FIN DE CAVALE POUR JEAN ROCHEFORT

Décidément cette année aura été fatidique pour bon nombre de monuments du cinéma. Après Jeanne Moreau, Claude Rich et tout récemment Anne Wiazemsky, on apprend à l’instant avec immense tristesse la disparition de Jean Rochefort. Il avait 87 ans.

Difficile de résumer la longue carrière du moustachu le plus célèbre du cinéma français. Jean Rochefort, c’était avant tout une voix chaude, un regard malicieux, un grand sens de humour, un rire communicatif et une classe légendaire. Né à Paris, il suit les cours du Conservatoire national supérieur d’art dramatique de Paris avec ses amis Marielle, Belmondo et Rich et démarre sa carrière d’acteur dans les années 50. Il se fait connaitre avec Cartouche de Philippe de Broca, avec qui il tournera trois autres films dont Le cavaleur. En 1972, il tourne Le grand blond avec une chaussure noire d’Yves Robert qui ouvre le début d’une longue collaboration avec lui (8 films sur 20 ans). Il devient dès lors l’un des acteurs les plus populaires du cinéma français et le public le connait surtout pour ses apparitions mémorables dans des comédies désormais mythiques telles Un éléphant ça trompe énormément, Le grand blond Le Placard ou Astérix et Obélix : au service de sa Majesté. Jean Rochefort était aussi un grand acteur de films dramatiques et sera d’ailleurs récompensé d’un césar du meilleur acteur dans un second rôle pour sa formidable interprétation de l’Abbé Dubois dans Que la fête commence de Bertrand Tavernier avec qui il avait déjà tourné L’horloger de Saint-Paul, et d’un césar du meilleur acteur en 1978 pour Le Crabe-tambour de Pierre Schoendoerffer. Il sera par la suite récompensé à quatre reprises.

Fou de chevaux, il avouait sans fard avoir tourné quelques nanars qu’il s’amusait à nommer « films d’avoine » pour financer sa passion. On retiendra surtout ses apparitions chez Bunuel (Le fantôme de la liberté), Tavernier, Salvadori (Cible émouvante), Patrice Chéreau (Ridicule),  Patrice Leconte (Tandem, Le mari de la coiffeuse), Terry Gilliam dans son film inachevé sur Don Quichotte et bien sûr Yves Robert qui a su parfaitement utiliser le charme mêlé de flegme et de malice de l’acteur.

Hospitalisé depuis août dernier, Jean Rochefort a fini par rejoindre ses amis de la « bande du Conservatoire », Philippe Noiret et Claude Rich. Parions qu’ils cavalent ensemble au paradis.

 

LES ETATS GENERAUX DU FILM DOCUMENTAIRE : suite et fin

Plus de 600 personnes étaient réuniEs dans le champ du plein air de Lussas mercredi soir dernier pour découvrir le film de Mariana Otéro sur Nuit Debout, L’assemblée déjà présenté à Cannes à l’ACID.

L’Assemblée de Mariana Otéro

En mars 2016, alors que le projet de loi El Khomri engendre des mouvements de contestation, le mouvement Nuit Debout nait place de la République, initié par François Ruffin, réalisateur de Merci Patron ! Mariana Otéro, réalisatrice du très beau Histoire d’un secret et de Entre nos mains, a suivi le mouvement pendant trois mois et son film L’assemblée en constitue un fervent témoignage. Le 31 mars, alors que les mobilisations se font de plus en plus nombreuses, la foule se réunit place de la République, les personnes décident d’occuper la rue dans cette place hautement symbolique. Réinvestir la place publique pour mieux repenser le monde, résister et réfléchir à des alternatives de façon horizontale et démocratique.

Mariana Otéro suit au départ le mouvement en tant que citoyenne et activiste. Elle commence à filmer quelques images en papillonnant sur ce lieu mais très vite réalise qu’il faut aller plus loin et raconter l’évolution de ce mouvement et leur organisation. Elle s’y rend tous les jours sans financement, mobilise un ingénieur du son jusqu’au moment où le producteur Pascal Deux la suit dans ce projet. Le film a également financé de façon participative via la plateforme KissKissBankBank.

L’assemblée c’est donc des hommes et des femmes, de tout âge réunis par la même ambition folle de changer le monde et mettre fin aux injustices sociales, économiques et écologiques. Mais par où commencer ? Comment construire un mouvement qui laisse la parole à chacun ? Comment s’accorder sur les actions à mener ? Comment communiquer et faire face à un traitement médiatique qui sert le capital ? Mariana Otéro s’évertue à la fois à filmer ce mouvement collectif de ses balbutiements à une organisation quotidienne. Elle raconte avant tout l’élan magnifique qui les relie et leur soif de démocratie insatiable. Les conférences s’improvisent jour après jour avec des figures connues comme Monique Pinçon-Charlot ou Frédéric Lordon. On aperçoit rapidement François Ruffin tenant un parapluie pour couvrir la sociologue des riches, Monique Pinçon-Charlot, en plein discours. Il faut dire qu’il a plu pendant ces semaines de rassemblement. « La météo est de droite, c’est obligé », plaisante une activiste.

Au début, il a donc fallu leur apprendre le langage de modération. Agiter les mains pour signaler son accord avec ce qui ce dit, taper sur sa tête qu’on en ne comprend pas, croiser ses mains pour s’opposer. Les modérateurs doivent s’y tenir pour garder un semblant de cohésion et de respect mutuel. Pour la même raison, ils instaurent un temps de parole limité à trois minutes ce que ne manque pas de regretter un vieux monsieur à l’accent italien qui déplore ce temps limité à la « twitter ».

Quand Mariana Otéro évoque ses six mois de montage, on ne s’étonne pas de cette durée tant il a du être ardu de tisser un récit à partir de ces nombreuses heures de rushes. L’assemblée réussit formidablement à retranscrire cette aventure démocratique entre improvisation et organisation au fil de l’eau. La cinéaste suit les mêmes personnages et montre l’évolution, l’élan quotidien, le work in progress, les micro potagers dans des bouteilles d’eau, les conflits entre activistes pas toujours d’accord, les curieux qui s’approchent et interviennent, les manifestations et la violence policière (dont la réalisatrice a d’ailleurs été victime à plusieurs reprises se voyant confisquer sa caméra). Et c’est là que se dessine peut être la limite d’un mouvement trop intellectualisant qui à force de vouloir chercher le meilleur moyen de bousculer le système, finit par s’épuiser. Il y a ceux qui prônent des solutions plus radicales et violentes, les pacifistes et les suiveurs. Reste à trouver une unité plus rassembleuse. La place de la République finit par se vider petit à petit, et en juillet Manuel Valls fait passer la loi El Khomri de force avec le 49.3. Nuit Debout ne s’est pourtant pas aplati et continue mais interroge sur le manque de réveil des consciences et on ne peut s’empêcher de ressentir un sentiment d’impuissance face à un système qui nous broie dans une indifférence qui semble générale. La route va être longue avant d’être tous debout mais l’espoir demeure face à cet élan collectif qu’on n’avait pas vu depuis longtemps. La résistance est en marche, le vent se lève et il faut tenter de vivre. Un film nécessaire.

Petite pause hors de Lussas jeudi et retour en salles vendredi pour découvrir La place d’un homme de Coline Grando qui donne la parole à des hommes sur leur ressenti suite à la grossesse non désirée de leur compagne et le très bon film de la bulgare Elitza Gueorguieva, Chaque mur est une porte où la cinéaste évoque la chute du mur de Berlin et son impact sur la Bulgarie en s’appuyant sur les archives de sa mère, alors présentatrice TV.

La Nuit de la radio

Vendredi soir, direction Saint Laurent sous Coiron, petit village en hauteur à quelques kilomètres de Lussas, pour la toujours excellente Nuit de la radio organisée par la SCAM, l’INA et France Culture. Le principe est le suivant : un programme sonore en écoute collective. Nous étions plus de 600 à nous diriger sur la grande terrasse de la place du village face à la vallée et le soleil couchant. Déjà pas mal de personnes à notre arrivée sur des nattes en plastique en train de pique niquer. D’autres assis confortablement dans les transats de la SCAM. Soudain, un groupe chante « joyeux anniversaire » à l’une d’entre eux, repris par toute la terrasse qui se met à scander l’air en choeur.

Pour cette 17ème Nuit de la radio concoctée par Carole Pither, le thème proposé était « Liberté(s) ». Chacun muni d’un casque sur les oreilles se laisse guider par cette balade sonore, tour à tour, drôle, édifiante, émouvante, qui compile des extraits allant des MLF à la libération de Paris en passant par la libération des menhirs ou Fernandel s’exprimant sur l’apparition du monikini. On y apprend que les suédoises ont connu une libération sexuelle fascinante, on y entend le son des barricades de 1968, on y parle d’esclavage et de Nelson Mandela et on écoute pétrifiés Gaston Monnerville conclure que la liberté ne peut exister sans l’égalité. Une évidence qu’il est délicieux de se rappeler pour clore un festival décidément sous le signe de la résistance, de l’humanisme et de l’espoir à en croire cette réunion collective qui s’achève autour d’un buffet convivial et d’un verre de vin. Toujours sous un ciel étoilé.

 

LES ETATS GENERAUX DU FILM DOCUMENTAIRE #J3

La nuit fut courte et c’est avec les yeux picotants que nous nous sommes rendus à la rencontre matinale avec la réalisatrice Marie Dumora pour son film Belinda présenté hier soir en plein air.

Belinda de Marie Dumora

Belinda est une jeune femme presque comme les autres. Elle aime Thierry et planifie leur mariage. Une calèche tirée par un cheval, une robe et des chaussures dorées pour rappeler le motif de sa robe. Mais la vie de Belinda est parcourue d’embuches, Thierry est en prison, son père y fait des séjours réguliers, sa mère élève de nombreux enfants et tout semble autour d’elle lui mettre des bâtons dans les roues de sa vie qu’elle aimerait libre. Enfant, Belinda a grandi dans un foyer de l’est de la France, séparée de sa soeur Sabrina, a fugué à maintes reprises, a évité de devenir vendeuse de chaussures, est revenue aider sa mère puis s’est installée avec son père en attendant la libération de son amoureux incarcéré. Belinda a une confiance inouïe dans la vie. C’est ce qui la tient et ce qui porte ce très beau film, véritable hymne à tous ceux qui restent dans l’ombre à cause de leur vie « moche ».

« Je me situe du côté de la littérature, de Faulkner et de Proust »

Marie Dumora est une tisseuse. Elle tourne ses films en les reliant un à un, en y ajoutant les fils du temps. Elle a rencontré Sabrina et Belinda alors qu’elle filmait un foyer dans Avec ou sans toi. Puis elle a continué à suivre ces deux jeunes femmes de leur enfance à leur âge adulte. Belinda  démarre d’ailleurs sur des extraits de Avec ou sans toi où l’on voit les deux fillettes récupérées par leur éducateur et second père, Monsieur Gersheimer, après avoir fugué. Quand on lui demande comment a t-elle su éviter un certain voyeurisme, Marie Dumora explique s’être placée du côté romanesque de leur histoire. Ce portrait de cette famille Yeniche de l’est a en effet des airs de saga et Belinda incarne une héroïne moderne avec une force de vie incroyable que Marie Dumora aime comparer à Silvana Mangano dans les films de Pasolini.  « Bon j’exagère un peu ».

L’une des grandes forces du film est de nous faire parvenir à regarder différemment ces personnages abimés et en rupture, souvent montrés ailleurs à travers le truchement d’une problématique sociale ou économique. « Ces films-là aussi sont nécessaires, mais ce n’était pas mon positionnement ». Marie Dumora filme la vie de Belinda qui vaut d’être vécue, coûte que coûte, quelques soient les obstacles, les séjours en prison et le manque d’argent. On pourrait y voir aussi une forme de déterminisme, que la cinéaste réfute, tant leur histoire se répète, mais la réalisatrice souligne à juste titre que quelque soit le milieu, la vie se répète. Pour le meilleur comme pour le pire.

Dans une des très belles scènes finales, toujours filmée avec une distance à la fois respectueuse et non sournoise, le père de Belinda raconte la photo familiale (« On dirait du Walker Evans »), le camp de concentration par lequel sont passés ses parents, la ferme avec les poules, et soudain se met à jouer avec deux fourchettes et battre le rythme d’une musique tsigane. Et là dans cet appartement, renait ce qui les relie et les rattache, loin des mots vains et du quotidien parfois sordide. Car ce qui les sauve, ce qui sauve Belinda c’est bien cet amour inconditionnel, maladroit et chaotique qui les unit.

Marie Dumora fait surgir la beauté là où on ne l’attend plus et Belinda est une pousse au milieu du béton, vivace et vivante. Notre coup de coeur.

Histoire du Doc : La Pologne

Direction salle Joncas pour la première séance de la journée avec le programme Histoire du Doc qui cette année nous emmène en Pologne. Présenté par Federico Rossin, ce programme rassemble huit films courts des années 70 et 80 dont le formidable film de Krzysztof Kieślowski Le point de vue d’un gardien de nuit (1977), sorte de « portrait humaniste d’un facho », pour reprendre les mots de Rossin. Filmé en 35 mm, Le point de vue d’un gardien de nuit dresse le portrait d’un homme obsédé par le contrôle. « Tout le monde a une passion, la mienne c’est le contrôle ». Filmé dans son environnement de travail, en train de surveiller des pêcheurs sans permis de pêche, ou en train de dresser son berger allemand, le gardien évoque en voix off ses convictions, son amour de l’ordre et son besoin maladif de tout contrôler. Loin de juger son personnage, Kieślowski s’intéresse davantage à lui donner la parole, parole libre et décomplexée d’un fasciste ordinaire.

La séance de l’après-midi Fragment d’une oeuvre de Peter Nestler étant complète, on s’est replié vers la vidéothèque pour des séances de rattrapage version petit écran. On a arrêté notre choix sur le film de Joseph Truflandier Ca parle d’amour de la sélection Expérience du regard, projeté hier.

Ca parle d’amour de Joseph Truflandier (2016)

Joseph et Carlos décident de tomber amoureux et expérimenter l’amour à travers trois phases : la passion, l’intimité et l’engagement. Pendant un an les deux hommes vivent ensemble et sondent l’amour au sein de leurs propre expérience mais aussi celles de leurs amis que le réalisateur interroge au cours de soirées ou via skype.

Qu’est-ce que l’amour ? Du cul, du confort, de la passion, du désir, des peurs qui nous confondent, de la destruction ou de la sérénité ? Chacun y va de sa définition, son ressenti, ses déceptions et ses croyances. « C’est comme un entretien d’embauche, parfois on est choisi mais on n’aime pas et parfois c’est l’inverse. »

Joseph Truflandier filme leurs deux corps, le sien et celui de Carlos, morcelés, une paire de fesse, un bout de cuisse, leurs pieds et leurs visages comme s’is n’arrivaient pas à être entier dans cette relation presque forcée par le procédé. L’amour peut s’inventer mais peut être pas se commander.

Cette génération de trentenaires semble pour certains assez désabusée et pas décidée à s’aventurer vers une possible souffrance. D’autres au contraire n’envisagent pas une relation sans sentiment profond, de ceux qui nous font devenir qu’un avec l’autre. D’autres encore hésitent, ont peur et croient que l’amour n’est que pure invention. Quant à Joseph et Carlos, ils se rapprochent dans ce mouvement initié par ce projet, s’aiment physiquement, doutent, s’éloignent puis se rapprochent dans une autre forme d’intimité avant de s’engager en se pacsant. Ca parle d’amour parle avant tout de ce besoin irrépressible de se sentir exister, de s’unir à l’autre, pour une heure, pour une vie. Sur Skype le cinéaste demande à des personnes rencontrées de lui chanter une chanson d’amour, celle qui peut-être définirait le mieux leur rapport à l’amour. A travers les mots des autres comme à travers les siens, Joseph Truflandier explore les méandres amoureux. Cela pourrait être une performance, un work in progress. C’est très certainement une éducation sentimentale à ne pas bouder.

 

 

 

LES ETATS GENERAUX DU FILM DOCUMENTAIRE #J2

Cette deuxième journée des Etats généraux du film documentaire de Lussas a démarré avec la très belle sélection de Vincent Dieutre et Dominique Auvray, Expérience du regard. Rappelons qu’il s’agit d’une sélection de films récents et peu diffusés ce qu’on ne peut que déplorer quand on découvre la qualité des oeuvres. Heureusement Lussas est le rendez-vous incontournable pour découvrir ces films rares.

Les trois films présentés ce matin s’intéressent à la question des migrants tant dans la forme que dans les corps.

Koropa de Laura Henno

Vincent Dieutre qui présentait la séance ce matin nous l’avoue : il a été subjugué par ce film Koropa en le découvrant et on le comprend. Laura Henno, photographe et cinéaste passée par Le Fresnoy, filme dans la nuit le visage d’un enfant aux yeux apeurés. On entend derrière le bruit d’un moteur de bateau et peu à peu la caméra se déplace montrant la main du garçon tenant le gouvernail puis le visage de Patron. Patron lui apprend à devenir « commandant », à être à même de diriger le bateau et conduire les clandestins comoriens jusqu’à Mayotte. Il lui explique que s’il est arrêté il sera battu et devra se taire. Mais parce qu’il n’est qu’un enfant, il n’ira pas en prison.
Laura Henno filme les corps, les contours, les visages plongés dans une obscurité qui efface toute profondeur de champ, toute digression. Le film de 19 minutes oblige en quelque sorte le spectateur à se plonger dans le regard de l’enfant et s’y projeter. Ne serait-ce qu’un instant.

Des spectres hantent l’Europe de Maria Kourkouta et Niki Giannari

Ceux qui ont vu l’exposition Soulèvements de Georges Didi-Huberman auront pu voir des extraits de Des spectres hantent l’Europe. Il faut dire que les premiers plans (ceux utilisés pour l’expo) sont édifiants. On y voit dans un plan fixe, des hommes, des femmes et des enfants passer dans le champ de la caméra. On ne sait rien d’eux si ce n’est qu’il s’agit de migrants et de réfugiés. Ils avancent avec sur le dos les quelques maigres affaires emportées dans leur fuite. Certains regardent la caméra, d’autres avancent sans s’en soucier. On ne sait ni d’où ils viennent ni où ils vont. Ils passent et leur présence éclair nous renvoient à leur condition et au hors champ. Ils sont Syriens, Kurdes, Pakistanais et tous cherchent à traverser la frontière greco-macédonnienne. Mais l’Europe en a décidé autrement et en mars 2016, la fermeture de la « route des Balkans » est ordonnée. Ils sont des dizaine de milliers de migrants à attendre dans ce couloir bloqué. Les cinéastes choisissent, comme pour ce premier plan décrit plus haut, de filmer en plans fixes moyens et de n’opérer aucun mouvement de caméra, enfermant ainsi les personnages dans un cadre restreint. On ne voit que ce qui s’y passe et à nouveau le hors champ donne une nouvelle dimension à cet enfermement. De nuit comme de jour, on observe les files d’attente interminables, les pieds dans la boue, les imperméables de fortune pour éviter la pluie, les réunions entre eux pour trouver des alternatives, les paysages déserts où la vie semble s’être arrêtée. Parfois à hauteur d’enfant, parfois à hauteur d’hommes, les cadrages rendent compte des différents niveau de perception dans cette attente insoutenable. Un seul mouvement de caméra surgit et surprend quand assis sur les rails d’un train, ils décident de n’en plus bouger pour résister. Un train s’approche et la caméra dans un geste naturel et évident se retourne vers ce train. L’épilogue filmé en 16mm est absolument renversant. Dans un noir et blanc atemporel et sans aucun son si ce n’est le poème lu de Niki Giannari, on rencontre enfin les visages en mouvement de ces spectres qui hantent l’Europe. La caméra virevolte autour d’eux, les photographie face caméra. On y voit leurs sourires, leurs gestes quotidiens, leur solidarité, et soudain ils nous apparaissent comme des proches, comme des prolongations de chacun de nous. Ces dernières images pourraient être un film de famille si ce n’était cet arrière-plan et nous rappellent combien nous sommes tous reliés par notre humanité. Magnifique film à découvrir absolument !

Le dernier film de la séance était un prologue signé Sylvain George et intitulé In progress qui présentait des images de son deuxième volet Des figures de guerre  (le premier volet Qu’ils reposent en révolte et Les éclats traitaient de la situation des migrants à Calais). Un petit café pour se remettre de nos riches émotions avant d’attaquer la séance spéciale de l’après midi dans la salle de la SCAM, Le sous-bois des insensés de Martine Deyres.

Le sous-bois des insensés de Martine Deyres

Produit par Alexandre Cornu, le film de Martin Deyres est une traversée avec Jean Oury, psychiatre et psychanalyste fondateur de la Clinique de Le Borde, disparu en 2014. Attablé à son bureau, Jean Oury évoque son métier, ses 60 années passées à s’occuper de psychotiques, dans ce lieu réinventé et précurseur de la psychothérapie institutionnelle qui consiste à organiser le quotidien entre laisser aller et une certaine rigueur afin de leur éviter de remuer leur mal et leur mélancolie. Ces « précaires » comme il les renomme sont aussi nécessaires au monde. « Une organisation sans précaire c’es un camp de concentration et c’est insupportable ».

A l’écouter parler, on retient sa grande humanité, sa haine de la bureaucratie et sa recherche permanente pour apporter un soin à ses malades au sein même de leur milieu. Nicolas Philibert avait d’ailleurs filmé cette Clinique dans La moindre des choses en 1996. Jean Oury revendique aussi l’importance de singularité : nous sommes tous uniques et différents et il est absurde de vouloir nous aligner sous couvert d’égalité. Les psychotiques ne sont pas morcellés (ce qui impliquerait une unité de base) mais ressemblent davantage à des arbres arrachés où le coeur habituellement invisible apparait. Jean Oury a consacré sa vie à ses malades et faire qu’au jour le jour, chacun arrive à supporter la précarité de la vie quotidienne. Une belle façon de « mettre des virgules dans le passage », pour reprendre son expression.

La soirée s’est prolongée en plein air avec la projection du très beau film de Marie Dumora, Belinda, déjà présenté à Cannes à l’ACID et sur lequel nous reviendrons demain suite à la conférence de presse qui se tient dans la matinée. La soirée n’est pas finie, quelques pas de danse brésilienne au Green bar où se tient la soirée Tenk, un dernier verre au Blue bar et un ciel toujours aussi étoilé au-dessus de nos têtes comme ultime spectacle.

 

 

 

 

LES ETATS GENERAUX DU FILM DOCUMENTAIRE #J1

Le soleil a chassé la fraicheur de la veille, les festivaliers arrivent tout doucement et de plus en plus nombreux pour se rendre dans une des quatre salles. Pour nous, ce sera direction la salle des fêtes pour l’Atelier « Mémoires des territoires » animé et articulé par Alice Leroy.

C’est en découvrant le livre de Jean-Christophe Bailly, Dépaysement, que les deux délégués artistiques du Festival Christophe Postic et Pascale Paulat ont décidé de se pencher sur cette réflexion des territoires comme autant de lieux porteurs d’une mémoire collective qui dépassent l’idée de frontières. Bailly de passage à New York et n’arrivant pas à dormir, regarde La règle du jeu de Renoir à la télévision. Il réalise combien ce film porte en lui quelque chose qui lui est familier et le renvoie à un sentiment d’appartenance. Chaque territoire a en effet sa propre mémoire, peu importe qui le traverse. Cet atelier invoque donc les empreintes collectives et singulières que laissent en nous les territoires à travers une sélection d’oeuvres explorant les espaces urbains autour de Berlin et Rome et les territoires abandonnés. Et comme toujours à Lussas, loin d’être un cours magistral, ces ateliers proposent un véritable échange avec le public averti qui n’hésite pas à poser son propre regard et analyse.

Couleur du temps : Berlin, août 1945 de Jean Rouch

La séance démarre avec le film de Jean Rouch réalisé en 1988 mais qui aurait pu être son premier film comme le précise Alice Leroy. Rouch découvre en effet Berlin en 1945 alors qu’il n’est pas encore cinéaste et l’idée de ce film lui vient à ce moment-là. Il écrira un poème sur Berlin suite à son passage, poème que l’on entend d’ailleurs dans le film tourné plus de 40 ans après. Couleur du temps est donc à la fois une déambulation dans un Berlin qui n’est plus celui de 1945 et le voyage de Rouch à l’intérieur du souvenir de ce voyage avorté. Jean Rouch filme les façades qui portent encore les traces de la guerre, les vitrines des magasins, les rues et superpose à cette balade un texte en voix off évoquant ses propres souvenirs et en fond musical, la voix de Marlène Dietrich. Rouch met aussi en scène deux jeunes femmes (Katharina Thalbach, Margit Groich) vêtues d’habits d’époque mêlant ainsi la fiction à ces images anachroniques, comme pour palier à l’impossibilité de retrouver ce temps perdu. Une balade mémorielle et nostalgique à la recherche d’un temps perdu.

Retour à Berlin d’Arnaud Lambert

Ce deuxième documentaire s’intéresse à revivre l’expérience vécue par Jean-Michel Palmier, spécialiste de l’expressionnisme allemand des années 20-30 et relatée dans son ouvrage éponyme. Arnaud Lambert en voyage à Berlin raconte s’être précipité à la librairie française acheter le dernier exemplaire de Retour à Berlin. Il découvre donc Berlin à travers les mots de Palmier et s’en empare dans ce film en alternant les plans fixes et les travellings et en insérant des extraits d’interviews de Palmier évoquant ses longs séjours à Berlin. Dans sa recherche des lieux évoqués par Palmier, Arnaud Lambert convoque d’autres lieux et superpose son propre imaginaire en reconstituant certains lieux, certaines ruines à l’occasion d’un autre voyage (le film est filmé à Berlin mais aussi à Detroit). Là encore, peu importe le lieu en soi, c’est bel et bien la trace laissée en nous, la puissance évocatrice des espaces et leur impact sur nous qui importe. Filmé dans une lumière hivernale, Retour à Berlin est un voyage expérimental dans une ville entre histoire, imaginaire collectif et impressions personnelles de Palmier. Que ce soit les ruines de Berlin ou Detroit, l’histoire circule et les traces laissées, elles aussi, migrent vers d’autres espaces qui les raniment. Les plans fixes, captures lentes d’un temps suspendu, convient notre propre expérience de spectateur, que ce soit dans cette ville ou ailleurs, et nous invitent à retrouver des émotions universelles, celles que produisent sur nous certains lieux. En cela, cette mémoire de ce territoire meurtri est formidablement réussie. Certains plans nous traversent avec force et mélancolie dans un autre lieu encore, celui de notre propre histoire. Le geste filmique d’Arnaud Lambert relie de façon organique l’Histoire et les histoires individuelles dans ce mouvement incessant que la mémoire essaye en vain d’arrêter. Un film fascinant.

Fragment d’une oeuvre : Guy Sherwin

Courte pause où l’on croise les festivaliers discutant des films vus, puis direction salle Joncas pour découvrir la deuxième sélection du jour des films expérimentaux de l’anglais Guy Sherwin présentée par Federico Rossin. Formé à la Chelsea School of Arts, Guy Sherwin appartient à cette génération de cinéastes expérimentaux des années 70. L’auteur du célèbre Man with mirror (performance où le cinéaste se met en scène avec son miroir et questionne la perception et le rapport au temps), filme les paysages et la lumière. La texture et le grain de la pellicule semble répondre parfaitement à sa recherche sur les éléments, sur les jeux d’ombre et de lumière et sur le filmage du temps qui passe. Dans Beds filters, Sherwin trouve dans les brindilles, les branches et autres fils de fer suspendus, un autre cadre dans le cadre filtrant la lumière qui les traverse.  Dans Views from home, Sherwin filme depuis son appartement londonien, la lumière pénétrant et se posant sur ses meubles, ses murs, le tout sur une musique jazz improvisée et d’autres musiques glanées dans ses errances urbaines. Tout est lumière, matière vivante, rien n’est immuable et nous rappelle que même quand il s’agit d’un monticule de pierre ou de paille (dans Connemara), le temps dépose son empreinte et ses couleurs à qui sait regarder.

Enfin pour clore cette journée, le dernier film de Pierre-Yves Vandeweerd, grand habitué de Lussas, Les Eternels toujours dans le cadre de l’Atelier Mémoires des territoires.

Les éternels de Pierre-Yves Vandeweerd

En 1994, à la chute de l’Empire soviétique, le Karabagh, petite enclave arménienne en Azerbaïdjan, déclare son indépendance mais le conflit reste ouvert et les hommes prêts à se défendre. Le génocide arménien n’a épargné que peu d’entre eux et les rescapés se voient condamnés à errer en attendant une mort libératrice. Ce sont les « éternels », ceux qui ne peuvent disparaitre à l’instar du mythe du dernier homme, celui contraint à revivre en boucle sa vie à l’infini. En se rendant sur place, Pierre-Yves Vandeweerd raconte qu’il a eu la chance de rencontrer un officier qui lui a remis un journal de bord où celui-ci a écrit ses impressions quotidiennes de ce conflit interminable. Le cinéaste les reprend en filmant ces hommes errants, pris de panique et habités par la « mélancolie d’éternité ». Pour rendre compte de leur syndrome, le cinéaste filme en caméra subjective se transposant (peut être ?) au fantôme de ce dernier homme éternel qui les poursuit sans fin. Le résultat est étonnant, envoûtant. Il filme les pas des hommes, leur course effrénée, l’alignement chaotique des soldats, les fusils prêts à tirer sur fond des mots de l’officier et de cet éternel fantôme. Le procédé étonne d’autant plus que le travail du son vient bousculer ce récit en mettant en premier plan leur respiration, leur souffle, leur cri. Un film cathartique et puissant.

 

 

LES ETATS GENERAUX DU FILM DOCUMENTAIRE : demandez le programme !

La 29ème édition des Etats généraux du film documentaire de Lussas qui se tient du 20 au 26 août s’est ouverte hier soir et promet à nouveau de belles découvertes et de revigorantes errances sous le ciel étoilé d’Ardèche. Et devinez quoi ? J’y suis !

Voir des documentaires de création au beau milieu de l’Ardèche, voilà un des paris réussis de Lussas. Initiés par l’ardéchois Jean-Marie Barbe et sa bande d’Ardèche images en 1989, Les Etats Généraux offre une programmation d’une richesse étonnante qui prouve que la création documentaire reste non seulement prolifique et qualitative mais ne se réduit pas aux quelques grosses sorties cinés. Au-delà de ce rendez-vous cinéphilique, Lussas, renommé le « village documentaire », accueille l’association Ardèche images, le centre de ressources la Maison du doc, l’Ecole documentaire et son master 2 documentaire de création ou ses formations à l’écriture, mais aussi un programme de formations pour le développement du cinéma documentaire dans les pays du sud avec Doc Monde et Lumière du Monde.

Au programme de cette 29ème édition, des ateliers et séminaires, des rencontres professionnelles et bien sûr une sélection de films qui s’articule autour de plusieurs programmations : Expérience du regard propose une incursion dans la création documentaire francophone européenne d’oeuvres récentes et peu diffusées à travers une sélection signée cette année par Vincent Dieutre et Dominique Auvray; Histoire du Doc consacre cette édition à la Pologne et propose un voyage historique à travers le prisme d’oeuvres cinématographiques allant des années 30 aux années 90; Fragments d’une oeuvre invite Peter Nestler et Guy Sherwin autour d’une rétrospective de leur oeuvre; La Route du Doc nous emmène au Liban tandis que la sélection des douze films du vivier DocMonde nous embarque de l’Asie au Burkina Faso en passant par la Bulgarie avec Le rêve de Nicolai de Maria Karaguiozova. 

L’atelier Mémoires des territoires commence dès lundi et se penchera sur les territoires urbains et peri urbains autour de Berlin et Rome avec notamment des films de Jean Rouch, Aude Fourel et Arnaud Lambert. Le deuxième jour s’intéressera aux espaces abandonnés pour cause d’exil ou de guerre avec les films de Christian Barani ou Les éternels de Pierre-Yves Vandeweerd qui relate la vie d’un peuple en Azerbaïdjan contraint à errer pour échapper à la guerre.

Un deuxième atelier Territoires de la mémoire se tiendra quant à lui jeudi et vendredi autour des films et des recherches de Ruth Beckermann, Sergueï Loznitsa et Susana de Sousa Dias.

Enfin ajoutons que Lussas c’est aussi des projections en plein air, des projections chez l’habitant, des projections hors les murs à Aubenas et au Teil, des concerts au Blue Bar et au Green Bar et avant tout dans ce village si convivial, la preuve par l’image que le cinéma documentaire reste l’un des reflets de nos mondes le plus nécessaire et un outil de résistance et de réflexion hors du commun.

 

CHARADE de Stanley Donen ouvre la soirée Cary Grant sur Arte

Ce soir, Arte rend hommage à Cary Grant avec la diffusion de la délicieuse comédie policière de Stanley Donen, CHARADE, suivie du très bon documentaire de Mark Kidel Becoming Cary Grant projeté à Cannes Classics.

L’histoire : Regina Lampert (Audrey Hepburn) passe ses vacances à Megève avec sa sœur et son neveu, bien décidée à divorcer de son mari. Elle y fait la rencontre de Peter Joshua (Cary Grant) et tombe sous son charme. A son retour à Paris, elle retrouve son appartement entièrement vide et apprend que son mari a été assassiné. D’après la police, il aurait dérobé un butin avec l’aide de quatre complices bien décidés à mettre la main dessus. Reggie qui ne connait rien de ce passé va devoir mener l’enquête, aidée de Peter, pour résoudre cette énigme. Mais elle découvre rapidement que Peter lui cache sa vraie identité.

Stanley Donen, réalisateur de Chantons sous la pluie, Un jour à New York, Indiscret et Drôle de frimousse réunit pour la première fois à l’écran deux figures emblématiques d’Hollywood : Monsieur Cary Grant et Mademoiselle Audrey Hepburn. Ce n’était pourtant pas gagné, Billy Wilder lui-même avait déjà essayé de les réunir pour Love in the afternoon (Ariane en français) en 1957, mais c’est finalement Gary Cooper, dans l’un de ses derniers films, qui hérita du rôle face à la jeune Audrey Hepburn – Cary Grant se jugeant trop âgé pour jouer l’amant de la jeune femme. Sept ans après, il accepte pourtant d’interpréter Peter-Brian-Alexander Joshua dans une comédie jubilatoire où il se laisse séduire par une veuve très obstinée.

– Vous savez ce qui ne va pas chez vous ?
– Non 
– Rien !

Entièrement filmé à Paris, CHARADE est truffé de références cinématographiques mêlant la comédie, le film d’espionnage et la romance. Entre chassés croisés et faux semblants, CHARADE s’appuie avant tout sur son duo d’acteurs. L’une des grandes réussites du film est d’avoir inversé les rôles dans le jeu de séduction. C’est donc Audrey Hepburn qui court après le mystérieux et potentiellement dangereux Cary Grant. Les dialogues sont réjouissants, Cary Grant ne cessant de la dissuader en pointant leur différence d’âge et Audrey Hepburn redoublant de grâce et d’impertinence. Un film absolument irrésistible et immanquable.

 

35EME FESTIVAL ITINERANCES D’ALES #J3

Nous découvrions hier à Itinérances, les neuf courts métrages en compétition, ainsi que les réalisateurs pour la remise des prix. Parions que le choix n’a pas été facile tant la sélection était qualitative et variée.

Le Grand prix du jury composé de Chad Chenouga, Marianne Denicourt, Esther Hoffeberg, Raphaël Lemonnier et Laurent Scheid a été attibué à Féfé Limbé de Julien Silloray. Le film, qui raconte le premier chagrin d’amour d’un homme de 65 ans, avait déjà remporté le Prix de Court au Festival de Clermont-Ferrand. Prix mérité pour ce court métrage tout en délicatesse qui traduit formidablement lé désarroi lié à la perte de l’être aimé.

Le Prix Spécial du Jury a été décerné à Panthéon Discount de Stéphan Castang, film d’anticipation avec Jean-Pierre Kalfon, également couronné par le Prix du public. Le film situé en 2049 met en scène trois personnages face caméra qui attendent le verdict de Docteur Chabane. Celui-ci accède à toutes leurs informations, dévoilées en transparence. Le verdict peut tomber. Un film tétanisant sur la déshumanisation d’une société qui contrôle nos informations jusqu’à effacer notre existence ou nos souvenirs et où nos choix sont limités à nos moyens. Utopie ou réalité proche ?

Panthéon Discount
© Takami Productions – Canal+

Le très beau court métrage La République des enchanteurs de Fanny Liatard et Jérémy Trouilh a reçu le Prix de la musique originale pour Nathan Blais. La République des enchanteurs c’est Ghislaine, Salomon ou Kamel qui incarnent trois visages de Nantes. L’une danse sur le toit tandis que l’autre se prépare pour retrouver la femme qu’il aime. Entre fiction et documentaire, le film offre un regard poétique sur des morceaux de vie qui ré-enchantent la cité. Notre coup de cœur !

La république des enchanteurs
© De L’Autre Côté du Périph’

Le Prix Bernadette Lafont pour la meilleure comédienne a quant à lui été décerné à Leanna Chea pour Minh Tâm de Vincent Maury tandis que En Cordée de Matthieu Vigneau a reçu une Mention spéciale.

Enfin Le Prix des Lycéens est allé au film de Christophe Bourdon, Le Zombie au Vélo.


TADMOR de Monika Borgmann et Lokman Slim

Parmi les avant-premières du Festival Cinéma d’Alès Itinérances, on a pu découvrir TADMORun documentaire inédit sur les prisons syriennes, évoquant l’enfer carcéral d’anciens détenus libanais.

Après Massaker, un premier film sur Sabra et Shatila en 2004, les réalisateurs Monika Borgmann et Lokman Slim et leur équipe ont investi une ancienne école où ils ont reconstitué la prison de Tadmor (autrement appelé Palmyre), l’unes des plus dures de Syrie. Sept anciens prisonniers témoignent et racontent leurs années de détention (allant jusqu’à 14 années pour certains) pendant lesquelles ils ont été torturés et humiliés avec une cruauté inouïe. Face caméra au centre d’une pièce vide, ils évoquent certains de leurs sévices et les rituels sadiques quotidiens qui rythmaient leurs journées, la couverture trempée avec lesquels ils devaient se recouvrir après une douche bouillante, les cafards que les geôliers leur forçaient à avaler, les coups incessants. Et quand il n’y a plus de mots, ils miment les gestes et paroles de leurs tortionnaires jouant tour à tour les victimes et leurs bourreaux. Dans l’une des scènes, l’un d’entre eux devient fou et se met à hurler. On oublie alors un instant qu’il s’agit d’une reconstitution et l’on est sidéré devant ce visage au regard hagard.

Photo de Tadmor
© Les Films de l’Etranger – GoldenEggProduction – UMAM Productions

Le procédé, certes risqué, fonctionne parfaitement même si parfois il dérange plus que ne bouscule. On ne peut s’empêcher de se demander comment ils sont parvenus à revivre l’insoutenable pour témoigner. Mais si l’on comprend bien l’intérêt cathartique d’un tel procédé, on se sent assez vite mis à l’écart de cet exercice qu’on ose croire thérapeutique. Certains plans sont néanmoins très forts comme ceux des visages de ces hommes contraints au silence, ou ceux où on les voit arracher des minuscules bouts de fil pour tenter de se fabriquer des cache-yeux pour dormir. Ils rejouent avec une telle vérité leur enfer qu’on a parfois l’impression d’être face à une performance d’acteurs. Et c’est peut être ça qui dérange. Là où l’on imaginerait ressentir toute l’horreur derrière leurs souvenirs racontés et « joués », on finit par devenir des témoins tenus à distance d’un récit qui ne semble plus s’adresser à nous. Dans S21 la machine de mort Khmère rouge, quand Rithy Pahn demandait aux gardiens de prisons de refaire les gestes qu’on leur imposait, notre imaginaire faisait le reste et on arrivait presque à voir les fantômes des prisonniers disparus. Et c’était extrêmement troublant et émouvant.

TADMOR reste malgré tout un film fort, nécessaire, et représente un véritable travail de mémoire autour de cet épisode syrien. C’est aussi un éloge à la force de vie que l’Homme est capable de déployer pour survivre à des conditions inimaginables. Le film a trouvé un distributeur récemment et devrait sortir sur les écrans français prochainement.

35EME FESTIVAL ITINERANCES D’ALES #J2

BERNADETTE LAFONT – ET DIEU CRÉA LA FEMME LIBRE, de la productrice-réalisatrice Esther Hoffenberg, a été présenté en avant-première au Festival Itinérances d’Alès.

Bernadette Lafont (1938 – 2013), c’est avant tout une voix unique, un regard rieur et une liberté revendiquée en tant que femme et comédienne. Originaire du sud, Bernadette a commencé sa carrière en 1958 dans Les Mistons de François Truffaut et Le beau Serge de Claude Chabrol. Elle était alors mariée à l’acteur Gérard Blain qui ne souhaitait pas qu’elle continue dans le cinéma. Mais Bernadette, résolument libre et déterminée à être en couverture de Paris Match pour plaire à son pharmacien de père, en décide autrement. Elle enchaine les films trainant sa silhouette sensuelle et son sourire mutin qui en fit rapidement une icône de la Nouvelle Vague. A cette période, elle rencontre l’homme qui restera le grand amour de sa vie, l’artiste Diourka Medveczky, et ensemble ils auront trois enfants en trois ans. Ils partent vivre cinq ans à la campagne où elle choisit de se consacrer à sa vie de famille.  Sur le conseil de Truffaut, elle revient au cinéma en écrivant directement aux réalisateurs avec qui elle souhaite travailler. En 1969, Nelly Kaplan lui offre un rôle sur mesure avec La fiancée du pirate, succès international qui la remet en selle.

Bernadette Lafont incarne à tout jamais l’image d’une femme indépendante, transgressive, libérée et « punk » à l’instar de la Marie de La maman et la putain (Jean Eustache), un de ses rôles majeurs. Son mari lui offrira pourtant son premier rôle à contre emploi dans un film méconnu, Paul, où l’intériorité de la comédienne semble surgir pour la première fois.

Pour raconter Bernadette Lafont, Esther Hoffenberg laisse la parole à l’actrice à travers des archives absolument formidables et des extraits de films. Elle s’adresse aussi directement à elle à certains moments dans une lettre imaginaire où elle lui témoigne son admiration. C’est beau et touchant, drôle aussi parfois. Et enfin tragique quand Bulle Ogier qui a perdu sa fille Pascale peu de temps avant que la fille de Bernadette, Pauline, disparaisse, évoque cette période sombre.

On découvre aussi à travers ses petites filles une femme simple, secrète qui cuisine en peignoir ou minaude sur le tapis rouge de Cannes. Dans une archive inédite, on la voit défendre avec virulence et passion le film d’Eustache face à Gilles Jacob : « En lisant le scénario, j’ai vu que c’était grand, que c’était du Bataille ».

Bernadette Lafont – Et Dieu créa la femme libre est un très beau portrait d’une actrice atypique qui a toujours préféré suivre son instinct sans concession. Le film est une belle invitation à se replonger dans sa filmographie et à découvrir des films aujourd’hui méconnus comme le pamphlet féministe Les stances à Sophie ou L’Eau à la bouche de Jacques Doniol-Valcroze. Dans une interview de l’époque, Nelly Kaplan s’insurge que l’on parle de « films de femmes » et non de films tout court. On a juste envie de dire à Esther Hoffenberg qu’elle a réalisé un très beau documentaire. Tout court.


LE JOUR OÙ LA TERRE S’ARRÊTA de Robert Wise

Samedi soir se tenait au Festival Itinérances d’Ales, la Nuit des visiteurs de l’espace, avec en préambule une réédition exceptionnelle du film de Robert Wise : LE JOUR OÙ LA TERRE S’ARRÊTA, dans une magnifique copie restaurée offerte au festival par Splendor.

l’histoire: Un OVNI atterrit dans un parc à Washington suscitant la peur et la fascination. Un homme sort du vaisseau et affirme venir en paix. Il s’appelle Klaatu. Mais un soldat à la gâchette facile atteint l’homme et le blesse. Soigné à l’hôpital, il demande à réunir tous les chefs d’état pour leur annoncer une nouvelle grave. Il refuse de parler à moins de s’adresser à tous en même temps. Les conflits entre les pays rend cette réunion extraordinaire impossible et Klaatu s’enfuit pour essayer de transmettre son message par un autre biais. Un vent de panique s’abat sur la ville qui craint les représailles de ces extra-terrestres tandis que Klaatu réfugié chez une jeune veuve et son fils déplore qu’ « on substitue la peur à la raison ».

Autant le dire tout de suite, les amateurs d’effets spéciaux risquent d’être déçus. L’originalité du film de Robert Wise (réalisateur de The set up et West side story pour ne citer que ces titres) ne réside pas dans sa virtuosité technique mais dans sa volonté de créer le premier film pacifiste de science fiction. Le robot Gort qui obéit aux ordres pour lesquels il a été programmé, ne cherche pas à nuire mais simplement à rétorquer devant l’adversité. Les terriens sont décrits par Robert Wise comme étant tellement obsédés par leurs conflits d’intérêt qu’ils en oublient leurs voisins lointains. Tel un messie, Klaatu cherche à leur ouvrir les yeux et leur rappeler qu’ils ne sont pas seuls dans l’univers. Aucune menace terrienne ne saurait être tolérée.

Le récit de LE JOUR OÙ LA TERRE S’ARRÊTA, somme toute très simple, offre néanmoins des dialogues croustillants et dénonce les travers belliqueux des hommes avec beaucoup d’humour, ridiculisant leur protocole et leur agitation face à ce vaisseau envahisseur. La mise en scène est impeccable et efficace alternant des cadres serrés et des plus larges pour les mouvements de foule. Le final haletant vient conclure ce film avec le brio des grands films noirs sur une partition de l’inimitable Bernard Hermann. Un film à redécouvrir tant pour sa mise en scène que pour son message pacifiste.

La soirée s’est prolongée par un cinemix mêlant des images de films SF complètement vintage sur le son des TwinSelecter, et le très actuel film de John Carpenter, Invasion Los Angeles.
Les fans ont également pu redécouvrir Predator de John McTiernan, et Iron sky de Timo Vuorensola.

 

35EME FESTIVAL ITINERANCES D’ALES #J1

Notre première soirée au Festival de cinéma d’Alès a donc démarré avec  en présence d’Arnaud Des Pallières et sa co-scénariste Christelle Berthevas venus présenter leur film.

ORPHELINE d’Arnaud Des Pallières

Renée est institutrice et vit avec Darius dont elle attend un enfant. Un matin la police débarque pour l’arrêter. Renée qui s’appelle en fait Karine à moins que ce ne soit Sandra remonte le fil de son histoire alors que fraichement arrivée à Paris, elle fait la rencontre de Lev et de Tara.

Librement adapté de souvenirs autobiographiques de Christelle Berthevas, ORPHELINE dresse le portrait d’une femme à quatre âges de sa vie. Interprétés par quatre actrices différentes (Adèle Haenel, Adèle Exarchopoulos et Solène Rigot et Vega Cuzytek), le film met en scène des fragments de récits sans aucune linéarité et invite chacun à tisser des liens entre ces fragments et projeter leur imaginaire pour se raconter leur propre histoire. Lors de la rencontre avec le public, le réalisateur a d’ailleurs revendiqué avoir voulu faire un film “pour chaque spectateur”.

Dénué de tout déterminisme, ORPHELINE déconstruit la vie de son personnage en remontant le temps et ressemble à un puzzle cassé où il manquerait des pièces. Il s’agit donc de quatre récits à part entière chacun correspondant à une étape cruciale qui, si elle ne justifie pas la suite (le personnage change, évolue et se reconstruit), se répercute malgré tout au moment où démarre l’histoire. Pour traduire ces changements, le réalisateur a donc tourné non seulement avec des comédiennes différentes mais aussi avec des tonalités distinctes. Ainsi le récit de son adolescence a une tonalité plus noire, plus sombre alors que l’enfance en terre rurale est beaucoup plus solaire, bien que tragique.

Au final, ORPHELINE rend hommage aux femmes, à la complexité des êtres, aux vies bancales et à l’amour salvateur.

KING OF THE BELGIANS de Peter Brosens, Jessica Hope Woodworth

Présenté à Itinérances, le festival de cinéma d’Alès: King of the Belgians, le récit initiatique d’un roi en cavale. Entre poésie et absurde.

L’histoire: Le roi des belges en visite à Istanbul pour célébrer la récente entrée de la Turquie en Europe apprend que la Wallonie vient de déclarer son indépendance. Il décide de rentrer sur le champ mais une tempête solaire les oblige à rester enfermés dans l’hôtel. Lloyd le documentariste chargé de faire un film sur le roi promet à des chanteuses bulgares de leur réaliser un clip si elles les aide, à fuir la Turquie en toute discrétion. Les voilà donc tous à bord d’un bus accoutrés du costume folklorique et les autorités turques à leurs trousses.

Les premières images donnent d’emblée le ton décalé de l’humour belge : on y voit le roi des belges, grand type blond peu dégourdi, se préparer à donner un discours à son homologue turc, entouré de sa cour et sous l’œil d’un documentariste qui s’évertue à ne jamais éteindre sa caméra. KING OF THE BELGIANS joue donc de ces deux points de vue en gommant la frontière entre le faux film-documentaire et le film de leur périple. Une véritable odyssée à travers l’Europe commence alors et le roi qui jusque là était complètement effacé derrière son statut de majesté va se révéler un être humain, tout simplement. Le roi semble découvrir le monde qui l’entoure pour la première fois et en traversant anonymement tous ces villages de différentes contrées de l’est , il part à la rencontre du peuple, sans fard ni langue de bois.

Une belle leçon d’humanité que devraient suivre nos politiques !

THE NET de Kim Ki-Duk

Présenté au Festival Itinérance d’Alès, THE NET du coréen Kim Ki-Duk. Ou la descente en enfer d’un nord-coréen échoué par accident en Corée du sud, et accusé à tort d’être un espion. Un film puissant magistralement interprété par Ryoo Seung-bum.

L’histoire: Nam Chul-woo (Ryoo Seung-bum), un pêcheur nord-coréen, traverse malgré lui la ligne de démarcation avec la Corée du sud et se retrouve interrogé par la police qui le soupçonne d’être un espion. Commence alors pour lui un véritable parcours du combattant pour prouver son innocence et retrouver sa famille.

Au-delà du récit cauchemardesque de la détention d’un malheureux innocent, THE NET dénonce toute l’hypocrisie et les travers des régimes coréens d’un côté comme de l’autre semblant ainsi souligner l’impossibilité d’une réunification entre deux visions du monde que tout oppose. Si la critique envers la Corée du Nord semble féroce (en même temps, il parait difficile de défendre une telle dictature où la soumission des esprits est de mise), Kim Ki-duk n’est pas tendre non plus avec la Corée du Sud et soulève la question de la liberté et du bonheur. Vivre libre n’implique pas de vivre heureux. C’est le triste constat de Nam Chul-woo qui, forcé d’errer dans Séoul, découvre une société violente et injuste, incarnée notamment par une prostituée à qui il vient en aide et qui est obligée de vendre son corps pour aider les siens.

[bctt tweet= »« Un pêcheur devient malgré lui l’enjeu du conflit Coréen. Un film magistral signé Kim ki duk » » username= »LeBlogDuCinema »]

Nam Chul-woo n’a jamais rien connu d’autre que son pays et sa vie misérable. Comment dès lors se rendrait-il compte de sa misère ? La peur et l’ignorance dans laquelle sont plongés les nord-coréens permet d’éviter la moindre insurrection ou comparaison. En arrivant à Séoul, le pêcheur relooké en jogging et baskets par la police refuse d’ouvrir les yeux et de se laisser pervertir par des images d’un monde qui pourrait être pour lui sans retour. “C’est difficile d’oublier ce qu’on a vu” , dit-il. La police sud-coréenne est pourtant bien déterminée à le “sauver” et lui permettre de rester parmi eux quitte à abandonner sa femme et sa fillette. Il pourra toujours fonder une nouvelle famille lui suggère-t-on. Seul son garde du corps, révolté par l’acharnement de l’enquêteur bien déterminé à prouver que le modeste pêcheur n’est en fait qu’un espion, va tout faire pour l’aider à retrouver les siens.

Photo de The Net, de Kim Ki-duk

Qui sommes nous en effet pour imposer notre vision du bonheur ? Le bonheur doit-il forcément rimer avec les codes d’une société libérale de consommation ? Les premiers plans de Nam Chul-woo sur la ville sont en cela très frappants. Les vitrines des magasins l’attirent telles envoûtantes Lorelei. Mais très vite, le pêcheur s’égare dans les bas quartiers et découvre l’envers du décor, le gaspillage, la pauvreté et la souffrance.

C’est l’une des grandes forces du film que d’arriver à dessiner les contours de ce récit en évitant tout manichéisme. Loin de tout parti pris, Kim Ki-duk interroge avec subtilité notre place dans le monde et la notion de liberté. Il n’y a pas de monde parfait et chacun, sous couvert d’une idéologie, propose un modèle discutable et source d’injustice et de violence. Outre le conflit coréen nord-sud, THE NET s’avère être un film sombre d’une universalité flagrante tant il met l’accent sur les dysfonctionnements et la déshumanisation de nos mondes (au pluriel). Une vraie claque !