35EME FESTIVAL ITINERANCES D’ALES #J1

Notre première soirée au Festival de cinéma d’Alès a donc démarré avec  en présence d’Arnaud Des Pallières et sa co-scénariste Christelle Berthevas venus présenter leur film.

ORPHELINE d’Arnaud Des Pallières

Renée est institutrice et vit avec Darius dont elle attend un enfant. Un matin la police débarque pour l’arrêter. Renée qui s’appelle en fait Karine à moins que ce ne soit Sandra remonte le fil de son histoire alors que fraichement arrivée à Paris, elle fait la rencontre de Lev et de Tara.

Librement adapté de souvenirs autobiographiques de Christelle Berthevas, ORPHELINE dresse le portrait d’une femme à quatre âges de sa vie. Interprétés par quatre actrices différentes (Adèle Haenel, Adèle Exarchopoulos et Solène Rigot et Vega Cuzytek), le film met en scène des fragments de récits sans aucune linéarité et invite chacun à tisser des liens entre ces fragments et projeter leur imaginaire pour se raconter leur propre histoire. Lors de la rencontre avec le public, le réalisateur a d’ailleurs revendiqué avoir voulu faire un film “pour chaque spectateur”.

Dénué de tout déterminisme, ORPHELINE déconstruit la vie de son personnage en remontant le temps et ressemble à un puzzle cassé où il manquerait des pièces. Il s’agit donc de quatre récits à part entière chacun correspondant à une étape cruciale qui, si elle ne justifie pas la suite (le personnage change, évolue et se reconstruit), se répercute malgré tout au moment où démarre l’histoire. Pour traduire ces changements, le réalisateur a donc tourné non seulement avec des comédiennes différentes mais aussi avec des tonalités distinctes. Ainsi le récit de son adolescence a une tonalité plus noire, plus sombre alors que l’enfance en terre rurale est beaucoup plus solaire, bien que tragique.

Au final, ORPHELINE rend hommage aux femmes, à la complexité des êtres, aux vies bancales et à l’amour salvateur.

KING OF THE BELGIANS de Peter Brosens, Jessica Hope Woodworth

Présenté à Itinérances, le festival de cinéma d’Alès: King of the Belgians, le récit initiatique d’un roi en cavale. Entre poésie et absurde.

L’histoire: Le roi des belges en visite à Istanbul pour célébrer la récente entrée de la Turquie en Europe apprend que la Wallonie vient de déclarer son indépendance. Il décide de rentrer sur le champ mais une tempête solaire les oblige à rester enfermés dans l’hôtel. Lloyd le documentariste chargé de faire un film sur le roi promet à des chanteuses bulgares de leur réaliser un clip si elles les aide, à fuir la Turquie en toute discrétion. Les voilà donc tous à bord d’un bus accoutrés du costume folklorique et les autorités turques à leurs trousses.

Les premières images donnent d’emblée le ton décalé de l’humour belge : on y voit le roi des belges, grand type blond peu dégourdi, se préparer à donner un discours à son homologue turc, entouré de sa cour et sous l’œil d’un documentariste qui s’évertue à ne jamais éteindre sa caméra. KING OF THE BELGIANS joue donc de ces deux points de vue en gommant la frontière entre le faux film-documentaire et le film de leur périple. Une véritable odyssée à travers l’Europe commence alors et le roi qui jusque là était complètement effacé derrière son statut de majesté va se révéler un être humain, tout simplement. Le roi semble découvrir le monde qui l’entoure pour la première fois et en traversant anonymement tous ces villages de différentes contrées de l’est , il part à la rencontre du peuple, sans fard ni langue de bois.

Une belle leçon d’humanité que devraient suivre nos politiques !

THE NET de Kim Ki-Duk

Présenté au Festival Itinérance d’Alès, THE NET du coréen Kim Ki-Duk. Ou la descente en enfer d’un nord-coréen échoué par accident en Corée du sud, et accusé à tort d’être un espion. Un film puissant magistralement interprété par Ryoo Seung-bum.

L’histoire: Nam Chul-woo (Ryoo Seung-bum), un pêcheur nord-coréen, traverse malgré lui la ligne de démarcation avec la Corée du sud et se retrouve interrogé par la police qui le soupçonne d’être un espion. Commence alors pour lui un véritable parcours du combattant pour prouver son innocence et retrouver sa famille.

Au-delà du récit cauchemardesque de la détention d’un malheureux innocent, THE NET dénonce toute l’hypocrisie et les travers des régimes coréens d’un côté comme de l’autre semblant ainsi souligner l’impossibilité d’une réunification entre deux visions du monde que tout oppose. Si la critique envers la Corée du Nord semble féroce (en même temps, il parait difficile de défendre une telle dictature où la soumission des esprits est de mise), Kim Ki-duk n’est pas tendre non plus avec la Corée du Sud et soulève la question de la liberté et du bonheur. Vivre libre n’implique pas de vivre heureux. C’est le triste constat de Nam Chul-woo qui, forcé d’errer dans Séoul, découvre une société violente et injuste, incarnée notamment par une prostituée à qui il vient en aide et qui est obligée de vendre son corps pour aider les siens.

[bctt tweet= »« Un pêcheur devient malgré lui l’enjeu du conflit Coréen. Un film magistral signé Kim ki duk » » username= »LeBlogDuCinema »]

Nam Chul-woo n’a jamais rien connu d’autre que son pays et sa vie misérable. Comment dès lors se rendrait-il compte de sa misère ? La peur et l’ignorance dans laquelle sont plongés les nord-coréens permet d’éviter la moindre insurrection ou comparaison. En arrivant à Séoul, le pêcheur relooké en jogging et baskets par la police refuse d’ouvrir les yeux et de se laisser pervertir par des images d’un monde qui pourrait être pour lui sans retour. “C’est difficile d’oublier ce qu’on a vu” , dit-il. La police sud-coréenne est pourtant bien déterminée à le “sauver” et lui permettre de rester parmi eux quitte à abandonner sa femme et sa fillette. Il pourra toujours fonder une nouvelle famille lui suggère-t-on. Seul son garde du corps, révolté par l’acharnement de l’enquêteur bien déterminé à prouver que le modeste pêcheur n’est en fait qu’un espion, va tout faire pour l’aider à retrouver les siens.

Photo de The Net, de Kim Ki-duk

Qui sommes nous en effet pour imposer notre vision du bonheur ? Le bonheur doit-il forcément rimer avec les codes d’une société libérale de consommation ? Les premiers plans de Nam Chul-woo sur la ville sont en cela très frappants. Les vitrines des magasins l’attirent telles envoûtantes Lorelei. Mais très vite, le pêcheur s’égare dans les bas quartiers et découvre l’envers du décor, le gaspillage, la pauvreté et la souffrance.

C’est l’une des grandes forces du film que d’arriver à dessiner les contours de ce récit en évitant tout manichéisme. Loin de tout parti pris, Kim Ki-duk interroge avec subtilité notre place dans le monde et la notion de liberté. Il n’y a pas de monde parfait et chacun, sous couvert d’une idéologie, propose un modèle discutable et source d’injustice et de violence. Outre le conflit coréen nord-sud, THE NET s’avère être un film sombre d’une universalité flagrante tant il met l’accent sur les dysfonctionnements et la déshumanisation de nos mondes (au pluriel). Une vraie claque !

35EME FESTIVAL ITINERANCES D’ALES

Cette année pour la première fois, Le Blog du cinéma trace la route direction Alès dans le Gard et assistera à l’ouverture du Festival de Cinéma Itinérances qui se tient du 17 au 26 mars. Au programme, des avant premières, des films inédits, des rééditions mais aussi des hommages, une compétition de courts-métrages et de nombreux invités.

Pour sa 35e édition, le Festival de cinéma d’Alès Itinérances s’intéresse cette fois aux « Visiteurs », aux gens de passage, « aux voyageurs, attendus ou intrus qui peut-être un instant, un jour, une année, viennent seulement bousculer le quotidien ou secouer les consciences ». De The party de Blake Edwards à Théorème de Pasolini ou Yojimbo d’Akira Kurosawa, cette rétrospective revisite des grands classiques mais propose également des films présentés en avant première comme l’attendu The net de Kim Ki-duk ou le récent La tortue rouge de Michael Dudok de Wit.

La Tortue Rouge

En parallèle de cette rétrospective, de nombreux documentaires et fictions seront projetés en avant-première comme Adieu Mandalay de Midi Z, Tunnel de Kim Seong-hoon, Orpheline d’Arnaud des Pallières (en ouverture) ou le dernier documentaire de Christian Philibert sur Massilia Sound System – Le Film, mais aussi des films inédits : King of the Belgians de Peter Brosens et Jessica Woodworth ou l’excellent Nightlife du slovène Damjan Kozole que nous avions découvert en novembre au Arras Film Festival.

Tous les formats sont représentés dans ce festival et comme chaque année, Itinérances propose une compétition de courts-métrages avec un palmarès à la clé décerné par un jury professionnel composé par Chad Chenouga, Marianne Denicourt, Esther Hoffenberg, Raphaël Lemonnier et Laurent Scheid et par un jury de lycéens. Le public pourra également voter pour le meilleur court métrage.

Edith Scob au Festival de Cinéma d'Alès Itinérances

Enfin le festival rend hommage tous les ans à des cinéastes, comédiens ou compositeurs. Cette année, c’est au tour de la trop rare comédienne Edith Scob, de l’acteur Olivier Gourmet, de la réalisatrice-productrice Esther Hoffenberg et du compositeur Bertrand Burgalat d’être mis à l’honneur autour d’une sélection de plusieurs de leurs films. Un autre hommage au cinéma d’animation danois sera rendu. Et en bonus, Bertrand Burgalat donnera une masterclass sur le thème de « Musique et cinéma » le 24 mars ainsi qu’un concert de clôture le 26 mars.

D’autres événements sont attendus – expositions, rencontres, concerts et dédicaces – et promettent une 35e édition variée, passionnante et riche en découvertes. Une édition sous le signe de l’invitation au voyage à laquelle nous sommes heureux de répondre.

HAPPY NEW YEAR #2017 !

On dirait un titre de film d’horreur ! Pourtant…
Comme de coutume je vous souhaite à tous une belle année tout en cinéma.
Le jour se lève sur 2017. Que cette année soit douce, funambulesque, surprenante, libre, spontanée, drôle, existentialiste, vraie, et surtout n’oubliez pas, soyez vous-mêmes, « you won’t get hurt » et continuez de danser le mambo au bal du 14 juillet.
Ne me reste plus qu’à vous souhaiter comme Jean Claude (Brialy pas Duss) beaucoup de bonheur et tiens, je vous embrasse !

ARRAS FILM FESTIVAL : une programmation réjouissante et éclectique

Mercredi 9 novembre : J6 du Festival

L’arrivée ce matin en gare d’Arras était pour le moins contrariée par les nouvelles toutes fraîches américaines ainsi qu’une pluie battante. Heureusement l’accueil du Village des Festivals nous plonge d’emblée dans une autre ambiance : celle d’un événement mettant les films à l’honneur et par là, une autre vision du monde nécessaire et réconfortante.

Le premier film au programme du jour était une avant-première en résonance avec l’actualité puisqu’il s’agit d’un thriller politique se déroulant en pleine période pré-électorale. LA MECANIQUE DE L’OMBRE, réalisé par Thomas Kruithof avec François Cluzet et Denis Podalydès.

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Duval, un comptable au chômage ex-alcoolique est embauché par un mystérieux Clément (Denis Podalydès) pour retranscrire des écoutes téléphoniques. Le voici donc enfermé seul dans un appartement, respectant à la lettre des consignes précises. Acculé, Duval accepte cette mission mais très vite se retrouve au centre d’un complot politique cynique et dangereux.

LA MECANIQUE DE L’OMBRE s’inscrit dans le film de genre et prolonge la tradition de thrillers politiques machiavéliques à l’instar de Ghost writer de Polanski. La mise en scène un peu trop appuyée par moment reste néanmoins efficace et François Cluzet porte le film à lui seul. Pas un plan sans son visage à l’expression inquiète. L’intrigue elle-même nous maintient en haleine sans être pour autant très alambiquée. De son côté, Podalydès est formidable en homme d’affaire impitoyable.


Courte pause le temps d’un café avant la deuxième séance : LE TROU (1960) de Jacques Becker en version restaurée dans le cadre de la sélection « Films d’évasion », avec une belle surprise en avant programme, une archive de l’INA d’une interview de José Giovanni – l’auteur du livre éponyme adapté par Becker – par Bertrand Tavernier. Ce dernier vient d’ailleurs de rendre un vibrant hommage à Becker dans son Voyage à travers le cinéma français. La boucle est bouclée !

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LE TROU c’est l’histoire vraie de quatre prisonniers bientôt rejoint par un nouveau, Gaspard, préparant méticuleusement leur évasion. Co-écrit par José Giovanni, le film est un hymne au désir de liberté des hommes et à leur humanité. La mise en scène est prodigieuse et Becker filme chacun des gestes avec soin et authenticité. Chaque étape de leur tentative d’évasion est relayée de façon quasi documentaire. Ainsi voit-on Geo, Monseigneur, Manu, Roland et Gaspard dans leur quotidien carcéral, partager leur repas, enchaîner les cigarettes (sauf Manu qui ne fume pas), s’atteler à creuser un tunnel, scier les barreaux, inventer un sablier… La notion de temps semble alors aussi se dissiper pour nous spectateurs. Et les protagonistes font preuve d’une telle ingéniosité et d’une telle obstination qu’on est terrifié à chaque fois que les matons s’approchent de la cellule.

Mais LE TROU c’est aussi l’histoire d’une amitié hasardeuse, d’une confiance fragile et jamais certaine, d’une solidarité dans l’épreuve de la captivité. Les acteurs sont tous formidables et le talent incontestable de Becker pour nous attacher à chacun des personnages nous plonge complètement dans leur univers. A cela ajoutons les gros plans très utilisés visant à la fois à rendre compte de chaque geste, chaque expression mais aussi à traduire ce sentiment d’étouffement, de surveillance et d’angoisse. Un chef d’oeuvre absolu à voir ou revoir !


Sous les arcades d’Arras se nichent de nombreux restaurants et le Village des Festivals propose une restauration sur place. Ca tombe bien la pause repas s’impose. Une salade, un éclair, un café et c’est reparti ! La troisième séance de la journée était l’avant-première d’une comédie de Maxime Motte, réalisateur originaire du nord, COMMENT J’AI RENCONTRÉ MON PÈRE avec Isabelle Carré et François-Xavier Demaison.

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Elliot et Ava sont les parents adoptifs du petit Enguerrand. Ce dernier passe son temps à rêvasser le retour improbable de son père biologique décédé. Quand un jour, il découvre sur la plage un immigré fraichement débarqué, il reconnait en lui son père et le ramène chez lui. Elliot, toujours désireux de satisfaire son fils et de gagner sa reconnaissance accepte de le cacher. Il enchaîne maladresses sur maladresses pour tenter d’aider Kwabéna avec l’aide de son père (Albert Delpy), tout aussi irresponsable que lui.

Les nombreux rebondissements sont assez réjouissants et donnent lieu à des scènes bien rythmées et des personnages hauts en couleur. COMMENT J’AI RENCONTRÉ MON PÈRE est une comédie plutôt réussie qui parvient à nous amuser tout en abordant des sujets graves comme celui du sort des migrants ou de la quête d’origine. Un feel good movie à ne pas bouder !


Notre première journée s’est terminée en beauté avec le ciné-concert de LE FANTOME QUI NE REVIENT PAS de Abram Broom, film muet russe de 1929, programmé dans les « films d’évasion ». Le film était mis en musique et interprété devant les festivaliers par de jeunes musiciens de la région sur une composition improvisée collectivement, et orchestrée par Jacques Cambra.

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L’histoire se situe dans une prison panoptique où sont incarcérés des prisonniers condamnés à perpétuité. José Real en fait partie depuis dix ans mais lorsqu’il incite les autres à se révolter, le directeur de la prison décide de lui accorder une journée de liberté que lui octroie la loi pour l’abattre. José part en route pour retrouver les siens mais le chemin est long et plein d’embûches.

Il y aurait beaucoup à dire sur ce film méconnu et néanmoins d’une puissance visuelle étonnante. La scène de début où les prisonniers se révoltent est d’une modernité absolue tant dans la mise en scène, que le découpage et les plans choisis. Ceux de la femme de José courant annoncer à tout le village le retour de son mari sont également renversants. La caméra la précède, tout aussi chancelante qu’elle. Les choix de cadrage et de décor (le directeur de la prison difforme ressemble à un cafard minuscule sur son fauteuil démesurément grand pour lui) comme les effets utilisés (dont le célèbre effet Koulechov) traduisent formidablement les différentes notions d’espace abordées, de la captivité impitoyable aux grands espaces prometteurs de liberté. Dehors comme dedans, José est poursuivi par ses fantômes, réels ou oniriques. LE FANTÔME QUI NE REVIENT PAS est un film d’une force inouïe. Un grand film à découvrir absolument !


Jeudi 10 novembre : J7 du Festival
Un beau soleil ce matin illumait la ville d’Arras, vite balayé par une pluie diluvienne. Pas grave étant donné le programme de la journée qui se déroule principalement dans les salles obscures et au Village des Festivals sur la Grand place pour les conférences de presse, les pauses cafés ou déjeuner, les rencontres avec les festivaliers et les concerts du soir.

La première projection du jour était on ne peut plus réjouissante puisqu’il s’agissait du film d’Edouard Baer, OUVERT LA NUIT. Le film raconte la folle nuit de Luigi (interprété par Edouard Baer), directeur d’un théâtre à la dérive faute de moyens. Une nuit pour trouver de l’argent et payer les salaires de ses techniciens qui menacent de grève, un singe pour la première du lendemain et avant tout regagner la confiance de ses collaborateurs. Il embarque dans son épique traversée de Paris la stagiaire de Sciences Po (Sabrina Ouazani) aussi droite que lui est désinvolte.

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Luigi est agaçant autant qu’il est touchant. Mondain un peu cynique, il est aussi capable d’aider les autres, de s’entourer de belles personnes dévouées dont sa collaboratrice et meilleure amie Nawel (Audrey Tautou) ou d’un grand metteur en scène japonais. Car Luigi envisage la vie comme une suite d’aventures inconnues, de possibles surprises, de hasards heureux et sait rester positif coûte que coûte. Irresponsable, flegmatique, immature ou simplement perdu ? Exubérant et volubile, Luigi prend la vie telle qu’elle vient, s’arrête boire des coups dans des bars, parle à tout le monde et parvient à ses fins. Il charme et rebute mais toujours rassemble. Sa déambulation nous fait traverser des bars à l’ambiance enflammée, la maison montreuilloise de Marcel et sa grande famille, un zoo et nous embarque au milieu d’une galerie de personnages rocambolesques (le regretté Michel Galabru, Lionel Abelansky, Grégory Gadebois pour ne citer qu’eux). C’est foutraque, drôle, touchant et clairement réjouissant. La rencontre presse s’annonce bien !


Changement de registre avec la deuxième séance presse de la matinée enchaînant la précédente : UNE VIE de Stéphane Brizé présenté en avant-première et dans le cadre d’un hommage rendu au réalisateur. Adapté du roman éponyme de Guy de Maupassant, UNE VIE retrace l’histoire de Jeanne (formidable Judith Chemla) de son mariage avec Julien de Lamare (Swann Arlaud) à sa fin de vie.

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Jeanne a hérité du Château normand de ses parents où elle s’installe avec son mari Julien. Très vite elle découvre ses travers, son avarice et surtout ses infidélités. Elevée par des parents aimants (Jean-Pierre Daroussin et Yolande Moreau), elle a appris à pardonner et accepte le retour de Julien auprès d’elle. Elle qui est pure et ne conçoit que la vérité se retrouve à vivre au coeur même du mensonge. Lorsqu’elle découvre que Julien la trompe avec sa fidèle amie Madame de Fourville (la trop rare Clotilde Hesme), elle est anéantie mais ne se décide pas à l’avouer à Monsieur de Fourville pour lui épargner sa peine. Il l’apprend malgré tout et élimine les amants adultères avant de se suicider. Jeanne se retrouve seule avec ses parents, son fils Paul étant envoyé en internat.

UNE VIE se situe du point de vue de Jeanne et filme les personnages au plus près, ne laissant rien au hasard, ni le vent sur les feuillages, ni une mèche de cheveu qui retombe, avec une délicatesse chère à Stéphane Brizé. Magnifiquement éclairé par Antoine Héberlé, UNE VIE traduit avant tout l’extrême solitude des êtres, la simplicité des gestes qui se rejouent à l’infini, la fatalité des actes qui se suivent avec ironie et l’inexorabilité du temps. La vie de Jeanne est faite de souffrance mais aussi de joies que le cinéaste fait surgir dans des flash backs muets comme autant de fulgurances. Jeanne se raccroche à la douceur de ses souvenirs les plus beaux comme sa mère Adélaide se raccroche à ses souvenirs passés en relisant ses lettres. Ainsi revoit elle son fils Paul devenu un jeune homme dilapidant toute sa fortune sous les traits du petit enfant rouquin qu’elle promenait en bord de mer, ou Julien comme l’homme qui lui promettait de l’aimer toute sa vie. UNE VIE est une ode à l’amour inconditionnel, à la quête de vérité, à la pureté de l’âme et des rêves. Un film magnifique à ne manquer sous aucun prétexte !

A 16h30 commence une autre projection de la sélection « films d’évasion », véritable chef d’oeuvre du cinéma français, LA GRANDE ILLUSION de Jean Renoir. Immanquable même si on l’a vu des dizaines de fois ne serait-ce que pour le découvrir sur grand écran.

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Nous sommes en pleine guerre avec l’Allemagne en 1916. Maréchal (Jean Gabin) et le Capitaine de Boeldieu (Pierre Fresnay) sont retenus prisonniers en par le Capitaine Von Rauffenstein (Erich Von Stroheim) qui les traite avec le plus grand soin. Ils sont ensuite transférés dans un autre camp de prisonniers où ils rencontrent d’autres compatriotes dont Rosenthal, un lieutenant qui partage tous ses colis de nourriture avec ses nouveaux comparses. Ensemble ils creusent un tunnel pour s’évader mais le jour de leur tentative, ils sont à nouveau transférés dans une forteresse tenue par Von Rauffenstein. Leur désir d’évasion reprend et Boeldieu met en place un plan pour assurer cette seconde tentative.

LA GRANDE ILLUSION est l’un des plus beaux films de camaraderie, de solidarité et d’intégrité qui existe. Jean Renoir au sommet de son art rend hommage aux trois fondements de la devise républicaine en s’attachant à réunir des personnages de classe sociale différente mais unis par le même désir de liberté et de fraternité. La scène du spectacle bousculée par la nouvelle de la bataille de Douaumont où tous se mettent à chanter la marseillaise est tout simplement bouleversante tout comme la scène qui succède où Gabin enfermé au cachot explose en colère d’une façon effroyable. Gabin est incroyablement juste et touchant, très beau aussi dans ce plan en plongée, ses yeux bleus semblant déjà dériver vers la folie. Le maton allemand lui tend alors des cigarettes et un harmonica et on entend en off Gabin jouant l’air de « Froufrou ». Dans une autre scène, ils reçoivent des malles d’habits de femmes et se ruent dessus pour imaginer leur spectacle et pour rêver un temps à la présence d’une femme. « Arrête tu vas nous enlever l’imagination“ dit Maréchal. Le silence saisissant quand l’un d’entre eux réapparait déguisé en femme est inoubliable. Les acteurs livrent des performances inoubliables elles aussi (n’oublions pas Carette et Marcel Dalio). Un des plus beaux films qu’on ne se lassera jamais de revoir.


Une tarte chèvre basilic et une bière avant d’attaquer la dernière séance de cette deuxième journée : un film en compétition européenne dont le jury est présidé par Jean-Pierre Améris, ANNA’S LIFE de la georgienne Nino Basilia.

Anna, mère célibataire élève seule son fils autiste Sandro. L’établissement spécialisé qui accueille Sandro coûte cher et Anna enchaine les petits boulots pour arriver à survivre. Son projet : émigrer aux Etats Unis pour enfin s’en sortir. Mais la course au visa s’avère un calvaire, le salaire d’Anna étant jugé trop faible pour le consul et trop élevé pour obtenir des aides. Elle rencontre Otto qui lui propose moyennant beaucoup d’argent de lui fournir un visa. Anna fera tout son possible pour réunir la somme jusqu’à faire des choix discutables.

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ANNA’S LIFE est un film fort sur la condition des femmes qui paient cher leur désir d’indépendance. Anna rencontre de nombreux obstacles et tente de les dépasser un à un même lorsque c’est elle qui les provoque. Car comment ne pas craquer ou se tromper en situation de désespoir ? Quelle force faut-il trouver en soi pour continuer à avancer ? La mise en scène est soignée tout comme les cadres aux profondeurs de champ très dessinées tel ce plan d’Anna en arrière plan dans son lit. L’actrice principale (Eka Demetradze) y est épatante. Un premier film réussi.


 Vendredi 11 novembre : J8 du festival
Grand soleil ce matin sur Arras où l’on a pu entendre les cloches tinter en ce jour du 11 novembre. Les ruelles n’étaient pour autant pas désertes et les nombreux festivaliers réunis malgré le froid sur la place du Beffroi où se jouait un spectacle de rue ambiance chevaliers des temps modernes et combat à l’épée.

Direction le Cinemovida pour une première séance de la sélection « Visions de l’est », NIGHT’S LIFE du slovène Nocno Zivljenje. Basé sur un fait divers, le film retrace en quasi temps réel les minutes succédant la découverte par trois jeunes en vélo du corps gisant et nu de Milan, un avocat impliqué en politique. L’ambulance arrive, procure des premiers soins avant d’alerter la police et de l’emmener à l’hôpital bientôt rejoint par sa femme Léa avertie du drame. L’homme a été grièvement mordu par des chiens et dans les pièces à conviction se trouve un gode miché.

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La temporalité réaliste du film nous saisit et nous embarque au coeur d’une sombre histoire jamais élucidée. Le cinéaste convoque l’imaginaire du spectateur en ne donnant jamais de réponse. Léa comme le collègue de Milan craignent que la presse ne s’empare de l’affaire. Quelles sont leurs raisons ? Léa en sait-elle plus qu’elle ne l’affirme ?

S’appuyant sur une mise en scène très maitrisée, NIGHT’S LIFE dérange et secoue en ne s’attachant qu’à filmer ces minutes avec un souci réaliste percutant. Un film puissant qui montre que les réponses ont parfois moins d’intérêt que les questions.


Un repas sur le pouce au Village du Festival avant la prochaine séance du film de Marco Bellocchio, FAIS DE BEAUX REVES, présenté en avant-première. Massimo perd subitement sa mère d’une soi disant crise cardiaque foudroyante. L’enfant grandit et devient journaliste sportif mais reste néanmoins torturé par cette disparition jamais éclaircie.

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On ne présente plus le cinéaste italien Marco Bellocchio, auteur de Les poings dans les poches, Le sourire de ma mère ou encore Vincere. FAIS DE BEAUX REVES ne tient malheureusement pas les promesses de mise en scène à laquelle le cinéaste avait pu nous habituer. Le récit traverse les différentes périodes de vie de Massimo (Valerio Mastandrea) de façon déconstruite et sans pertinence apparente. On passe de l’enfance à l’âge adulte et inversement avec davantage l’impression de tourner en rond que d’avancer, puisqu’au final ne reste qu’une seule et même question à résoudre pour Massimo : comprendre réellement comment est morte sa mère. Nous sommes du coup laissés à distance et chaque scène qui relate un évènement différent de la vie de Massimo semble vain et presque inutile.

Loin d’être une fresque, le film fait des digressions qui sonnent creux et qui ne s’inscrivent pas réellement dans le récit comme les scènes où Massimo part en Bosnie en grand reporter ou son aventure avec Bérénice Béjo auquel on a du mal à croire. Le sommet de ces flash backs d’enfance réside dans une scène où Massimo ado se retrouve chez l’un de ses amis, accueilli par une mère envahissante (Emmanuelle Devos) dont la présence ne fait que raviver l’absence de sa mère disparue. Elle se met à entonner « Colchique dans les prés“, ce qui laisse Massimo rêveur. N’y avait-il pas de conseiller musical dans le budget du film pour éviter cette scène aussi absurde que ridicule ?

On notera malgré tout quelques beaux moments, notamment les scènes avec Massimo enfant formidablement interprété par Nicolo Cabras. Un film décevant qui ne laissera pas un souvenir impérissable dans cette édition 2016.


Petit tour sur la place du Beffroi histoire de profiter des derniers rayons de soleil hivernal avant de s’enfermer à nouveau en salles et découvrir le film israélien de Asaph Polonsky UNE SEMAINE ET UN JOUR programmé dans la section « Cinémas du monde ».

Cette comédie douce amère aborde le sujet du deuil en relevant le pari de rester léger et grave à la fois. Le film se déroule le temps d’une journée, celle qui suit Shiv’ah (les 7 jours de deuil de la tradition juive). Alors qu’ils viennent d’enterrer leur fils unique, Elyal et Vicky (Shai Avivi et Evgenia Dodina) doivent continuer d’avancer, retourner travailler, gérer les dernières formalités liées aux obsèques. Mais plutôt que de s’atteler à ses taches, Elyal, sorte de Ben Stiller version grisonnante, s’accorde une dernière journée d’errance et se rend à l’hôpital récupérer la couverture de son fils décédé Ronnie. Pas de couverture mais à la place un sac de marijuana médicinale. Eyal essaye en vain de rouler un joint et finit par solliciter le fils de ses voisins avec lesquels il est fâché. Cette première journée s’annonce donc un peu chaotique, salvatrice et donne lieu à des scènes aussi cocasses qu’émouvantes.

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En abordant la question du deuil, UNE SEMAINE ET UN JOUR soulève d’autres questions. Comment peut-on apprendre à revivre à nouveau ? Quel temps s’accorder pour peu à peu se relever ? Comment renouer avec ceux qui restent ? Un film poétique, drôle et touchant.


Trente minutes de courte pause avant la deuxième séance « Visions de l’est » de la journée avec le film du tchécoslovaque Ivan Passer, ECLAIRAGE INTIME réalisé en 1965.

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Petr passe le week end chez Bambas, un de ses amis musiciens comme lui, pour donner un concert dans une petite ville de Bohème. Filmé dans des décors naturels avec des acteurs non professionnels, ECLAIRAGE INTIME dresse le portrait de gens ordinaires avec un ton qui oscille entre burlesque et documentaire. Ivan Passer filme tous les petits gestes, les repas, les pleurs, les chamailleries, les retrouvailles. C’est simple et beau. Souvent drôle aussi comme la scène de fou rire de Stepa ou la répétition des quatre amis musiciens. « C’est plus facile de pleurer que de rire » dit l’un d’eux. Les deux ne sont jamais bien loin chez Passer. Un des films référence de la Nouvelle vague tchèque.

Comme tous les soirs, un concert nous attendait au Village après les dernières projections : une fanfare qu’on avait déjà croisée itinérante dans les rues d’Arras pendant la journée et qui est apparue comme un joli clin d’oeil au film d’Ivan Passer !

Au final cette 17ème édition du Arras Film Festival nous aura séduit par sa belle programmation qui traduit toute la diversité du cinéma français, européen et international. L’occasion aussi de revoir des classiques dans des copies magnifiquement restaurées et de confirmer le talent des cinéastes de d’Europe de l’est. On retiendra aussi le formidable accueil que nous ont réservé l’équipe et ses nombreux bénévoles. Vivement l’édition 2017 !

RENCONTRE AVEC BERTRAND TAVERNIER

(c) Max Rosereau

Il est arrivé mardi dernier à l’hôtel où se tenait la conférence de presse avec sa démarche si singulière, son allure un peu gauche, ses bras pendant le long du corps et son écharpe bleue assortie à sa tenue. Bertrand Tavernier nous touche d’emblée peut être parce qu’il semble pouvoir vaciller à chaque instant. C’est son côté Gary Cooper, fort et fragile à la fois. Il s’est assis, attendant nos directives, a commandé un thé et s’est immédiatement mis à parler pour combler les quelques secondes de trouble que provoque son arrivée. Car Bertrand Tavernier impressionne, intimide. J’ai travaillé à ses côtés pendant quatre années ce qui me donne une longueur d’avance pour le décrypter. Je sais donc aussi qu’il peut facilement s’irriter face aux questions ou remarques ineptes. Aussi doux, tendre, attentionné envers ses collaborateurs que fougueux, passionné et parfois colérique, Bertrand Tavernier est imprévisible. Généreux aussi. Il aime partager ses coups de coeur (disques, livres, dvds) comme les spécialités culinaires et autres friandises qu’il ramène au fil de ses voyages et distribue à qui se trouve sur son chemin. C’est un peu d’ailleurs ce qu’il fait avec ce Voyage à travers le cinéma français en partageant avec nous les films qui l’ont marqués. Bertrand Tavernier aime raconter, défendre les films et pourrait parler sans s’arrêter, multiplier les digressions. .J’avais le droit à une demi heure en tête à tête. C’est beaucoup (et pas assez). J’aurais aimé évoquer avec lui tant d’autres films, les siens comme ceux des autres. Retour sur mon entretien avec lui.

On a l’impression que tu portes ce film depuis toujours. Y a-t-il eu un élément déclencheur, une urgence de transmission ? Qu’est ce qui a été possible ou différent et qui ne l’était pas avant ?

J’avais eu une ou deux fois une proposition de la BBC mais je n’arrivais pas à trouver l’angle. Et puis il y avait cette contrainte de format (52’) qui me paraissait impossible. C’est en me disant qu’il fallait que j’en parle de façon personnelle que petit à petit le projet a grandi dans ma tête et s’est imposé. Je ne peux pas dire s’il y a eu un élément déclencheur sinon que cela devenait une urgence car je voyais des institutions chargées de diffuser, de protéger ou de vanter le patrimoine qui ne le faisaient plus, qui abandonnaient leurs taches et qui traitait ça de la même manière que quand avec Thierry (Frémaux) on voulait monter le projet du Festival Lumière. On nous rigolait au nez en nous disant : “vous revenez au temps du ciné club“. Ce Festival est aujourd’hui un énorme succès et je me suis dit qu’il fallait y aller car ce cinéma français n’était pas dépassé, qu’il était très divers, bourré d’énergie de vitalité, de passion et que je pouvais en parler à travers des bouts de ma vie. La conjonction de tout ça est devenue imparable.

Le cinéma chez toi pourrait être une histoire sans fin. Une suite pour la télévision est attendue. Comment as tu dessiné les contours de ce voyage qui n’est ni chronologique ni exhaustif ? Où l’arrête-t-on ?

C’est très difficile. Je savais que j’avais envie de démarrer avec le sanatorium ce qui me faisait partir de Jacques Becker et de mon premier choc, Dernier atout, que j’ai mis 30 ans à identifier. Après, c’est le fruit d’un énorme travail avec des liaisons qui se sont imposées naturellement, de Becker on est arrivé rapidement à Renoir puisque je les ai découverts à peu près en même temps. Ensuite il a fallu jongler, faire plein d’essais et abandonner certains quand on se rendait compte qu’ils ne s’ancraient pas dans la dramaturgie. Et je ne parle pas ici des films qu’on a du abandonner faute de matériel ou de problèmes de droits d’auteur.

falbalas
Falbalas de Jacques Becker

Choisir c’est renoncer. N’y a t-il pas des frustrations ou des regrets à ne pas être exhaustif dans ses coups de cœur quand il s’agit de transmettre et de partager comme tu le fais ?

Je pensais toujours qu’il y aurait une suite derrière, on en avait parlé très tôt avec les producteurs. Je savais donc que je pouvais compter sur la série (NB : une suite de huit épisodes pour la télévision est attendue) qui je le rappelle ne sera pas une version longue du film mais une prolongation. Donc je savais qu’en éliminant Max Ophuls, Guitry ou Pagnol, je pourrais leur consacrer une autre place ailleurs. C’est la dramaturgie qui a imposé l’élimination de certains, et non une question de supériorité des œuvres.

Toi qui détestes les querelles de chapelle, qui es capable d’aimer des films et des cinéastes très différents, vois tu un point commun à tous ces films qui tisseraient le fil invisible de ta cinéphilie ? Qu’est ce que possède un film qu’on a envie de transmettre ?

Non il n’y a pas de point commun. Le propre c’est d’admirer des œuvres totalement diverses, très différentes, de cinéastes parfois qui ne s’appréciaient pas les uns les autres. L’émotion ou le choc ressenti est lui-même très différent. Je ne ressens pas devant Octobre à Paris la même chose que devant un film de Becker, Renoir ou Sautet. Octobre à Paris est un documentaire important sur un évènement terrible même s’il n’est pas toujours réussi. Jacques Panijel est d’ailleurs le seul cinéaste contemporain de ces évènements à faire un film sur cette répression de manifestation. Pour voir le film on a du fuir la police toute une nuit. Je ne mets pas ces films sur le même plan… C’est peut être parce que je suis d’une grande curiosité et que ce qui m’intéressait c’était de montrer l’extraordinaire diversité des talents et casser un peu ces “boites“. L’histoire montre qu’on a parfois essayé de regrouper des gens qui n’ont rien à voir ! Carné dans sa manière de mettre en scène n’a rien à voir avec Grémillon et pourtant ils sont rassemblés sous l’étiquette “réalisme poétique“. De la même manière je trouve l’étiquette “Nouvelle Vague“ complètement creuse ! Il suffit de voir des extraits de Pierrot le fou ou du Mépris à côté d’extraits de Chabrol pour se rendre compte que le cinéma de Chabrol n’a absolument aucun rapport avec celui de Godard.

A propos de la Nouvelle Vague, tu racontes d’ailleurs combien tu as été proche d’eux en tant qu’attaché de presse ou défenseur de la Cinémathèque d’Henri Langlois. Qu’est ce qui t’a éloigné ou rapproché d’eux ?

J’étais très proche d’eux, je trouvais d’ailleurs qu’ils innovaient beaucoup et que certains imposaient un cinéma à la première personne qui venait casser les conventions du cinéma français qui à partir du milieu des années 50 devenait guindé, raide, statique. Ce n’était pas le cas de tous les films mais il y avait cette tendance-là. Ils amenaient des choses personnelles qui trouvaient racines dans un cinéma d’avant. Le côté autobiographique de Truffaut par exemple trouve ses racines dans un film comme Premières armes de René Wheeler. D’ailleurs Truffaut revendiquera son influence. J’aime moins en revanche certaines déclarations de leurs défenseurs qui font table rase de tout un cinéma, ce qui n’était pas le cas de Truffaut ou Chabrol. Chabrol aimait beaucoup les films de Duvivier, Truffaut a défendu des films d’Autant Lara et de Duvivier, il en a beaucoup cassés mais en a défendu d’autres. Malheureusement après on a eu affaire à des disciples plus intransigeants que leurs maitres qui appliquent une forme d’intégrisme auquel je m’oppose.

En défenseur d’un certain cinéma, tu “réhabilites“ plusieurs cinéastes oubliés ou méprisés. A l’inverse tu n’oublies pas de dévoiler le passé obscur de Jean Renoir, l’un des maitres incontestables du cinéma français. Est-ce une manière de rééquilibrer tout cela ?

Non mais de prendre en compte le paysage du cinéma français qui est extrêmement varié, accidenté et comprend énormément de choses différentes. Il faut essayer de faire table rase de querelles complètement idiotes et d’observer les faits. Saluer les qualités de la Nouvelle Vague par exemple, il suffit de voir la photo couleur de Pierrot le fou ou du Mépris pour voir la différence immense avec les films français en couleur des années 50. Si vous comparez avec Le Rouge et le noir ou Les régates de San Fransisco d’Autant-Lara ou avec la plupart des films français de l’époque, vous réalisez qu’ils sont horribles, sur-éclairés. C’est incroyable la mocheté des films en couleur français ! Il y a très peu d’exception jusqu’au moment où Henri Decae va trouver des choses intéressantes et où Raoul Coutard va amener dans la couleur ce qu’on ne voyait pas dans les films de Christian-Jaque ou de Richard Pottier.
La Nouvelle vague a permis de casser la dictature de ce cinéma en couleur sur-éclairé là où les chefs opérateurs des années 50 avaient 10 ans de retard sur les anglais ou les américains. De temps en temps, on tombe sur quelques surprises comme certaines scènes nocturnes de La Caraque blonde de Jacqueline Audry, et ses plans du cavalier sous un ciel d’orage photographié par Marcel Weiss qui reste sans comparaison dans le cinéma français. Mais la Nouvelle vague va aussi faire disparaître les extérieurs très populaires du cinéma français qu’on trouve par exemple dans les films de Henri Verneuil, (Des gens sans importance). On se promène à Saint-Germain des prés, sur les Champs Elysées. La banlieue est absente, tout comme les classes populaires ou la classe ouvrière. Les films historiques vont disparaître aussi et ce n’est que très tardivement, avec la couleur que Truffaut va réaliser Adèle H. Un petit détail encore, à la fin des années 50, les deux seuls films qui constituent des défenses de l’avortement sont deux films d’Autant-Lara très ignorés, Journal d’une femme en blanc et Le nouveau journal d’une femme en blanc. Ce sont des films incroyablement en avance sur leur époque, audacieux et féministes. Ce sujet est complètement ignoré par la Nouvelle vague.

Le mépris de Jean-Luc Godard
Le mépris de Jean-Luc Godard

Tu es un conteur hors pair. Comment parviens-tu à retenir autant d’anecdotes, de détails, de citations avec cette précision ?

Je ne note rien, je m’en souviens. On retient en racontant souvent. Puis je suis très marqué par des épisodes de ma vie que je n’oublie jamais. Par exemple, les déclarations de Gabin lors de nos rencontres, je les connaissais presque mot à mot. Je me souvenais des expressions peut être aussi parce que je suis metteur en scène et que tout d’un coup je repère ce qui m’intéresse et me dis “c’est comme ça qu’il faudrait le tourner“. Mais des expressions comme “ le lapin des flandres“ de Gabin…. c’est totalement inouï cette manière de parler !

Tu consacres un chapitre à Gabin et à pas mal de cinéastes ou compositeurs. Que des hommes. N’as-tu pas de passion pour une actrice, comme Paul Vecchialli peut l’avoir pour Danielle Darrieux ?

Je me suis dit que j’aurai droit à la question ! Je ne trouve pas d’exemple comme Gabin. Au niveau de la qualité, si, c’est Darrieux mais elle n’a jamais initié un film. Gabin achetait les droits d’un livre avec Duvivier, créait une coopérative pour aider à démarrer La grande illusion, achetait les droits de La traversée de Paris (Marcel Aymé) avec Jean Aurenche. Il n’existe pas d’exemples dans le cinéma français de gens qui s’investissent autant. Gabin co-produit Le chat (Granier-Deferre). Cet engagement me touche. En plus dans les années 30, Gabin ne s’est pas beaucoup “gouré“ ! L’équivalent féminin de Gabin aujourd’hui c’est Catherine Deneuve ou peut être aussi Jeanne Moreau. Dans l’époque que je traite, il y a évidemment plein d’actrices géniales comme Mireille Balin, bien plus moderne qu’on ne l’imagine dans Menaces (de Edmond T. Greville), ou la très sous-estimée Annabella ou encore Blanchette Brunoy qui est une comédienne prodigieusement juste dans tous ses films.

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Jean Gabin dans « Le jour se lève » de Marcel Carné

Tu es passé de spectateur à cinéphile puis d’assistant réalisateur à attaché de presse avant de devenir le cinéaste que l’on connaît. La magie du cinéma à laquelle tu rends hommage est-elle intacte, est-elle la même sur un film que l’on découvre en spectateur que sur un film sur lequel on a travaillé ?

Oui la magie continue sur tous ces films. Quand j’ai revu Le mépris ou Cléo de 5 à 7 (Agnès Varda), j’étais complètement bouleversé. La 317ème section (Pierre Schoendoerffer) est une des plus grandes séances que j’ai pu avoir en revoyant tous les films. C’est un film “génialissime“. Je continue d’avoir des chocs énormes. Là récemment, j’ai revu La tête d’un homme de Julien Duvivier et je l’ai revu une deuxième fois de suite tant le choc a été grand. C’est inouï d’audace. J’ai d’ailleurs essayé de noter toutes les audaces mais il y en a tellement dans la narration, dans la mise en scène… Et cette magnifique chanson écrite par Duvivier et interprétée par Damia est d’une beauté extraordinaire.

Photo de couverture (c) Max Rosereau

NAIS, TOPAZE ET LE SPOUNTZ enfin en salles

Mission Distribution nous offre une belle surprise pour cette rentrée : trois films de Marcel Pagnol en version restaurée et pour la première fois en salles depuis 50 ans : Topaze, Le Schpountz et le moins connu Naïs.  On avait déjà eu la chance de redécouvrir le chef d’oeuvre qu’est La Trilogie marseillaise (Marius, Fanny et César) dans une magnifique restauration en décembre dernier. C’est maintenant au tour de Fernandel d’être à l’honneur dans trois de ses meilleurs rôles.

Commençons dans l’ordre chronologique. Le Schpountz sort en 1938 juste après La trilogie marseillaise (dont seul le dernier volet, César, est réalisé par Marcel Pagnol lui-même). L’idée du film serait venue à Pagnol lors du tournage d’Angèle (1934) où un homme débraillé se pointait chaque jour sur le tournage en prétendant que son valet l’avait mal accoutré. Le Schpountz c’est donc Irénée (Fernandel) un paysan élevé par son oncle (toujours formidable Charpin) qui plutôt que de reprendre le commerce de celui-ci préfère se rêver en star de cinéma. Lorsqu’un tournage se déroule dans son village, Irénée saute sur l’occasion de prouver son “talent“ et l’équipe, pour se moquer de lui, décide de lui laisser croire qu’il a toutes ses chances en l’invitant à les rejoindre sur Paris. Mais Irénée sera peut-être plus doué que ce que tout le monde veut bien croire…

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On retrouve dans Le Schpountz les thèmes chers à Pagnol comme les relations familiales (ici il s’agit d’un oncle et de son neveu), le désir d’émancipation, les différences ville-campagne. Pagnol en profite pour dresser un portrait au vitriol d’une industrie (le cinéma) arrogante qui ne l’a pas épargné lors de son passage du théâtre au septième art. Le Schpountz est une fable aussi drôle que touchante et Pagnol prouve ici encore son immense talent de dramaturge. Les dialogues sont croustillants et Pagnol offre à Fernandel l’une de ses scènes les plus réjouissantes lorsqu’il improvise une audition devant l’équipe pour montrer l’éventail de son jeu !

En 1945 lorsque sort Naïs, Pagnol a déja réalisé plusieurs grands succès comme La femme du boulanger ou La fille du puisatier. Adapté d’une nouvelle d’Emile Zola, Naïs raconte les amours interdites de la belle Naïs, fille du paysan Micoulin, et de Frédéric, fils des patrons de ce dernier. Toine (Fernandel) est l’ami de Frédéric et amoureux de Naïs dont il n’espère rien étant donné sa laideur et sa bosse de Quasimodo. Par amour pour Naïs, il accepte de cacher à Micoulin leur relation. Mais Micoulin finit par le découvrir et veut venger son honneur en éliminant Frédéric.

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L’histoire de Naïs pourrait se confondre avec celle d’Angèle (1934) ou de La fille du puisatier tant on retrouve de nombreuses similitudes : le père bourru qui s’oppose à sa fille, les amours illicites, les différences de milieu social, l’ami de toujours un peu naïf et plein de bon sens qui s’avérera être d’un grand soutien, des dialogues marquants et d’une profondeur extrême. Pagnol touche autant qu’il amuse, et sa grande force est de savoir nuancer ses personnages et de leur offrir une palette d’humanité large. Ainsi le père violent peut s’avérer un homme moins méprisable qu’il n’y parait. Quant au rôle de Toine le bossu, c’est probablement le plus beau rôle de Fernandel, à la fois attachant, juste et généreux, de celle qui nous réconcilie avec les Hommes.

Pagnol réalise Topaze en 1951. Il a déjà adapté sa propre pièce en 1936 mais déçu du résultat, il décide d’en faire un remake avec dans le rôle titre, Fernandel. Le film relate les aventures d’un instituteur dévoué et intègre (Topaze) qui se fait renvoyer de son établissement pour avoir refusé de modifier les notes d’un de ses mauvais élèves fortunés. Il se retrouve contraint à survivre en tant que répétiteur d’une riche famille et très vite devient l’objet d’un conseiller municipal corrompu à son insu. Quand il réalise l’imposture dont il est victime, Topaze s’avère moins honnête et moins naïf qu’il n’y parait.

Topaze

Topaze est à nouveau pour Fernandel l’opportunité de prouver son grand talent de comédien dans le double registre tragique et comique. Comme Irénée dans Le Schpountz, Topaze apprend vite les codes du monde cruel et immoral où il évolue et le retournement de situation est aussi cocasse qu’hilarant. Cette ultime version rencontrera un grand succès public même si Pagnol n’atteint pas la qualité de son cinéma d’avant-guerre.

Au final, ce sont trois films de Pagnol qui, s’ils n’égalent pas La trilogie marseillaise ou Manon des sources, restent néanmoins des films à découvrir. Pagnol prouve ici encore qu’il était un grand cinéaste en plus d’être un écrivain merveilleux et qu’il avait un instinct indéniable pour révéler l’immense talent de comédiens tel Fernandel ou Raimu (le plus grand acteur de tous les temps selon Orson Welles) en leur offrant leurs plus beaux rôles.

ROSALIE BLUM, un ratage d’un ennui mortel

Un coiffeur de province mène une vie tranquille et ordinaire jusqu’au jour où il croise une épicière quinqua qu’il croit reconnaitre et se met à la suivre. « Leur vie va changer » nous promet l’accroche de Rosalie Blum. Non, en fait vous n’aurez pas mieux, pas plus, comme dans Les chiffres et les lettres.
Adapté de la BD éponyme de Camille Jourdy, le premier film de Julien Rappeneau, fils de Jean Paul, est la preuve parfaite que l’on peut faire du cinéma sans aucune vision et en laissant le spectateur en état de mort cérébrale.

Je n’ai pas pour habitude de dire du mal des films que je vois d’abord parce que je les choisis et suis rarement déçue mais surtout parce que je n’écris pas sur tous les films que je vois et préfère donc parler de ceux que j’aime. Je vais faire ici une petite exception car là il faut avouer que je suis tombée sur une pépite ! Je pensais avoir été invitée à découvrir un feel good movie made in France. Je me suis retrouvée devant un très mauvais téléfilm écumant à peu près tous les clichés du genre avec autant de finesse qu’une charge de sanglier.

Vincent Machot (Kyan Khojandi) suit partout Rosalie Blum (Noemie Llvosky) depuis qu’il l’a croisée dans son épicerie. Est-ce parce qu’il est amoureux ? Est-ce pour fuir sa mère qui le tient encore par le cordon ombilical quand elle ne joue pas aux poupées (si, si) ? Ou autre chose de plus traumatisant ? Rosalie, par l’intermédiaire de sa nièce, va le suivre aussi car rien de tel qu’un peu de piment dans une vie morose à Nevers. Bref, on ne comprend pas bien pourquoi ils se suivent mais franchement on s’en fout pas mal. Rien, absolument rien ne retient l’attention, ni les dialogues convenus, ni l’absence totale de mise en scène, ni l’intrigue tellement téléphonée qu’on devine d’avance le plan qui va suivre. A défaut de nous surprendre, le film aurai pu nous émouvoir ou nous faire rire. En vain. La plus grosse blagounette du film c’est quand l’une des copines d’Aude, la nièce de Rosalie qui suit le suiveur (vous me suivez ?), se fait pipi dessus tellement elle a la trouille. Mouarfff !!! Bidonnant.

Rosalie Blum est une sorte de gros gâteau bien lourd avec tellement de couches qu’on ne peut rien avaler. .Julien Rappeneau ne nous épargne rien, il y est allé à la pelle(teuse) entre la fille rebelle qui cherche à s’émanciper de sa famille bourgeoise, le coiffeur trentenaire sous l’emprise de sa vieille mère, la quinqua solitaire qui cache un grand secret. Certes ils correspondent aux personnages de la BD mais était-il pour autant nécessaire d’en faire des caricatures sans aucune incarnation ? Chaque personnage a son pack accessoires pour souligner sa personnalité, y compris le conseiller Pole emploi qui arbore un gros badge « Pole emploi », on ne sait jamais, il aurait pu perdre le spectateur à ce moment-là devant tant de complexité. On se dit que Julien Rappeneau a du être bien traumatisé par Mulholland Drive.

Et comme si le gâteau n’était pas déjà assez indigeste, il en rajoute dans la description des personnages (j’ai dit description pas psychologie hein).  Aude, la jeune femme rebelle vit dans un atelier d’artiste avec un colocataire fauché et loser. Elle-même ne travaille pas, dort jusqu’à midi car c’est bien connu les chômeurs sont tous des branleurs qui se lèvent tard et fument des pétards comme les chats des Nuls. Heureusement elle a un talent caché de photographe que sa tata a bien repéré ! Rosalie, elle, essaye d’écrire en boucle une lettre à son fils Thomas mais n’y arrive jamais, alors elle froisse ses lettres et quand Vincent les retrouve en fouillant ses poubelles, c’est au milieu de boites de Prozac et de paquets de cigarettes (le pack dépression/solitude/quinqua). On a également droit à une autre couche avec les deux lourdauds qui poussent Vincent à aller parler à Rosalie, à l’extra couche Oedipe utilisée une bonne dizaine de fois (au cas où on nous aurait déjà débranchés et on ne comprendrait pas). Je n’évoquerai pas le cas d’Anémone qui campe avec tellement de subtilité la mère possessive et folle dingue qu’on en viendrait presque à regretter Marthe Villalonga. Quant à Kyan Kojandi, il pourrait nous faire un épisode inédit de Bref, dire « Bref. J’ai tourné dans une daube. »*

La seule question qui nous taraude : que sont allés faire Noémie Llvosky et Kyan Khojandi dans cette galère ?

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*Bref. Un matin j’ai reçu un scénario de Rappeneau, j’ai cru que c’était le père, mais c’était le fils. Je me dis tant pis, c’est pas déjà mal. Je lis le scénario, je prends une douche, je relis le scénario, pas sûr de trouver ça drôle. Je reprends une douche. Mon agent m’appelle, il me dit « c’est de la bombe, c’est le nouvel Amélie Poulain ». Je relis le scénario, je vois que le tournage est à Nevers, je reprends une douche. Là mon banquier m’appelle, je suis à découvert. Mon agent me rappelle. Je dis oui. Bref j’ai tourné dans une daube. »

 

 

 

 

 

RENDEZ-VOUS GARE DE L’EST

Une femme seule en scène raconte son quotidien entre son travail, son mari, ses petites nièces et sa folie. Pour ce spectacle créé à la Comédie de Reims en 2013 et repris en 2015 aux Bouffes du Nord, Guillaume Vincent a enregistré ses échanges avec une femme atteinte de maniaco-dépression pendant six mois lors de leurs rendez-vous Gare de l’est. La retranscription du texte traduit les ressorts mêmes de la dépression et dresse le portrait d’une femme dans son  intimité, ses questionnements et l’emprise de la maladie.

La femme  a environ 30 ans. Elle est mariée à un homme doux et aimant. Il s’appelle Fabien et elle l’aime plus que tout au monde. Car Fabien la comprend, la connait. Oh bien sûr ce n’est pas simple tous les jours. Faut dire que la dépression altère drôlement la libido. Elle, elle préfère les câlins. Elle travaille dans un magasin de déco. Elle aime bien ce qu’elle fait, surtout les enfants qui accompagnent leurs parents. Elle adore les enfants, en particulier Elisa sa petite nièce. Ca lui fait peur aussi. Ca lui rappelle qu’elle aura du mal à en avoir. Oui à cause des médicaments. Il lui faudrait arrêter le traitement et ça, elle en est incapable. Elle avale des tonnes de médicaments pour rester de debout et ne pas succomber à sa folie. Elle en rit aussi même si elle a pris beaucoup de poids. Un jour, elle s’est retrouvée à Sainte Anne, attachée, c’est horrible d’être attachée, surtout les poignets, on ne peut rien faire. Aujourd’hui, elle préfère décider seule de son internement, parce qu’on ne le sait pas, mais seule la personne commanditaire de l’hospitalisation a le pouvoir d’y mettre fin. Ce qu’il se passe au moment du basculement… c’est compliqué à expliquer, on le sent dans tout son corps, on imagine des choses, on se sent partir… et puis parfois on parvient à remonter à la surface.

Elle va mieux, elle le sent. Elle a diminué le traitement. Peut être même qu’elle va faire un enfant avec Fabien. Sa mère est de passage à Paris, elle va essayer de la voir, d’être forte et de l’écouter se plaindre. Sinon, elle s’est fait virée à cause de la petite stagiaire, enfin pas vraiment à cause d’elle, à cause de sa dépression aussi. Depuis, Fabien lui parle moins, il n’y arrive plus. Elle ne recherche pas encore un travail, elle sait qu’elle n’y arriverait pas là. Heureusement elle a ses rendez-vous Gare de l’est le mardi matin, un espace où se raconter, où nous raconter.

« Au fur et à mesure de nos « rendez-vous », en retranscrivant méticuleusement ses mots, je me suis rendu compte que le sujet c’était bien elle et non sa maladie » explique Guillaume Vincent l’auteur et metteur en scène. Le texte reprend les hésitations, les digressions, les pensées immédiates, les peurs et décortique les mécanismes d’une mélancolie incontôlable.

« Je voulais que ce monologue retranscrive le mouvement même de sa maladie » précise Guillaume Vincent. Le portrait de cette femme formidablement interprétée par Emilie Incerti Formentini se dessine donc derrière ce récit spontané, intime, d’une lucidité déconcertante et pleine d’humour, vient nous bousculer, interroger notre propre folie, et témoigner de la difficulté de vivre au quotidien avec ce mal. Nous, spectateurs, sommes laissés dans la lumière et littéralement pris à témoin et embarqués pour un voyage vers la folie ordinaire que nous ne sommes pas prêts d’oublier.

Pour prolonger ces « rendez-vous », le Théâtre du Nord propose une rencontre-discussion ce vendredi à 18h et un café philo demain à 16h autour de la mélancolie.

Plus d’infos par là

BEAU COMME BOWIE

Lundi matin, la nouvelle tombe : Bowie est mort. J’ai beau lire et relire la nouvelle sous toutes les coutures de mon fil twitter, je n’y crois pas. Bowie ne peut pas mourir. S’il y en a bien un d’immortel, c’est lui. Pas seulement pour les personnages qu’il a interprétés au cinéma comme celui de l’immortel John Blaylock dans Les Prédateurs auprès de l’autre immortelle Catherine Deneuve ou le rôle d’un extra terrestre dans L’homme qui venait d’ailleurs. Bowie est immortel car il incarne un univers à lui tout seul, un mythe, une icône, un dieu vivant, un génie inventif, un créateur sans cesse en renouvellement. Il venait d’ailleurs c’est sûr, du coup la question de vie ou de mort ne se posait pas.

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J’ai découvert David Bowie quand j’avais 15-16 ans. Je passais tout mon temps chez une amie qui vivait avec son frère et sa soeur plus âgés. Ensemble, on passait nos soirées à écouter les vinyles du frangin, les Stones, Led Zep, Iggy Pop, Lou Reed, The Velvet Underground, Neil Young et David Bowie. Puis ce fut au tour de l’amoureux de mon amie de nous faire découvrir d’autres titres. Il semblait avoir remporté l’unanimité tant ses play list étaient aussi géniales et raccord avec notre nouvelle culture musicale. Lui, c’était un grand malade de Bowie. Il les avait tous. On découvrait chaque jour une nouvelle facette du gars Bowie. On découvrait aussi Bowie acteur, les psychédéliques années 70, l’expérimental Performance avec Mike Jagger, l’androgynie, et avant tout une musique qui te faisait décoller bien loin.

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Bowie l’atypique, l’indomptable caméléon à la beauté singulière, androgynique et glam, ne reculait devant rien, n’hésitait pas à se transformer en femme, à se teindre les cheveux en rouge, à se maquiller ou à incarner ses propres personnages. Faut dire qu’il en connaissait un bout sur comment cultiver son image.
Un jour, il débarqua sur un plateau TV habillé en combinaison bariolée, cheveux rouges et l’air de sortir tout droit d’Orange mécanique. C’était la naissance de Ziggy Stardust.

Bowie ne vieillira jamais, comme sa musique, il restera toujours d’une modernité inventive absolue. Les rues sont désertes d’artistes comme lui. Bien sûr on voit poindre des tas de petits groupes à droite à gauche, certains sont même pas mal mais franchement, aucune comparaison, non ? Je sais, je parle comme une vieille de quarante ans qui se désole de la médiocrité contemporaine. Mais faut quand même bien avouer qu’on vit une période de régression totale (Donald Trump, le jihadisme, les injustices sociales qui enterrent vivants les trois quart de la planète comme Bowie dans Furyo d’Oshima, si ça ce n’est pas de la régression, et encore je m’arrête là pour ne pas détruire ma résolution d’optimisme de janvier), c’est la faute à personne (enfin si un peu quand même), juste à notre monde en décrépitude où la subversion semble avoir laissé place à une condescendance résignée. Heureusement l’art n’est pas mort, loin de là, la musique non plus. Mais peut-on parler de relève ? Qui peut se revendiquer comme un digne successeur d’un Bowie de nos jours ? Franchement, je ne vois pas.

LONDON - MAY 12: David Bowie performs live on stage at Earls Court Arena on May 12 1973 during the Ziggy Stardust tour (Photo by Gijsbert Hanekroot/Redferns)
LONDON – MAY 12: David Bowie performs live on stage at Earls Court Arena on May 12 1973 during the Ziggy Stardust tour (Photo by Gijsbert Hanekroot/Redferns)

Alors tant pis pour la relève, les écrits restent, les musiques aussi. Quelque soit notre génération, on continuera longtemps d’écouter Space Oddity (meilleur album de tous les temps), Ziggy Stardust, Heroes, Hunky Dory pour ne citer qu’eux, et on se laissera bercer par ces sons de l’espace, là où il y a une vie sur Mars.

Goodbye Major Tom !

« Though I’m past one hundred thousand miles
I’m feeling very still
And I think my spaceship knows which way to go
Tell my wife I love her very much, she knows »

Happy new year !

Ouf 2015 est passé ! Tant mieux, ça devenait pesant à force. Et comme chaque année, on peut remettre les compteurs à zéro (ce qui n’enlève en rien le kilométrage on est d’accord) et repartir plein d’espoir, d’envies et pourquoi pas, de résolutions.
En plus 2016 offre plein de jolis possibles (et de rimes prometteuses).

Alors parions que 2016 sera une année balèze, sans foutaises et une fabuleuse parenthèse qui restera ouverte sur nos rêves.

Et comme chaque année, je vous ai concocté des voeux tout en cinéma.

Une merveilleuse année à vous !