un cinéaste inspiré. Que s’est-il passé alors ? Serait-il devenu un pédo-criminel sur le tard ? Allen utilise d’ailleurs cet argument dans son livre avec son légendaire humour en demandant pourquoi aurait-il attendu 57 ans pour devenir pédophile. Avouons-le, c’est un argument peu convaincant. Sous couvert de nuances et de droit de réponse (Woody Allen n’intervient dans ce documentaire que sous la forme d’extraits audio de son propre livre Soit dit en passant), le film tisse une toile très serrée afin de ne laisser aucun doute sur sa culpabilité. Tout est parfaitement ciselé jusqu’aux cartons qui closent chacun des épisodes rappelant que Woody Allen nie à ce jour toujours les faits. Ces cartons, loin de contrebalancer les interviews à charge, achèvent de le présenter comme un sale type qui, malgré les évidences, continue de nier la vérité.

Il faut dire que sa défense est faible comparé aux preuves présentées dans le film. Depuis le début de ce scandale, Woody Allen prétend être l’objet d’une vengeance et présente Mia Farrow comme une mère abusive, maltraitante, folle et qui aurait manipulé ses enfants contre Allen, ne lui ayant jamais pardonné sa liaison avec Soon-Yi, une des filles adoptives de Farrow de 36 ans la cadette d’Allen. Mais que dire de ces enregistrements téléphoniques entre Woody Allen et Mia Farrow ? Personnellement c’est ce qui m’a le plus glacée dans ce film. Sa voix, son ton, son silence, son refus de répondre aux questions de Mia Farrow sur ce fameux jour où il aurait emmené Dylan dans le grenier, ne ressemblent en rien au petit personnage volubile, au névrosé attachant que l’on connait tous à travers ses rôles. S’il est évident que Woody Allen n’est pas ses personnages, l’entendre parler si différemment, non seulement remet en question son impunité, mais donne à voir enfin un autre point de vue, celui des victimes qui depuis 30 ans essayent de montrer Allen sous un autre jour devant une forme d’indifférence générale puisque Woody Allen continue de faire ses films et d’être vénéré par ses défenseurs.

Au-delà d’une enquête non élucidée, Allen v. Farrow m’interroge : étais-je prête à douter devant tant de preuves tangibles et à me ranger du côté du mâle blanc dominant plutôt que du côté des femmes (Mia, Dylan et Soon-Yi qui bien qu’elle soutienne celui qui depuis est devenu son mari, est aussi sa victime si l’on en croit ce documentaire) moi qui suis profondément féministe et du côté des opprimés ? Pourquoi avais-je préféré croire en son innocence plutôt que risquer d’altérer l’image iconique que j’ai de lui ? Il reste des zones d’ombres et clairement ce documentaire est un plaidoyer anti-Allen qui utilise les effets du genre pour convaincre. Je n’ai pourtant réussi à être convaincue que d’une chose : le bénéfice du doute doit être en faveur de ces femmes qui souffrent depuis 30 ans et non de ce réalisateur qui depuis n’a cessé de poursuivre sa brillante carrière (même si depuis quelques années, il se retrouve plus isolé que jamais et que beaucoup d’acteurs lui ont tourné le dos).

Séparer l’homme de l’artiste ?

Arrive alors une autre question fondamentale dans ce débat : peut-on continuer d’aimer les films de Woody Allen en dépit de ce portrait affligeant ? Vous voyez où je veux en venir ? Je risque de me faire des ennemis mais depuis les débuts de cette polémique, je me range auprès de ceux qui croient que l’ont peut séparer l’homme de son oeuvre. Je comprends et respecte les avis contraires qui d’ailleurs viennent de voix que je soutiens en tant que féministe, mais pour ma part, je fais la différence, non pas entre l’homme et l’artiste mais entre l’homme et son oeuvre. Je me fous complètement de savoir qui est vraiment la personne derrière telle ou telle oeuvre. Evidemment mon point de vue ne vaut que pour des oeuvres qui comptent dans l’histoire de l’art en ce qu’elles contribuent à donner un regard sur le monde essentiel et formel, et que je trouverais déplorable de bouder ou condamner à cause de l’homme qui se cache derrière. En somme, je suis pour que les agresseurs sexuels aussi célèbres et reconnus soient-ils, soient condamnés pour leurs actes, mais pour que leur oeuvre soit épargnée et non blacklistée, à condition qu’elle soit majeure ou en tout cas importante (et là on entre dans un autre débat sur qu’est ce qu’une oeuvre majeure blabla… qu’on n’aura pas aujourd’hui). En bref, jugeons l’homme, pas son art. Que Céline ait été antisémite ou Bergman un mari minable à en croire Liv Strömquist (cf. Les sentiments du Prince Charles) n’enlève en rien la puissance et l’importance de leur oeuvre. L’oeuvre appartient à tous, et il me parait dangereux de ne cautionner que des oeuvres réalisées par des hommes vertueux. Bien sûr la pédo-criminalité est l’un des pires crimes qui soient, une machine à broyer des êtres, et c’est extrêmement grave. Mais je trouve assez hypocrite et condescendant de vouloir mettre en place une forme de censure sur une oeuvre sous prétexte que son auteur est une pourriture. J’ai mentionné deux hommes aujourd’hui disparus et ce que je comprends de ce débat concerne les vivants, ceux qu’on peut encore toucher, condamner, punir. Alors quoi ? Ca sera possible de regarder des films de Woody Allen quand il ne sera plus ? Ou y aura t-il une censure post-mortem ? Je comprends l’envie de tourner le dos à des réalisateurs qui continuent de travailler en toute impunité comme Polanski et le geste d’Adèle Haenel (« je me lève et je me casse » pour reprendre les mots de Virginie Despentes) me parait très légitime. En revanche, je suis contre vouloir interdire une rétrospective des films du même Polanski dans un lieu dédié à cela. Son oeuvre existe, et qu’on l’aime ou pas ne change rien au fait qu’elle fait partie du patrimoine cinématographique et doit continuée d’être vue.

Quand je lis ou écoute tous les gens que j’aime et dont je partage la plupart des idées féministes et humanistes, je ne peux m’empêcher de me dire que j’ai tort. Tort de défendre coûte que coûte des films mais je dois peut être cela à ma cinéphilie, à mon amour aveuglé du cinéma. Je continue néanmoins de penser que la société qu’on dessine court le risque de verser dans un retour à l’ordre moral, à la bien-pensance qui a quelque chose d’inquiétant. Il faut renverser ce monde patriarcal, en finir avec la violence faite aux femmes et l’impunité des puissants. Je le redis, ce mouvement de libération de la parole des femmes est essentiel et non seulement je le soutiens mais je l’applaudis. Cela ne m’empêchera pourtant pas de revoir des films de Woody Allen ou de relire Voyage au bout de la nuit.

Do you Saint Tropez ?

“Soyez heureux ! Aimez-vous !“
Ordre ou incantation ?
Aimez-vous ! Injonction christique pour éviter de s’entretuer.
Le bonheur comme remède à la mélancolie du monde ? Oui d’accord mais à quoi ressemblerait-il ? A un amour pluriel ? A une idylle parfaite ? A un travail épanouissant ? A une maison à la campagne ou un balcon en ville ? A un repas entre amis ? A une révolution idéologique ? A faire l’amour sur une plage un soir d’été ?

En cette période de confinement où nous sommes privés de tout contact social, réduits à rester chez nous, difficile de ne pas se questionner sur notre position sur le baromètre du bonheur. Nos vies soudain suspendues au fil d’un virus planétaire se sont mises à battre au rythme d’un temps qu’on cherche toujours à dépasser. Cette fois, on pouvait enfin se réconcilier, se synchroniser avec lui et revenir vers l’essentiel.

On nous avait vendu une carte postale du bonheur désormais périmée. Le mensonge des adorateurs du libéralisme devenait soudain éclatant. La mondialisation avait des limites pourtant décriées depuis longtemps par ses réfractaires mais qui d’un seul coup prenaient une forme invisible et menaçante mettant toute agitation humaine et non indispensable en pause. Les grands de ce monde réduits à l’état de minuscules soldats de plombs.

Et le bonheur dans tout ça ? Est-il indispensable à nos vies ou est-il un graal qu’on nous tend comme une carotte ? Dans Chronique d’un été Jean Rouch et Edgar Morin partent à la rencontre des français et dressent un portrait de la France entre espoir et mal être qui trouve encore toute sa résonance aujourd’hui. Car quoi de plus universel et atemporel que le bonheur ? L’histoire se rejoue en boucle et nos propres définitions du bonheur avec, comme autant de températures de nos sociétés. Et si le bonheur était un doigt d’honneur au consumérisme, au travail aliénant, aux inégalités, aux injustices, aux souffrances de ce monde ? Rester heureux coûte que coûte pour faire chier les gens qui mènent notre monde à la dérive. Ne pas s’allonger, ne pas plier, rester debout , aimer, baiser, lire, créer, penser et vivre tout simplement. Résister, danser. Saint Tropez. Et vous, do you Saint Tropez ?

 

2019 ANNEE DE LA TEUF

La rétrospective Eric Rohmer à la Cinémathèque m’a donné une furieuse envie de revoir tous ses films et, comme il est encore temps, de vous souhaiter une très belle année 2019, 100% Rohmer.

Alors, on danse ?

HAPPY NEW YEAR 2018 !

Nouvelle année, nouvelle cuvée ! On l’espère toujours meilleure que la précédente mais on a souvent tendance à occulter trop vite les évènements passés. On le comprend aisément tant il est plus doux de ne se remémorer que les bons souvenirs. Mais j’ai quand même envie de dire que 2017 ce n’était pas si chouette, vive 2018 (l’espoir fait vivre) !

Rien de bien neuf pourtant, la classique destruction de la planète, la trop répandue évasion fiscale, la présidence de Trump, les promesses non tenues, l’écart qui se creuse…. La disparition de Jeanne Moreau, de Jean Rochefort et Danielle Darrieux. De Harry Dean Stanton, de Frank Vincent, de Mireille Darc, de Claude Rich, de Sam Shepard, de Roger Moore, de John Hurt, de Simone Veil bien sûr ou de Victor Lanoux (bah oui aussi). Et puis notre Johnny Hallyday national. Je dis « notre » mais ça n’a jamais été le mien. Heureusement il nous reste les films pour rêver, résister, comprendre et vivre.

Voici donc mes voeux, pas très gais dans ses 3 premières minutes mais je n’y peux rien c’est le monde qui veut ça. La suite est belle. Elle s’appelle Jeanne.

ARRAS FILM FESTIVAL #J3

Notre deuxième journée au ARRAS FILM FESTIVAL fut sous le signe du voyage. Le matin, un tour au Brésil, suivi de la Serbie puis du Maroc. Et entre ces escales, un petit tour place du Beffroi sous un soleil radieux. Pas de quoi se plaindre !

J’AI MEME RENCONTRE DES TZIGANES HEUREUX d’Aleksandar Petrović

Film emblématique sur la communauté tzigane, J’ai même rencontré des tziganes heureux sort en 1967 et est en compétition à la sélection officielle à Cannes. Lelouch qui fait partie du jury y voit sa Palme d’or mais le président du Festival de l’époque la refuse, ayant promis à Antonioni la Palme pour son Blow up. Lelouch démissionne du jury et contribue à distribuer le film de Petrović. Restauré, le film ressortira en salles le 15 novembre prochain avec la contribution du distributeur Malavida et c’est immanquable.

Entre le documentaire et la fiction, J’ai même rencontré des tziganes heureux raconte l’histoire de Bora, vendeur de plumes qui se dispute les territoires où ils peuvent faire affaire. Bientôt ils se disputeront aussi Tissa, une jolie sauvageonne dont Bora s’est épris.

Tourné en Serbie, J’ai même rencontré des tziganes heureux est le premier film qui met en scène de réels tziganes et constitue un témoignage quasi-documentaire sur cette communauté. Petrović insipirera d’ailleurs Emir Kusturica ou Tony Gatlif. Il a su le premier rendre hommage à leur culture, leur musique, leur coutumes et les filmer comme des Hommes (« Nous sommes des hommes quand même » rappelle Bora à une soeur qui lui refuse de l’argent). Si le film est construit comme une fiction avec un récit et ses personnages, on retient surtout les scènes filmées avec un souci du réel, traversées par la grâce des personnages, plus vrais que nature, telles les scènes époustouflantes dans le bar où l’on peut entendre ce qui est encore aujourd’hui l’hymne tzigane Djelem Djelem, ou dans les habitations de fortune où la boue remplace le bitume.

Chaque acteur a une vraie “gueule“ et leur présence à l’écran irradie et nous emporte. Comme dit Lelouch « tout est fait pour que le spectateur devienne acteur et se projette » et en cela le film relève vraiment de la fiction. Pourtant, la volonté de raconter leur quotidien transpire, et derrière les scènes fictives et poétiques (la scène où Bora jette les plumes du camion) on retrouve tout au long du film des plans au réalisme frappant, jusqu’à la scène finale où alors que Bora est recherché par la police, la caméra balaie tous les visages du village, des vieilles édentées aux gamins clope au bec. Un grand film à découvrir absolument.


COMME NOS PARENTS de Lais Bodonzky

Très belle découverte ce matin avec le film brésilien de Lais Bodonzky, Comme nos parents. Rosa est mariée à un militant écologique qui se bat comme la déforestation de l’Amazonie pendant qu’elle élève leurs deux filles et tente de trouver le temps d’écrire ses pièces de théâtre. Lors d’un déjeuner familial chez sa mère, celle-ci lui apprend que son père n’est pas son père et qu’elle est le fruit d’une aventure qu’elle a eue avec un homme politique.  Alors que son couple va mal, qu’elle s’interroge sur le sens de sa vie, Rosa est chamboulée et déterminée à comprendre d’où elle vient.

Rosa a grandi dans un univers d’intellectuels militants. Un père artiste démuni et touchant. Une mère qui fume ses cigarettes comme elle consomme sa vie, entre démesure et résignation. Rosa et son mari se sont éloignés. Lui croit que c’est parce qu’ils ne font plus l’amour. Mais comme dit Rosa, pour faire l’amour il faut avoir envie et donc que l’autre manifeste de l’attention, soit présent au quotidien et non tout le temps par monts et par vaux à sauver la planète. Rosa s’évertue à être la femme parfaite que la société réclame. Elle travaille en indépendante pour un architecte de salles de bains, gère le quotidien des enfants et essaye d’exister aussi pour elle-même. Lorsqu’elle fait la rencontre d’un papa à l’école de sa fille, la complicité est immédiate. Il parait la comprendre, la trouve sexy avec ses converse noires et ses t-shirt trop grands, la fait rire et réveille en elle un désir trop longtemps étouffé. « Existes-tu vraiment ? » lui demande-t-elle. Mais l’homme parfait n’existe pas et Rosa va apprendre à son tour à aimer ses imperfections et même celles de sa mère qu’elle ne veut plus voir depuis cette annonce.

Comme nos parents frappe par la justesse de son écriture comme de sa mise en scène. On fait corps avec le personnage à chaque moment (formidable et sublime Maria Ribeiro) et tout ce qui lui arrive et la traverse nous semble si familier (du moins en tant que femme et mère !) que le film en devient presque cathartique par moment. Rosa est une femme féministe et libre mais qui s’est résigné à une forme d’enfermement pas simple à conjurer. Sa « renaissance » relève plus d’une acceptation de soi que d’un réel changement. Après tout, on est comme nos parents, comme nos mères, « des femmes qui ne savent rien de la maternité et qui font ce qu’elles peuvent ». Un film féministe, juste et humble.


PRENDRE LE LARGE de Gaël Morel

Une usine de textile délocalisée au Maroc, Sandrine Bonnaire en ouvrière déterminée à travailler coûte que coûte, Tanger en guise de décor, Prendre le large de Gaël Morel pourrait ressembler à un récit initiatique.  Pourrait seulement car on dirait davantage un téléfilm qui donne envie de rebrousser chemin plutôt que de prendre le large.

Edith a 45 ans et vit seule à Villefranche-sur-Saône. Son fils Jérémy vit à Paris avec son conjoint. Quand elle apprend que son usine va être délocalisée au Maroc, Edith refuse les indemnités de licenciement et préfère tenter sa chance à Tanger. Edith est le genre de femme pour qui il est inconcevable de ne pas travailler alors plutôt tout recommencer ailleurs que de pointer au chômage. Personne ne comprend son choix évidemment, en particulier son fils qui la croit devenue folle. Mais Edith est décidée, elle n’a « rien à perdre » et le grand départ approche.

Arrivent ensuite les premiers désenchantements, « l’accueil marocain » qui n’est pas celui qu’elle attendait dans sa petite pension, les vols à la tire, les conditions de travail déplorables, une hiérarchie basée sur la terreur de perdre son boulot. Edith tout d’abord seule à affronter ses désillusions trouvera très vite des appuis féminins et aussi celui d’Ali le fils de Mina (très beau Kamal El Amri), sa logeuse qui finit par se radoucir et l’accepter dans sa cuisine où aucun client n’est d’habitude convié.

Dans ce récit qui se veut initiatique, on ne croit pas à grand chose malheureusement tant chaque scène semble être un faire valoir à un scénario mal ficelé et téléphoné.  Bien sûr, Edith va morfler comme elle l’a toujours fait, bien sûr elle va trouver soutien et même mieux des nouveaux amis, bien sûr quand elle ne peut pas chuter plus bas, son fils viendra à son secours. Et c’est bien là que le regard de Morel est très occidental. Il montre une femme résignée, pas prête à se battre auprès de ses collègues de l’usine en France mais qui n’hésite pas à dénoncer sa supérieure qui ne semble pas alertée par les machines à coudre défectueuses. Pourquoi Edith se bat-elle au Maroc et ne parait pas comprendre la peur de perdre son emploi qui lie toutes les ouvrières, là où elle-même est restée dans le silence au moment des grèves ? Peut être parce que quand elle perd son travail, elle a encore le choix. Celui de rentrer dans son pays. Mais quel choix pour Karima, également licenciée pour vol à part se prostituer ?

Gaël Morel ne pose aucun point de vue, son sujet étant le parcours de cette femme en quête de renouveau et d’aventures. Très bien me direz-vous. Mais alors pourquoi poser autant de clichés si ce n’est pour tracer la route de son héroïne là où Morel veut l’emmener ? Peu importe la véracité, les clichés nombreux véhiculés, les invraisemblances, Sandrine Bonnaire n’est là que pour incarner un personnage et non pour emmener le spectateur avec elle. Dommage, on attendait autre chose de Morel et de Bonnaire sur un sujet pourtant fort.


Retour vers le Village du Festival pour une rencontre avec Emmanuel Finkiel venu présenter son très beau film La douleur. Initié par Elsa Zilberstein, l’envie d’adapter ce roman de Duras existait déjà depuis un moment chez Finkiel. Je lui demande quelle était la plus grande difficulté à adapter Duras. Pour lui il s’agissait avant tout d’« être soi-même ». Ce qui ne veut pas dire souligne-t-il d’être nombriliste mais de s’approprier l’oeuvre de Duras, s’en écarter pour mieux la rejoindre.


On évoque aussi ses longues focales très présentes dans le cinéma de Finkiel, « un moyen de ne pas nier que ce qu’on filme est filmé », de traduire en quelque sorte notre propre regard fragmenté qui ne fait pas le point sur tout. Finkiel tient à cette notion de documentaire ce qui nous emmène à une discussion sur le réel. Vaste sujet. Son cinéma oscille entre l’onirisme, la mémoire, le réel et l’imagination. « Votre cerveau s’appuie toujours sur votre imagination même lorsque vous relatez quelque chose de vécu. Alors le réel… quel est-il vraiment ? ». La douleur, on le disait hier, évoque en effet des faits historiques d’un point de vue subjectif, celui de Marguerite, loin d’une reconstitution figée, en conservant cette part de flou inéluctable. C’est ce qui fait la force du film et la réussite de cette adaptation. Ecrire, dit-elle. Filmer, répond-il.

La soirée s’est terminée par l’avant première de Thelma de Joachim Trier et promis on vous en parle demain !

 

 

ARRAS FILM FESTIVAL #J2

Le ARRAS FILM FESTIVAL entame sa deuxième journée sous une pluie fine qui ne peut que nous encourager davantage à aller nous réfugier dans l’une des six salles du Cinemovida. Et quoi de mieux pour démarrer ce Festival que de réviser nos classiques ! Mission accomplie avec notre première séance, L’assassin habite au 21 d’Henri-Georges Clouzot.

 

L’ASSASSIN HABITE AU 21 d’Henri-Georges Clouzot.

La séance est précédée d’un court film présentant le mystérieux Clouzot si malmené par la Nouvelle vague qui lui reprochait son académisme et réhabilite un cinéaste bien plus audacieux que l’on a voulu le croire à cette époque, toujours en quête de recherche formelle et inspirateur de bon nombres de cinéastes dont Hitchcock (pour Psychose) et Friedkin qui adaptera à son tour Le salaire de la peur avec son excellent Sorcerer.

L’assassin habite au 21 est le premier film de Clouzot. On est en 1942 et le film est produit par la société allemande Continental. Adapté d’un roman belge, le film raconte une série de meurtres commis dans PAris par un dénommé Monsieur Durand qui prend soin de laisser sa signature après avoir dérobé et tué ses victimes. Le commissaire Wens (Pierre Fresnay dans un de ses premiers grands rôles) s’infiltre au 21 avenue Junot dans une pension où serait l’assassin selon ses sources. Commence alors un huis clos pour démasquer le meurtrier.

Si ce film n’est pas le plus réussi de la filmographie de Clouzot, il reste néanmoins un classique aux dialogues formidables avec une Suzy Delair en enquiquineuse de premier ordre tout à fait réjouissante. La scène de meurtre en ouverture filmée en caméra subjective et plus largement les scènes d’extérieur annoncent déjà la naissance d’un maitre du suspens. Une belle entrée en matière dans la sélection Whodunit !


LA DOULEUR d’Emmanuel Finkiel

Juin 1944. Alors que la France est encore occupée par les allemands, Marguerite (Mélanie Thierry) attend désespérément des nouvelles de son mari, écrivain et résistant déporté.  Maitresse de leur ami Dionys (Benjamin Biolay), Marguerite est hantée par ses questionnements mais n’hésite pas à se rapprocher de Rabier (Benoit Magimel), agent français de la guestapo, seul à pouvoir l’aider à retrouver Robert. Quand elle réalise que ce dernier s’appuie autant sur elle que elle sur lui pour avoir des informations sur leur groupe de résistance, Marguerite s’éloigne et retourne à son attente.

Adapté du roman éponyme de Marguerite Duras, La douleur raconte l’interminable attente de Marguerite Duras alors que son mari, le résistant Robert Antelme a été déporté à Buchenwald. Duras a tenu un journal de ces longs mois de souffrance, et lorsqu’elle le retrouve des années après, écrit La douleur dans un état déjà loin de ce temps-là. Duras et Antelme divorcèrent en 1945 et Duras épousa Dionys, son amant en 1947.

La douleur relate donc de façon imaginaire une période révolue et en cela le film de Finkiel est formidablement réussi, mêlant le monologue intérieur de Duras à des faits historiques qui ne semblent jamais complètement réels. Le réel est ici en effet suranné, fantasmé pour mieux servir la douleur décriée de l’écrivaine. La mise en scène virtuose traduit ce monologue intérieur par des arrière-plans flous qui semble brouiller les présences et les rendre fantomatiques. Les mouvements de caméra invitent à suivre Marguerite dans ses pensées, ses errances, son intériorité et Finkiel a la bonne idée d’introduire un double de Marguerite qui l’observe du coin de l’oeil, symbolisant ainsi à la fois la distance de Duras sur son passé et la double temporalité du présent de l’écriture et de celui des évènements relatés,  vacillant entre vérité et mémoire.

Finkiel rend formidablement compte de ce temps suspendu où les pensées, les peurs se bousculent. Duras attend son mari mais en aime un autre et sa douleur incommensurable et indicible semble incomprise. Mélanie Thierry est épatante en Duras. Elle est sans cesse en suspension entre la vie et la mort, enchainant ses cigarettes et trainant son regard triste. L’image est magnifique, parfois onirique, presque irréelle et l’on retrouve bien le style de Finkiel qui décidément depuis Voyages est un cinéaste de la suggestion hors pair. Et un grand cinéaste tout court.


Rencontre avec Lio et Helena Noguerra

Retour au Village du Festival sous le chapiteau pour assister à la rencontre avec les soeurs Noguerra venues présenter deux films qu’elles interprètent : Belgian disaster de Patrick Glotz pour Lio et La clinique de l’amour d’Artus de Penguern pour Héléna. La salle est comble et l’on est contraint de suivre la rencontre animée par Jean-Marc Lalanne sur l’un des écrans. Les deux soeurs très complices se racontent volontiers : leurs débuts, leur amour du cinéma, leur envie de jouer qui précéda leurs carrières de chanteuse et puis les rencontres cinématographiques. A 10 ans, Lio entrainait sa soeur Héléna de 7 ans sa cadette dans ses jeux et ses imitations en chansons. Cela allait de Godard à Demy avec bien sûr la chanson des soeurs jumelles. Car malgré la différence d’âge entre les deux, on sent que ces deux-là ont une proximité gémellaire.

La rencontre laisse place à la musique mais toujours sous le signe du cinéma car les soeurs Noguerra reprennent spécialement pour nous des titres célèbres du 7ème art. Elles commencent avec le réjouissant Ma ligne de chance de Serge Rezvani interprété par Anna Karina dans Pierrot le fou avant de nous embarquer chez Almodovar avec Piensa en mi et chez Carlos Saura avec Porque te vas. Suit le mythique My heart belongs to Daddy de Marilyn Monroe et un hommage à la regrettée Jeanne Moreau avec J‘ai la mémoire qui flanche. Le show case s’achève presque naturellement sur la chanson des jumelles des Demoiselles de Rochefort. La boucle est bouclée.


JE VAIS MIEUX de Jean-Pierre Améris

Après Une famille à louer, Jean-Pierre Améris reste dans la comédie sociale  avec son nouveau film Je vais mieux, adapté librement du livre de David Foenkinos, décidément à l’honneur de cette édition puisque le Festival s’est ouvert vendredi soir avec Jalouse

Je vais mieux c’est l’histoire presque banale de Laurent, quinquagénaire travaillant dans un cabinet d’architecte, qui souffre atrocement d’un mal de dos. Ni les radiologues ni les magnétiseurs ne parviennent à le soigner. Et pour cause, comme la plupart des maux de dos, celui de Laurent relève de problèmes psychologiques. Le voici donc en quête de renouveau dans sa vie afin d’enfin curer son mal.  Bravant sa timidité et son incapacité à dire les choses, Laurent va affronter ses parents (quel plaisir de retrouver Henri Guybet !), son supérieur qui le harcèle depuis des années, sa femme et même la coiffeuse qui avait raté sa coupe en 1991.

On connait le penchant sentimental de Jean-Pierre Améris et on l’aime bien aussi pour ça. Améris se plait à évoquer nos travers, nos souffrances, notre humanité un peu bancale et c’est ce qui rend certains de ses films touchants et drôles. Ici aussi, le film à la tonalité de comédie douce amère, bascule du côté des émotions et même de la comédie romantique. Le film souffre pourtant de ce mélange des genres auquel s’ajoute un autre côté décalé, presque absurde qui finit par surcharger un peu le récit.

Si la première partie est assez réjouissante (François Berléand s’énervant sur sa cigarette électronique, Eric Elmosnino en caleçon et chaussettes dans les différents cabinet médicaux) et donne lieu à quelques scènes désopilantes où il n’est pas difficile de se reconnaitre, la suite est un peu plus inégale malgré la présence d’Alice Pol.

Le film s’est poursuivi par une rencontre avec le public et le show ne faisait que commencer. Jean-Pierre Améris est volubile et malgré son extrême « porosité » (pour reprendre le mot de l’ostéopathe qui soigne Laurent), il n’hésite pas à se dévoiler avec un humour décapant qui a réjoui l’assemblée. Et qui l’eut cru, les deux intervenants (dont la directrice Nadia Paschetto) ont même eu bien du mal à reprendre la parole à cet ancien émotif anonyme ! A l’entendre, on se dit que non seulement son film relève de l’autobiographie à peine déguisée mais qu’il lui sert de thérapie à ses propres maux. Un mal pour un bien.

 

ARRAS FILM FESTIVAL 2017 : programme de cette 18ème édition

Ce soir s’ouvre la 18ème édition du Arras Film Festival avec la projection de Jalouse de David Foenkinos. Au programme : des rétrospectives, des hommages, du cinéma européen et des avant-premières. Le Blog du Cinéma y sera à partir de demain pour trois jours, histoire de vous faire partager quelques moments de ce festival convivial et décidément éclectique.

Comme tous les ans, le Arras Film Festival nous gâte en nous invitant à découvrir plusieurs avant-premières en présence des réalisateurs/trices (écriture inclusive oblige !) parmi lesquelles Borg Mc Enroe de Janus Metz, A beautiful day de Lynne Ramsay avec Joaquin Phoenix, La douleur d’Emmanuel Finkiel adapté du roman éponyme de Duras, Je vais mieux du discret Jean-Pierre Améris (Les émotifs anonymes), La promesse de l’aube d’Eric Barbier, tiré du roman de Romain Gary et Thelma du très talentueux Joachim Trier (Olso 31 août).

Le Arras Film Festival offre aussi un beau panorama sur le cinéma européen avec une douzaine de films présentés dont un focus sur le cinéma allemand et bien sûr une compétition européenne avec un jury présidé cette année par Christian Carion, enfant du pays et réalisateur de Mon garçon sorti en septembre.

J’ai même rencontré des Tziganes heureux d’Aleksandar Petrović

Toujours dans le cinéma européen, on pourra découvrir la sélection annuelle Visions de l’est et avoir le bonheur de voir J’ai même rencontré des tziganes heureux qu’on avait manqué au Festival Lumière 2017.

Le cinéma du monde est aussi à l’honneur avec Les bienheureux de Sofia Djama, le film chilien Mariana de Marcela Said ou le film palestinien Wajid de Annemarie Jacir.

Cette édition rendra hommage à Noemie Llovsky autour de huit de ses films  en tant que réalisatrice et actrice, ainsi qu’un hommage à l’immense Jean Douchet, critique et historien du cinéma mythique avec un documentaire qui lui est consacré Jean Douchet, l’enfant agité.

Marie-Octobre de Julien Duvivier

Côté rétrospectives, les Festival se penche sur Les révolutions russes avec notamment un ciné-concert du chef d’oeuvre Octobre d’Eisentein et sur les films de crimes avec la rétrospective Whodunit ? (Qui a commis le crime ?) dans le cadre de laquelle sera diffusée Marie Octobre de Duvivier,  L’assassin habite au 21 de Clouzot et Le crime de l’Orient express de Sydney Lumet. L’occasion de rendre hommage à Danielle Darrieux dans un de ses plus beaux rôles et à Clouzot à l’honneur dès le 8 novembre à la Cinémathèque française.

Egalement une carte blanche est donnée aux soeurs Noguera (Lio et Helena)  dès demain avec La clinique de l’amour du regretté Artus de Penguern et Belgian disaster. Samedi soir aura lieu une rencontre animée par Jean Marc Lalane suivi d’un show case.

Enfin à l’occasion de l’exposition Napoléon au Château de Versailles d’Arras, le Arras Film Festival projette plusieurs films sur Napoléon et la campagne de Russie dont l’hilarant Guerre et amour de Woody Allen.

FESTIVAL LUMIERE 2017 : JOURNEE WONG KAR WAI

Cette année le Festival Lumière rend hommage au cinéma asiatique en récompensant un cinéaste qui a lui tout seul révolutionné le cinéma : Wong Kar-Wai. Retour sur cette figure majeure du septième art à travers les évènements Lumière qui lui ont été consacrés.

Le Prix Lumière 2017

Hier soir a eu lieu la fameuse remise du Prix Lumière à l’Amphithéâtre-Centre de Congrès. Trois mille personnes et un parterre d’invités de première classe étaient réunies pour célébrer cet évènement. Alors que chacun prend place pour le show (car oui, cela relève vraiment d’un show),  achète les produits dérivés vendus par des ouvreuses tout panier en osier devant, arrivent enfin les invités sous les flashs des nombreux photographes : Emmanuelle Devos, Jean-Paul Rappeneau, Jean Becker, Diane Kurys, Gérard Colomb (oblige), Pierre Lescure (président du Festival de Cannes), Christopher Doyle, le génial et intenable chef op de Wong Kar Wai, et Charles Aznavour en invité vedette, pour ne citer qu’eux. Est arrivé ensuite le Président du Festival Lumière, Bertrand Tavernier et enfin l’élu du jour, Wong Kar Wai accompagné de sa femme Esther. La cérémonie commence sous une pluie d’hommage : à Aznavour d’abord avec La Bohème reprise par Diane Dufresne, au Festival Lumière ensuite avec un best of de la belle programmation 2017 et enfin à Wong Kar Wai.

Parmi les hommages qui lui sont adressés – on ne mentionnera pas les hommages musicaux assez ratés (une violoncelliste qui a joué faux le thème de In the mood for love et Camelia Jordana qui a repris a cappela Quezas) – on retiendra le bel hommage de son ami et réalisateur Olivier Assayas et surtout celui magnifique de Tavernier qui loue la « chorégraphie des solitudes » de WKW et « le coeur qui bat dans chacun de ses plans ».

Le Prix Lumière lui est décerné (enfin !) par une Isabelle Adjani en « alter ego de lunettes noires » du cinéaste. Mais le plus bel hommage reste celui que Wong Kar Wai adresse à sa femme Esther qu’il invite à le rejoindre sur scène, « sa muse », son inspiratrice. « Chaque femme dans mes films a des éclats de toi ». Adjani a d’ailleurs rebondi sur cette déclaration en avouant « Moi qui croyais que vous faisiez des films sur l’amour impossible, je me rends compte à vous écouter que l’amour est possible. »
La cérémonie s’achève au son de Happy together. Et nous l’étions ce soir !


La masterclass Wong Kar-Wai

Dans l’après midi a eu lieu la masterclass du cinéaste hongkongais animée par Thierry Frémaux. Un peu décevante on l’avoue. Dans ce dialogue entre les deux, on n’aura pas appris grand chose du cinéma de Wong Kar Wai, pourtant si unique. Bien sûr Frémaux évoque malgré tout les voix off du cinéaste, ses lumières, ses acteurs, ses choix musicaux et son process filmique qui consiste à bousculer les trois étapes d’un film (écriture réalisation, montage) pour retravailler tout le temps sa matière, la remettre en question pour en extraire ce temps suspendu entre rêve et souvenir.

Wong Kar Wai est né en Chine mais part avec sa famille vivre à Hong Kong. Il a alors 5 ans. Ils ne connaissent personne et sa mère, très cinéphile, l’emmène tous les jours au cinéma voir des films italiens, français, taïwanais. Un jour il va voir avec ses parents une « comédie romantique » italienne. Il découvre ensuite que c’était un film de Fellini. Très vite il se dit qu’il aimerait faire partie de ce milieu du cinéma et plus tard a l’audace de croire que même, il pourrait peut être faire mieux. Il a aussi la chance d’avoir commencé à faire des films en pleine « nouvelle vague » hongkongaise. Hong Kong allait être rétrocédé à la Chine et c’était pour eux une urgence de faire des films représentant leur pays avant d’être soumis à la censure chinoise.

« Limitation becomes inspiration »

Wong Kar Wai est un chercheur. Chercheur de lumière, d’ambiance, de temporalité. Quand il tourne Happy together en Argentine, ils n’ont plus assez de pellicules et décident alors de tourner avec cette contrainte. Cela donne l’un de ses plus beaux films (en même temps tous ses films sont beaux !) avec des plans magistraux, organiques, sensuels, écorchés. « Limitation becomes inspiration ». En étant limité en terme de pellicules, Wong Kar Wai a été obligé de redoubler d’imagination. Il pousse d’ailleurs son chef op à toujours faire mieux. Christopher Doyle qui dès qu’il a un micro dans la main se met à chanter, jurer, parler de façon assez incontrôlable, prend la parole à la masterclass en disant « This fucker would always tell me « That’s all you can do Chris ?« . Il faut dire que côté chercheur et créateur, Christopher Doyle se pose là aussi ! Ses images sont peut être parmi les plus marquantes du cinéma contemporain, à la fois virtuoses et habitées, incarnant parfaitement l’univers du maitre.

On aurait aimé en savoir plus sur ses inspirations, sur ce qui l’habite, lui qui semble si réservé et pudique, sur ses rêves aussi qui semblent lui murmurer certains plans. En même temps, il est vrai que le génie ne se raconte pas.


Les anges déchus (1995)

En parallèle de ce Prix Lumière, une rétrospective de ses dix films ainsi qu’une carte blanche au cinéaste était proposée. L’occasion pour moi de revoir le premier film qui m’a fait découvrir le cinéaste en 1995, Fallen angels (Les anges déchus, qui était d’ailleurs projeté à la suite de la remise du Prix).

Cinquième film de Wong Kar Wai qui succède à Chungking express, Fallen angels est peut être le film qui illustre le plus ce que Tavernier nomma hier « la chorégraphie des solitudes ». Difficile de raconter ce film (là encore tous les films de Wong Kar Wai sont « impitchables ») qui tourne autour de quatre personnages dont un tueur à gages, sa partenaire, un muet qui s’approprie la nuit les échoppes des autres et Charlie, une femme en mal d’amour. Fallen angels est un véritable ballet nocturne où les personnages, se croisent, se déchirent, s’entretuent et promènent leur solitude en cherchant en vain leur place au monde. Wong Kar Wai ne parle finalement que de ça, d’amour impossible, d’incommunicabilité et de notre place dans le monde. Tous les personnages sont maladroits dès qu’il s’agit d’aller à la rencontre de l’autre. L’un est complètement désabusé, l’autre secrètement amoureuse de son partenaire, le muet tout le temps joyeux s’accroche à Charlie, et la suit dans son désir de revanche amoureuse sur son ex. Ce chassé croisé amoureux est une prolongation de la déambulation de Chungking Express (on retrouve Takeshi Kaneshiro déjà présent mais aussi d’autres clins d’oeil), comme si cette rengaine se jouait sans fin dans un temps arrêté. Wong Kar Wai utilise tous les possibles de l’image, des ralentis aux accélérés, du noir et blanc à la couleur, du grand angle à l’image saturée.

Loin d’être un simple effet de style, l’image vient traduire toutes les émotions des corps que les mots ne disent pas. Le cinéma de Wong Kar Wai n’est pas bavard à l’instar de son personnage devenu muet à force d’avoir ingurgité trop de conserve d’ananas périmé. Peu importe les mots donc et Wong Kar Wai a compris mieux que quiconque que le cinéma a son propre langage. Celui de Wong Kar Wai est tantôt sensuel tantôt brutal, toujours mélancolique, semblant sans cesse vouloir arrêter le temps, si cruel. La nuit comme décor, les échoppes éclairées au néon, les cigarettes au bec qui enfument l’image, les couleurs explosives qui signe sa marque de fabrique, Wong Kar Wai a un style inimitable auquel s’ajoute des bo cultes. Certains fragments de plans nous hantent et s’inscrivent en nous pour ne plus nous quitter.  L’impassibilité de la partenaire en train d’avaler ses nouilles alors qu’une bagarre  en arrière plan n’attire pas le moindre battement de cil, le plan du stade vide où le muet a donné rendez-vous à Charlie et l’attend vainement, les scènes de tuerie filmé dans un réalisme poétique pas sans rappeler certains John Woo, comme les scènes sur la moto bercées par la voix off  du muet sont autant de moments de cinéma ineffables qui nous plongent en plein coeur des émotions humaines dans ce qu’elles ont de plus fort et de plus fragile. Ce fut un choc il y a 20 ans. C’est un choc aujourd’hui encore.

MASTERCLASS WILLIAM FRIEDKIN

Après une courte introduction de Thierry Frémaux, William Friedkin est apparu et a traversé la salle en serrant avec chaleur les mains des spectateurs sur son passage. Véritable ovation devant le réalisateur de french connection, L’exorciste et Police Fédérale Los Angeles.

« Do you mind if I stand ? ». Rires dans la salle. William Friedkin préfère rester debout obligeant ainsi Samuel Blumenfeld qui mène la rencontre et la traductrice à en faire autant. On avait pu le remarquer lors de sa courte présentation de La chasse, Friedkin n’est pas du genre à rester assis. Quand il parle à l’assemblée cela relève même un peu du spectacle tant il se délecte à rendre son récit vivant, drôle et passionnant. « Il n’y a bien que dans la ville qui a vu naitre le cinéma qu’on voit autant de cinéphiles dans une salle à trois heures de l’après midi ! ».

Blumenfeld rappelle que Friedkin n’a pas fait d’études ou presque. « Je suis allé jusqu’au lycée quand même ! » se défend-il. A l’époque, il faut dire que l’on pouvait devenir cinéaste en démarrant en bas de l’échelle. Né à Chicago en 1935, William Friedkin découvre réellement le cinéma quand un jour il voit Citizen Kane. Ce fut un tel choc qu’il resta dans la salle et le vit quatre fois d’affilée. A l’instar de Sidney Lumet ou Brian De Palma, Friedkin démarre à la télévision pour laquelle il réalise ses premiers documentaires. Lui qui fuit les mondanités se retrouve un soir à une fête organisée par une riche femme de Chicago et fait la rencontre d’un prêtre protestant qui travaille dans les couloirs de la mort. Ce dernier lui parle de Paul Crump qui attend son exécution depuis 9 ans. Friedkin demande à le rencontrer et persuadé de son innocence, il réalise un documentaire sur le détenu. Ce sera The people vs Paul Crump. Le film visionné par la cour permettra à l’innocent de se faire gracier. Il réalise alors tout le pouvoir que peut avoir le cinéma. « Je ne savais pas exactement ce que j’allais filmer mais je savais que je pouvais aider cet homme d’une manière ou d’une autre ».

Blumenfeld en profite pour souligner le penchant documentaire de Friedkin qui transparait dans chacun de ses films. « Vous avez le droit de me poser des questions plus violentes hein ! ». Il enchaine avec le récit bouleversant d’une exécution à laquelle il a assistée. « Il n’y a pas un jour où je n’y pense pas ».  Pendant vingt minutes un silence glacial dans la salle alors que Friedkin témoigne de chaque détail de cette exécution avec beaucoup d’émotion. Tout son génie du récit, son talent à donner à voir, à incarner est là devant nous.

Friedkin est aussi un grand cinéphile. Selon lui, trois films ont révolutionné le cinéma : Naissance d’un nation de Griffith, Citizen Kane d’Orson Welles et A bout de souffle de Godard. « Aujourd’hui encore même les shows télévisés s’inspirent d’A Bout de souffle« . Il évoque également de nombreux réalisateurs et adresse un joli clin d’œil à Hugh Hudson dans la salle en lui disant combien il adore son film Les charriots de feu (projeté au Festival) et combien il le trouve spirituel. Blumenfeld revient vers sa filmographie et l’interroge sur sa manière de travailler, sur ses choix d’acteurs. Moment hilarant où il raconte comment Fernando Rey s’est retrouvé sur ce film. Il avait vu Belle de jour et voulait embaucher celui avec son avec son “4 o’clock tan“ (en réalité Francisco Rabal) mais erreur de casting, c’est Fernando Rey qui est invité à rejoindre le tournage. Friedkin vient l’accueillir à l’aéroport et découvre l’allure princière de Rey, son bouc blanc qu’il refusait de raser et se dit que ça ne marchera pas. Furieux, il convoque son producteur et son directeur de casting en leur ordonnant de le virer. Mais devant l’impossibilité de remplacer Rey, il le garde et contre toute attente, Rey campera un magistral Alain Charnier. Quant à Gene Hackman, tout aussi magistral, Friedkin avoue avoir eu des réticences au départ, le trouvant trop « chiant ». Hackman est le « last man standing » pour le rôle, et Friedkin doit s’en satisfaire. Si l’on imagine pas aujourd’hui de meilleur casting, Friedkin se dit lui que le « dieu du cinéma » était avec lui cette fois encore.

Il évoque d’ailleurs à plusieurs reprises ce « dieu du cinéma » qui l’a souvent accompagné comme lorsqu’il remonte 56 blocs à pied avec son producteur pour réfléchir à la scène de poursuite qu’il pourrait réaliser et que soudain il imagine une course entre le métro aérien et une voiture. Avec son producteur, il vont voir le responsable de la compagnie de métro et lui demande si ce qu’il envisage serait possible (c’est-à-dire une course poursuite en plein New York avec des gens et non comme cela se faisait toujours, sans aucune personne dans le champ à part les deux qui se poursuivent). Le type lui dit qu’il est fou et que cela parait presque impossible. Friedkin se dit alors qu’il trouvera une autre idée et s’éloigne. « J’ai dit PRESQUE impossible » ajoute-t-il ! Son producteur, sicilien précise Friedkin, comprend le sous-entendu. « Vous voulez combien ? ». Quarante mille dollars et un billet aller simple pour la Jamaïque en guise d’accord et l’une des plus grandes scènes de course poursuite était née. « Il est encore en Jamaïque à ce jour ! Mais aujourd’hui si c’était à refaire, jamais je ne prendrais un tel risque. Nous étions inconscients et avons risqué la vie de beaucoup de personnes pour tourner ces scènes. Et sans aucun scénario ». Ironie du sort, le film sera récompensé de l’Oscar du meilleur scénario en 1972 en plus de l’Oscar du meilleur réalisateur bien mérité pour Friedkin. « Si j’avais vu les films de Buster Keaton à ce moment-là, jamais je n’aurais eu l’audace de tourner cette scène. Keaton a réalisé les plus grandes courses poursuites du cinéma. » Le dieu du cinéma intervient également sur le casting de la fillette de L’exorciste. Friedkin a auditionné un nombre incroyable de personnes jusqu’au jour où une femme arrive avec sa fille de 12 ans. Friedkin lui pose des questions sur le film, lui demande si elle sait de quoi il parle. « Bien sûr, j’ai lu le livre ! ». C’était Linda Blair.

William Friedkin clôt cette rencontre en rendant un bel hommage au cinéma qui certes est encore un art jeune mais laisse déjà de belles oeuvres comme empreintes. Les films de Friedkin en sont une belle preuve. 

FESTIVAL LUMIERE 2017 #J5

C’est une véritable icône de la Nouvelle Vague qui nous conviait aujourd’hui à sa masterclass : Madame Anna Karina. Thierry Frémaux, de plus en plus cabotin, est venu présenter la dame en rouge : « C’était une évidence de l’inviter ». Et nous de répondre à l’invitation.

Invitée du Festival autour de trois films – Une femme est une femme de Godard, son film Vivre ensemble qu’on pourra découvrir demain et le documentaire de son réalisateur de mari Dennis Berry (fils de John) Souviens-toi Anna Karina – Anna Karina est apparue après un court film la présentant à travers des morceaux choisis où elle danse, chante, vit sa vie chez Godard, le tout sur fond de la délicieuse chanson d’Une femme est une femme. Vêtue d’un manteau rouge et de son immuable chapeau, c’est par une standing ovation qu’elle fut accueillie. Difficile de ne pas avouer avoir eu une larme à l’œil.

La masterclass animée par Virginie Apiou démarre par la question de la place du cinéma dans sa vie. « Mon tout premier film ? Bambi ! J’avais 5 ans et j’ai voulu courir vers l’écran l’embrasser ». Plus tard Anna découvre les comédies musicales et Bergman, en particulier Monika. Née au Danemark, Anna Karina a 17 ans quand elle arrive en France. Elle apprend le français en regardant des films.
« J’ai très vite compris que quand Gabin disait “Salut ma vieille“, ça voulait dire la même chose que quand Gérard Philippe disait “Bonsoir Madame“ ».

« Moi, je ne me déshabille pas ! »

Après des débuts au théâtre avec Jacques Rivette où elle interprète La religieuse de Diderot et quelques clips publicitaires pour des savons, Godard la remarque et lui propose un petit rôle dénudé dans A bout de souffle. Elle refuse. « Moi je ne me déshabille pas ! ». Finalement Godard lui proposera le rôle principal dans Le petit soldat, sans lui faire faire d’essai et fait venir sa mère de Copenhague pour signer son contrat, Karina étant encore mineure. Le film sera interdit par André Malraux, alors ministre de la culture. La suite on ne la connaît que trop. Godard tombe amoureux, lui glisse un papier sous la table lui disant « Je vous aime, rendez vous à minuit au café de la paix à Genève ». Non seulement elle le rejoint mais ils se marieront et tourneront plusieurs films inoubliables ensemble. « Il y avait quelque chose de magnétique entre nous, ça ne se décrit pas».

«Quand je suis triste je me cache »

Elle tourne par la suite une comédie avec Michel Deville, Ce soir ou jamais. Alors que Godard n’arrêtait pas de la décourager tant il trouvait le texte inepte, elle fonce. Le film est génial et Godard avoue plus tard le trouver très drôle. Il lui propose même dans la foulée de tourner Une femme est une femme ou l’histoire d’Angela qui veut un enfant tout de suite, au grand bonheur d’Anna qui aime les films plus légers aussi.

Anna Karina aime danser et chanter. Godard le sait et s’en est formidablement servi. Mais ce n’est pas le seul. Maurice Ronet la fait chanter dans son film Le voleur de Tibidabo et la simple évocation de ce film lui fait entonner La vie est magnifique. Frissons dans la salle. Karina qui chante, là aussi c’est indescriptible. Anna Karina est chaleureuse, généreuse et extraordinairement vivante. Elle se livre aussi sans rougir. «Quand je suis triste je me cache ».

La rencontre se poursuit autour de sa filmographie  et de ses collaborations avec Rivette (l’adaptation de La religieuse au cinéma sera elle aussi interdite par Malraux), Luchino Visconti avec qui elle tourna L’étranger d’après Camus. «C’était comme un papa pour moi » puis sa période hollywoodienne sous la caméra de George Cukor. Elle raconte avec beaucoup d’humour comment Cukor est venu sauver le film après que le premier réalisateur amateur ait été viré du tournage par Zanuk. Pendant un mois elle reste à Hollywood en “stand by“ et un jour elle reçoit un coup de fil : le tournage reprend et c’est Cukor aux manettes. Alors qu’elle fond en larmes quand la femme du producteur hurle en voyant son maquillage outrancier pour le rôle, Cukor, en vrai gentleman, la console et la ramène chez elle en Rolls Royce. « Comme j’aurai aimé qu’il y ait des photographes pour immortaliser ce moment ! » avoue t-elle.

En 1973, avec ses économies américaines, Anna Karina décide de tourner son propre film. « Au moins je ne ruinerais personne, c’est mes sous » plaisante-t-elle. Ce sera Vivre ensemble, l’histoire d’une femme un peu légère et bohème qui tombe amoureuse d’un professeur marié. Elle avait pensé à Trintignant pour le rôle mais tétanisée à l’idée qu’il puisse refuser, elle se rabat sur le journaliste Michel Lancelot.

Le seul réalisateur avec lequel elle semble avoir eu plus de mal c’est Fassbinder avec qui elle tourne Roulette chinoise. Le génial cinéaste allemand à la filmographie impressionnante,  mort à 37 ans, était aussi selon elle, dur et assez pervers. Elle évoque avec humour l’amant boucher de Fassbinder en train de découper la biche qu’il venait de renverser sur la route.

Enfin la rencontre s’est terminée sur l’évocation du film très personnel que Dennis Berry a consacré à sa femme et qui sera projeté jeudi à 19h, Anna Karina souviens toi. Ils avaient déjà tourné ensemble Last song en 1987. « Film formidable, lance-t-elle,  et qui aurait besoin d’une belle restauration ». L’avis est lancé à l’Institut Lumière ! Pour clore la rencontre, la parole est laissée au public. Une femme très émue avoue être venue du Brésil pour la rencontrer, une autre très émue aussi tient juste à la remercier. « Vous me rendez heureuse ». On a envie de dire, nous aussi.


BLIND MASSAGE de Lou Ye

Le prix Lumière attribué cette année à Wong Kar Wai lui donne l’occasion de nous proposer une carte blanche de films asiatiques qu’il affectionne. Ce matin c’était BLIND MASSAGE de Lou Ye ou l’histoire d’un salon de massage tenu par des aveugles. Ours d’argent à Berlin d’un ennui mortel.

Réalisateur du très beau Nuit d’ivresse printanière (prix du meilleur scénario au Festival de Cannes), Lou Ye semble avoir complètement ignoré la notion de temps dans Blind massage. Le film raconte sur une durée incertaine (forcément) la vie d’un salon de massage tenu par Mr Sha, aveugle de naissance et ses autres camarades masseurs. Ils vivent et travaillent ensemble, réunis par leur handicap, leur amitié et même leur amour. On passe de l’histoire d’un personnage à l’autre, sans fil linéaire ni indication temporelle. En soi cela ne serait pas gênant si les mouvements de caméra incessants ne venaient pas s’accumuler de la sorte et nous confondre davantage. On ne sait plus qui l’on suit et surtout on finit par s’en foutre complètement. Chaque récit, chaque amour, chaque péripétie (parfois grotesque comme la scène où l’un deux se lacère au couteau pour ne pas avoir à payer les dettes de son frère) nous achève un peu plus tant elles ne semblent s’inscrire dans aucune matière. Même les tentatives de filmage sensoriel censées traduire le handicap des personnages sont ratées. Ajoutez à cette confusion visuelle et narrative, une voix off qui vient ponctuer le film et faire le point de ce que l’on vient de voir, et vous aurez l’un des films les plus ennuyeux qu’il soit. Une carte blanche dont on se serait bien passé.


CRUISING (LA CHASSE) de William Friedkin

Pour clore cette cinquième journée, direction le Cinéma comoédia  pour aller découvrir (il était temps en ce qui me concerne) l’un des chefs d’oeuvre de William Friedkin, autre invité du Festival Lumière, La chasse. Et pour couronner le tout, la séance était présentée par Friedkin lui-même secondé (et traduit) par le journaliste Samuel Blumenfeld. Un grand moment.

(c) Jean-François Lixon

Friedkin arrive sur scène avec une décontraction inouïe et nous raconte la genèse de La chasse, sa découverte des articles d’un journaliste du Village Voice sur l’univers SM des bars gays de New York, le live qui a inspiré le titre (mais pas le reste, le livre étant mauvais d’après lui). « Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur La Chasse sans jamais oser le demander », s’amuse-t-il.

Le film met en scène un jeune policier (Al Pacino) à qui l’on propose une promotion s’il accepte d’infiltrer la communauté gay SM pour appâter un mystérieux meurtrier dont les victimes lui correspondent physiquement. Al Pacino tout de cuir vêtu accepte et s’ensuit une chasse haletante pour retrouver le coupable. Friedkin qui avait pensé à Richard Gere « bien plus ambigu sexuellement que Pacino », se résout au choix du producteur, Pacino étant à l’époque déjà une star. Réalisé en 1980, La chasse est un grand polar dans la lignée des films de Friedkin à la mise en scène magistrale, et formidablement interprétée par Al Pacino et Paul Sorvino. Les scènes tournées dans un bar de Lower East side sont tellement crues et authentiques, tournées avec de vraies gays SM, que Friedkin est contraint de remonter le film pour échapper à l’interdiction aux moins de 18 ans. Jusqu’au génial final que nous ne dévoilerons pas, le cinéaste joue l’ambiguïté et nous tient en haleine. Et à noter pour les inconditionnels, ce soir, Nuit Friedkin à l’Institut Lumière à partir de 21h30 !