CINEMA DU REEL EDITION #40

Après les Etats généraux du film documentaire de Lussas, Le Blog du cinéma se rend à un autre grand rendez-vous du cinéma documentaire, le CINEMA DU REEL qui se tient du 23 mars au 1er avril 2018. Au programme de cette 40e édition,  quatre compétitions de films, un focus sur l’an 68 à travers le monde, une rétrospective du documentariste japonais Shinsuke Ogawa et la promesse de belles expériences immersives interrogeant toujours notre rapport au monde et au réel.

Le changement de cette 40e édition est d’abord la nouvelle direction artistique confiée désormais à Andréa Picard, programmatrice du TIFF (Toronto International Film Festival), qui succède à Maria Bonsanti. Pour le reste voici un panorama de ce que l’on pourra découvrir :

Les compétitions de films

Cette édition nous permettra de découvrir 11 films en compétition internationale, 11 films en compétition française, 11 films en compétition internationale de premiers films ainsi que 10 courts métrages en compétition internationale. Qui dit compétition dit jury (dont Albert Serra pour ne citer que lui) et bien sûr prix à la clé.

Parmi les films en compétition internationale, nous irons voir L. Cohen de James Benning sur les champs agricoles dans l’Oregon, Minatomachi de Kazuhiro Soda, portrait de pêcheur dans un village de Seto, Rêver sous le capitalisme de Sophie Bruneau, balade au milieu des travailleurs de nuit; en compétition française,  Jusqu’à ce que le jour se lève de Pierre Tonachella qui signe le retour du réalisateur dans l’Essone rurale de son enfance; et en compétition premiers films, Fail to appear,  d’Antoine Bourges ou les débuts d’Isolde en tant qu’assistante sociale dans un quartier défavorisé de Toronto.

L. Cohen de James Benning

Ir/réel

Les 40 ans du Festival donnent lieu cette année à une édition spéciale « Qu’est-ce que le réel ? » à laquelle ont contribué 40 personnes, prolongée par une sélection de films qui se propose de nous immerger dans les « contours flous d’une réalité contemporaine » avec notamment Caniba portrait d’Issey Sagawa jugé en 1981 pour meurtres et cannibalisme, En attendant les Barbares d’Eugène Green ou encore Invocation of my demon brother de Kenneth Anger à qui l’on doit les formidables recueils Hollywood Babylone et Retour à Babylone. Cette sélection a été choisie par les cinéastes et contributeurs. Ainsi pourra-t-on voir ou revoir Ice de Robert Kramer, Broadway by Light de William Klein, Chile, la memoria obstinada du chilien Patricio Guzman ou encore A question of leadership de Ken Loach présenté par Lech Kowalski.

En attendant les Barbares d’Eugène Green

Pour un autre 68

La sélection « Pour un autre 68 » propose quant à elle de déconstruire la mythologie de 68 pour mieux la « faire résonner ailleurs ». Ainsi pourra t-on découvrir des films de Helke Sanders Break the power of manipulators, et Dionysus in 69 de Brian de Palma, immersion au coeur d’un représentation théâtrale.

Rétrospective Shinsuke Ogawa et du collectif Ogawa pro

Le grand documentariste japonais Shinsuke Ogawa et son collectif Ogawa productions sont à l’honneur de cette édition puisqu’une rétrospective des films réalisés au milieu des révoltes étudiantes leur est consacrée. L’occasion de voir Forest of oppression (1967) et de suivre la masterclass samedi midi menée par Ricardo Matos Cabo et Markus Nornes. A noter également : 12 films d’Ogawa et de son collectif seront parallèlement projetés au Jeu de Paume du 3 au 28 avril.

Rétrospective Shinsuke Ogawa
En bonus de cette quarantième année, une scénographie consacrée à l’artiste vidéaste américaine Lyle Ashton Harris, des discussions et rencontres, une table ronde et des projections hors les murs. De quoi nourrir notre réflexion sur le réel et ses contours.

J’AI MEME RENCONTRE DES TZIGANES HEUREUX, le chef d’oeuvre de Petrovic ressort en salles

Film emblématique sur la communauté tzigane, J’ai même rencontré des tziganes heureux d’Aleksandar Petrović ressort en salles en copie restaurée le 15 novembre prochain avec le concours du distributeur Malavida et c’est immanquable.

Pour la petite histoire, le film sort en 1967 et est sélectionné en compétition officielle de Cannes. Claude Lelouch qui fait partie du jury y voit sa Palme d’or mais le président du Festival de l’époque lui annonce qu’il a promis à Antonioni la Palme pour son Blow up. Lelouch démissionne du jury et se battra pour distribuer le film de Petrović.

Entre le documentaire et la fiction, J’ai même rencontré des tziganes heureux raconte l’histoire de Bora, vendeur de plumes qui se dispute avec Mirta les territoires où ils peuvent faire affaire. Bientôt ils se disputeront aussi Tissa, une jolie sauvageonne dont Bora s’est épris.

Tourné en Serbie, J’ai même rencontré des tziganes heureux est le premier film qui met en scène de réels tziganes et constitue un témoignage quasi-documentaire sur cette communauté. Petrović inspirera d’ailleurs Emir Kusturica (on pense plus particulièrement au Temps des gitans) ou Tony Gatlif. Il a su le premier rendre hommage à leur culture, leur musique, leurs coutumes et leur humanité (« Nous sommes des hommes quand même » rappelle Bora à une soeur qui lui refuse de l’argent). Si le film est construit comme une fiction avec un récit et ses personnages, on retient surtout les scènes filmées avec un souci du réel, traversées par la grâce des personnages, plus vrais que nature, telles les scènes époustouflantes dans le bar où l’on peut entendre ce qui est encore aujourd’hui l’hymne tzigane Djelem Djelem, ou dans les habitations de fortune où la boue remplace le bitume. Les acteurs, tous non professionnels, sont absolument épatants et leur présence à l’écran irradie et nous emporte.

Comme dit Claude Lelouch « tout est fait dans ce film pour que le spectateur devienne acteur et se projette » et en cela le film relève vraiment de la fiction. Pourtant, la volonté de raconter leur quotidien transpire, et derrière les scènes fictives et poétiques (la scène où Bora jette les plumes du camion pour ne citer qu’elle), on retrouve tout au long du film des plans au réalisme frappant, jusqu’à la scène finale où alors que Bora est recherché par la police, la caméra balaie tous les visages du village, des vieilles édentées aux gamins clope au bec. Un grand film à découvrir absolument.

THELMA, le thriller fantastique de Joachim Trier

Une jeune femme en proie à des visions tombe amoureuse d’une autre femme et fait tout pour se délivrer du mal. Mais quel est vraiment le mal ? Après Back home, le norvégien Joachim Trier revient avec un thriller fantastique très maitrisé, Thelma.

La scène d’ouverture donne d’emblée le ton : une fillette de 6 ans et son père armé d’un fusil avance sur un lac gelé avant de s’enfoncer dans la forêt. Au loin une biche. Thelma regarde son père armer son fusil et le braquer sur la biche. Elle observe la créature semblant lui souhaiter un autre sort pendant que son père sans qu’elle ne le voie, retourne le fusil sur sa fille. La biche s’éloigne, épargnée par le mouvement du père.

Dès les premières minutes, Joachim Trier parvient à nous intriguer et nous emmener dans un récit pour le moins inquiétant. Thelma (Eili Harboe) est étudiante à Oslo. Elle a quitté le foyer familial très croyant que constituent ses parents mais continue à leur parler chaque jour, à les rassurer. Pourtant à priori pas de quoi s’inquiéter. Thelma est une jeune fille sérieuse, ne boit pas, travaille bien et ne sort pas. Lorsqu’elle rencontre Anja (Okay Kaya), elle vient de faire ce qu’elle croit être une crise d’épilepsie. Elle tombe amoureuse d’Anja et ses certitudes comme ses convictions religieuses la titillent et l’exposent à des crises de plus en plus rapprochées. Mais si ses crises n’étaient pas le fruit d’une maladie neurologique mais la preuve de pouvoirs surnaturels ?

Thelma cherche à comprendre ses crises et découvre qu’elles correspondent à des visions qu’elle a, elles-mêmes provoquées par une forme de refoulement. C’est l’une des raisons pour laquelle ses sentiments envers Anja la bouscule autant. Dans une scène où elle sort diner au restaurant avec ses parents, elle émet une remarque à l’encontre d’amis créationnistes de son père, soulevant l’indignation de ce dernier qui lui reproche son manque de respect. « C’est vrai que parfois je me sens supérieure aux autres. » Ce qu’elle ressent n’est en fait que sa faculté à voir et sentir bien au-delà du réel.

Si Thelma flirte avec le genre fantastique, ce n’est que par touches, pour servir les crises psychogènes de la jeune fille et rendre compte de ses visions ou de ses rêves. Lors de sa première crise en pleine bibliothèque, on distingue  un vol d’oiseau au loin, non sans rappeler les oiseaux menaçants d’Hitchcock et l’un d’eux vient se jeter contre la fenêtre juste avant que les mains de Thelma se mettent à trembler, tout comme les lampes, et qu’elle ne tombe à la renverse. Joachim Trier joue en permanence, et de façon très hitchcockienne, avec notre perception. Il donne à voir certains symboles (parfois trop grossiers comme le serpent qui hante les rêves de Thelma) pour nous emmener finalement dans une autre direction et nous obliger à regarder autrement, à s’immiscer dans le monde intérieur de l’héroïne, dans l’obscurité de ses souvenirs.

Thelma tiraillée entre le bien et le mal, peu à peu se libère, se met à boire, à sortir avec ses nouveaux amis. Lors d’un tête à tête chez elle avec Anja, elle lui confie en montrant une bougie, que son père lui avait un jour tenu sa main au-dessus de la flamme suffisamment longtemps pour qu’elle ressente le mal, en lui expliquant que l’enfer c’était cette douleur-là, tout le temps. On comprend mieux la dualité qui l’habite et qui est le résultat d’une éducation rigoriste et catholique, à la limite de la perversion.

Visuellement très beau, Thelma s’appuie sur une mise en scène efficace mêlant tour à tour les plans des deux jeunes femmes dans une fusion qui les dépasse. Dans certains plans, la caméra se substitue au regard de Thelma posé sur une mèche de cheveux d’Anja (mèche de cheveux qu’on retrouvera plus tard), un lustre à l’opéra, ou sur des lumières qui vacillent, annonçant ainsi les évènements étranges qui suivent. Thelma captive par l’ambiguïté du personnage dont on ne sait jamais très bien si elle est victime ou coupable, nous renvoyant de fait à la dualité qui anime Thelma mi-sorcière, mi-proie.

Difficile d’en dire plus sans spoiler – ce qu’on vous épargnera – mais ce que l’on peut affirmer c’est bien le talent de Joachim Trier à peindre ce personnage en quête d’émancipation et de vérité, de sa vérité et non celle que ses parents ont choisi pour elle. On regrette néanmoins un final un peu trop oedipien qui fera sans doute sourire quelques psys dans la salle.

REVES EN ROSE de Dušan Hanák, un film d’une inventivité rare

Le réalisateur slovaque Dušan Hanák était hier soir au ARRAS FILM FESTIVAL pour présenter son film  Rêves en rose en copie restaurée et distribué par Malavida. Naviguant entre onirisme et réalisme documentaire, Rêves en rose est l’histoire d’amour impossible entre un facteur et une gitane. Une perle rare à découvrir sans faute !

Il y avait beaucoup d’émotion hier soir dans la salle 3 du Cinemovida, en particulier chez Anne-Laure Brénéol (directrice de Malavida et par ailleurs réalisatrice du très beau En plein Caubère), la larme à l’oeil pour présenter le film slovaque aux côtés de Dušan Hanák. Restauré par le Slovak Fim Institute, Rêves en rose ressort en salles aujourd’hui avec le concours de Malavida.

Jakub (Juraj Nvota) est un doux rêveur. Quand il ne distribue pas le courrier à vélo, Jakub jongle, fait des tours de magies, rend visite à son oncle tout aussi fantasque que lui et observe médusé Jolanka (Iva Bittova), la jolie gitane. Entre eux c’est le coup de foudre. Mais la famille de Jolanka comme celle de Jakub ne regardent pas cet amour de cet oeil-là. Ils se retrouvent sans leur consentement et ensemble se promènent à vélo, dansent, jouent aux funambules sur les rails du train et finissent par se faire la belle.  Mais leur amour naissant survivra-t-il au choc des cultures ?

© Malavida

Sorti en 1976 et co-écrit avec l’écrivain Dušan Dušek, Rêves en rose est l’un des rares films de Dušan Hanák à ne pas avoir été censurés. Le film remporta de nombreux prix et sera le seul film slovaque à être exporté à l’international dans les années 70. Pourtant l’histoire d’amour contrariée brise un tabou bien ancré et peu flatteur pour le pays : les relations tendues ente les roms et les “gadjos“. La production leur impose un happy end plus avantageux pour l’image du pays, qu’ils parviennent à contourner formidablement.

Dušan Hanák entremêle le « réalisme socialiste » (tel qu’on le nomme à l’époque) à la fable onirique et l’originalité du film réside bien dans cet enchevêtrement des genres qui nous font passer du rire aux larmes, de l’apparente légèreté à la tragi-comédie. Son traitement cinématographique comme le travail sur les couleurs traduisent sa volonté de marier rêve et réalité avec des couleurs plus vives et des focales plus longues quand il s’agit de réalisme. Dušan Hanák traite le temps en s’affranchissant des codes narratifs. A l’instar d’un rêve, tout semble se passer sur un temps linéaire alors même que son film contient de nombreuses ellipses. Ainsi, Hanák rassemble ses scènes en enfilade sans évoquer le temps qui passe. Car peu importe la notion de temps quand on est jeune et amoureux, elle s’efface au profit des rêves, au gré de nos envies et laisse surgir la magie du présent. C’est exactement ce que fait Dušan Hanák et c’est aussi troublant que drôle et tragique.

© Malavida

Là où Jakub est fasciné par l’esprit de liberté des roms, Jolanka recherche un certain conformisme. Jakub la fait rire avec ses tours de magie, sa candeur, son regard doux mais leur évasion lui rappelle son foyer et son amour semble déjà s’éteindre. Hanák pose évidemment la question des origines et de l’union impossible entre deux mondes que tout oppose. Sa réponse se place du côté de la poésie, inventive et salutaire et la pirouette finale est un joli pied de nez à l’amertume et au désespoir.

Précisons enfin que vous pouvez retrouver les autres films de Dušan Hanák réunis dans un coffret édité par Malavida et que le 15 novembre prochain ressortira en salles encore grâce à Malavida le chef d’oeuvre d’Aleksandar Petrovic J’ai même rencontré des tziganes heureux qu’on a pu revoir dimanche à Arras.

 

 

 

 

 

LA PROMESSE DE L’AUBE ou le fabuleux destin de Romain Gary

L’adaptation attendue du chef d’oeuvre de Romain Gary par Eric Barbier était en avant-première au Arras Film Festival. Le fabuleux destin de Romain Gary méritait un film à la hauteur. A défaut d’être une adaptation réussie, La promesse de l’aube est en tout cas à la hauteur du romanesque de la destinée de l’écrivain aux mille vies.

Wilno Pologne dans les années 20. Roman Kacew est élevé par sa mère Mina qui se démène à gagner sa vie en confectionnant des chapeaux. Mais face au manque d’argent, elle se fait passer pour une amie d’un grand couturier parisien pour attirer dans son atelier la bourgeoisie locale. Mina ne renonce jamais devant l’adversité et dire qu’elle nourrit les plus grands espoirs pour son fils est en soi un euphémisme tant toute sa vie tourne autour des projets qu’elle lui prédit. Elle le voit tour à tour diplomate, écrivain célèbre, aviateur, chevalier de la légion d’honneur. « Je veux que tu sois célèbre de ton vivant ». Il accomplira chacun des rêves de Mina pour ne jamais décevoir cette mère si aimante mais aussi si étouffante.

Tous deux quittent la Pologne pour aller s’installer en France, à Nice. Mina vénère la France et est persuadée que son fils pourra s’y réaliser davantage. A Nice, la vie est douce. Mina a trouvé sa place et vient de reprendre une pension tandis que Romain découvre les plaisirs de la chair et se met sérieusement à l’écriture. Mina l’envoie à Paris finir ses études mais quand la guerre éclate, Romain est envoyé dans l’aviation et sera le seul à ne pas être nommé sous-officier à cause de sa naturalisation trop récente. Là encore, Romain embellit l’histoire lorsqu’il revient à Nice rendre visite à sa mère afin de ne pas la décevoir. A Paris il a réussi à publier quelques nouvelles dans un journal et s’attelle à son premier roman alors qu’il est en Afrique et vient de contracter le Typhus. « Tu n’as pas le droit de mourir tu entends ! » lui ordonne la voix imaginaire de sa mère. Il achève son roman Education européenne et ignore que sa mère n’est déjà plus de ce monde.

C’est indéniable, la vie de Gary est un roman en soi et l’on comprend aisément l’envie de Barbier d’adapter à l’écran ce parcours hors du commun. La tentative fut d’ailleurs déjà entreprise par Jules Dassin en 1971. Barbier n’échappe pas non plus à la tentation de plonger à fond dans le genre biopic reconstitué. Mais avoue-le, passées les premières minutes devant un Niney qui nous laisse un peu perplexes, ça fonctionne ! On est complètement embarqué dans le récit fort bien servi par le casting. Mais c’est surtout Charlotte Gainsbourg sur qui repose la réussite du film. On n’imagine en effet pas de meilleure Mina tant elle est juste dans ce rôle de mère juive, lui conférant à la fois un amour inconditionnel et une force de caractère impressionnante. Son accoutrement (reconstitution oblige), son maquillage pour simuler les différents âges, comme son léger accent slave et sa voix soudain plus rauque aurait pu facilement être ridicules et forcés. Il n’en est rien. Charlotte l’effrontée devient cette femme et arrive à convaincre complètement en mère qui dessine le destin extraordinaire de son fils. Toute l’ambiguïté de cet amour fusionnel est traduit par l’incarnation de l’actrice. Quant à Pierre Niney, dont le jeu peut en agacer certains (dont je fais partie), il campe un Gary tout en nuances, passant de la colère à la fragilité, et s’en sort plutôt bien.

Eric Barbier s’appuie sur tous les ressorts dramatiques de la vie de Gary et n’échappe pas à l’appel de mettre en scène tous les moments clés qui font le sel des grandes fresques romanesques : des scènes d’aviation au duel de Gary en Angleterre, en passant par la séquence où il sauve une vieille femme perdue en plein désert lors de son séjour en Afrique, ou encore les scènes de son enfance où sa mère lui ordonne de toujours se battre pour la défendre son honneur « quitte à en mourir ». Et bien sûr la scène où Gary échappe à un accident d’avion en allant répondre à un appel de sa mère alors qu’il est sur le départ pour rejoindre De Gaulle en Angleterre. Tout est là pour mettre l’accent sur son fabuleux destin et sur les trois piliers de son éducation : honneur, amour, patrie.

Alors forcément Barbier en fait parfois un peu des tonnes pour servir le mélo et sa mise en scène est bien trop appuyée. Quand Barbier par exemple veut passer de Gary adolescent à Gary adulte, il nous fait passer devant le portrait de Victor Hugo (« tu seras Victor Hugo mon fils ! ») sur lequel il superpose le visage de Pierre Niney avant de replacer sa caméra sur la table de travail et de l’y retrouver. Beaucoup de mouvements parfois pour pas grand chose mais la recette opère et c’est déjà pas mal.

Au final, La promesse de l’aube tient sa promesse et rend hommage au destin de Gary peut être plus qu’au livre. Le film sort à Noël (tiens donc !). On aurait tort de s’en priver.

Date de sortie : 20 décembre 2017
Durée : 2h10

 

 

 

 

ARRAS FILM FESTIVAL #J3

Notre deuxième journée au ARRAS FILM FESTIVAL fut sous le signe du voyage. Le matin, un tour au Brésil, suivi de la Serbie puis du Maroc. Et entre ces escales, un petit tour place du Beffroi sous un soleil radieux. Pas de quoi se plaindre !

J’AI MEME RENCONTRE DES TZIGANES HEUREUX d’Aleksandar Petrović

Film emblématique sur la communauté tzigane, J’ai même rencontré des tziganes heureux sort en 1967 et est en compétition à la sélection officielle à Cannes. Lelouch qui fait partie du jury y voit sa Palme d’or mais le président du Festival de l’époque la refuse, ayant promis à Antonioni la Palme pour son Blow up. Lelouch démissionne du jury et contribue à distribuer le film de Petrović. Restauré, le film ressortira en salles le 15 novembre prochain avec la contribution du distributeur Malavida et c’est immanquable.

Entre le documentaire et la fiction, J’ai même rencontré des tziganes heureux raconte l’histoire de Bora, vendeur de plumes qui se dispute les territoires où ils peuvent faire affaire. Bientôt ils se disputeront aussi Tissa, une jolie sauvageonne dont Bora s’est épris.

Tourné en Serbie, J’ai même rencontré des tziganes heureux est le premier film qui met en scène de réels tziganes et constitue un témoignage quasi-documentaire sur cette communauté. Petrović insipirera d’ailleurs Emir Kusturica ou Tony Gatlif. Il a su le premier rendre hommage à leur culture, leur musique, leur coutumes et les filmer comme des Hommes (« Nous sommes des hommes quand même » rappelle Bora à une soeur qui lui refuse de l’argent). Si le film est construit comme une fiction avec un récit et ses personnages, on retient surtout les scènes filmées avec un souci du réel, traversées par la grâce des personnages, plus vrais que nature, telles les scènes époustouflantes dans le bar où l’on peut entendre ce qui est encore aujourd’hui l’hymne tzigane Djelem Djelem, ou dans les habitations de fortune où la boue remplace le bitume.

Chaque acteur a une vraie “gueule“ et leur présence à l’écran irradie et nous emporte. Comme dit Lelouch « tout est fait pour que le spectateur devienne acteur et se projette » et en cela le film relève vraiment de la fiction. Pourtant, la volonté de raconter leur quotidien transpire, et derrière les scènes fictives et poétiques (la scène où Bora jette les plumes du camion) on retrouve tout au long du film des plans au réalisme frappant, jusqu’à la scène finale où alors que Bora est recherché par la police, la caméra balaie tous les visages du village, des vieilles édentées aux gamins clope au bec. Un grand film à découvrir absolument.


COMME NOS PARENTS de Lais Bodonzky

Très belle découverte ce matin avec le film brésilien de Lais Bodonzky, Comme nos parents. Rosa est mariée à un militant écologique qui se bat comme la déforestation de l’Amazonie pendant qu’elle élève leurs deux filles et tente de trouver le temps d’écrire ses pièces de théâtre. Lors d’un déjeuner familial chez sa mère, celle-ci lui apprend que son père n’est pas son père et qu’elle est le fruit d’une aventure qu’elle a eue avec un homme politique.  Alors que son couple va mal, qu’elle s’interroge sur le sens de sa vie, Rosa est chamboulée et déterminée à comprendre d’où elle vient.

Rosa a grandi dans un univers d’intellectuels militants. Un père artiste démuni et touchant. Une mère qui fume ses cigarettes comme elle consomme sa vie, entre démesure et résignation. Rosa et son mari se sont éloignés. Lui croit que c’est parce qu’ils ne font plus l’amour. Mais comme dit Rosa, pour faire l’amour il faut avoir envie et donc que l’autre manifeste de l’attention, soit présent au quotidien et non tout le temps par monts et par vaux à sauver la planète. Rosa s’évertue à être la femme parfaite que la société réclame. Elle travaille en indépendante pour un architecte de salles de bains, gère le quotidien des enfants et essaye d’exister aussi pour elle-même. Lorsqu’elle fait la rencontre d’un papa à l’école de sa fille, la complicité est immédiate. Il parait la comprendre, la trouve sexy avec ses converse noires et ses t-shirt trop grands, la fait rire et réveille en elle un désir trop longtemps étouffé. « Existes-tu vraiment ? » lui demande-t-elle. Mais l’homme parfait n’existe pas et Rosa va apprendre à son tour à aimer ses imperfections et même celles de sa mère qu’elle ne veut plus voir depuis cette annonce.

Comme nos parents frappe par la justesse de son écriture comme de sa mise en scène. On fait corps avec le personnage à chaque moment (formidable et sublime Maria Ribeiro) et tout ce qui lui arrive et la traverse nous semble si familier (du moins en tant que femme et mère !) que le film en devient presque cathartique par moment. Rosa est une femme féministe et libre mais qui s’est résigné à une forme d’enfermement pas simple à conjurer. Sa « renaissance » relève plus d’une acceptation de soi que d’un réel changement. Après tout, on est comme nos parents, comme nos mères, « des femmes qui ne savent rien de la maternité et qui font ce qu’elles peuvent ». Un film féministe, juste et humble.


PRENDRE LE LARGE de Gaël Morel

Une usine de textile délocalisée au Maroc, Sandrine Bonnaire en ouvrière déterminée à travailler coûte que coûte, Tanger en guise de décor, Prendre le large de Gaël Morel pourrait ressembler à un récit initiatique.  Pourrait seulement car on dirait davantage un téléfilm qui donne envie de rebrousser chemin plutôt que de prendre le large.

Edith a 45 ans et vit seule à Villefranche-sur-Saône. Son fils Jérémy vit à Paris avec son conjoint. Quand elle apprend que son usine va être délocalisée au Maroc, Edith refuse les indemnités de licenciement et préfère tenter sa chance à Tanger. Edith est le genre de femme pour qui il est inconcevable de ne pas travailler alors plutôt tout recommencer ailleurs que de pointer au chômage. Personne ne comprend son choix évidemment, en particulier son fils qui la croit devenue folle. Mais Edith est décidée, elle n’a « rien à perdre » et le grand départ approche.

Arrivent ensuite les premiers désenchantements, « l’accueil marocain » qui n’est pas celui qu’elle attendait dans sa petite pension, les vols à la tire, les conditions de travail déplorables, une hiérarchie basée sur la terreur de perdre son boulot. Edith tout d’abord seule à affronter ses désillusions trouvera très vite des appuis féminins et aussi celui d’Ali le fils de Mina (très beau Kamal El Amri), sa logeuse qui finit par se radoucir et l’accepter dans sa cuisine où aucun client n’est d’habitude convié.

Dans ce récit qui se veut initiatique, on ne croit pas à grand chose malheureusement tant chaque scène semble être un faire valoir à un scénario mal ficelé et téléphoné.  Bien sûr, Edith va morfler comme elle l’a toujours fait, bien sûr elle va trouver soutien et même mieux des nouveaux amis, bien sûr quand elle ne peut pas chuter plus bas, son fils viendra à son secours. Et c’est bien là que le regard de Morel est très occidental. Il montre une femme résignée, pas prête à se battre auprès de ses collègues de l’usine en France mais qui n’hésite pas à dénoncer sa supérieure qui ne semble pas alertée par les machines à coudre défectueuses. Pourquoi Edith se bat-elle au Maroc et ne parait pas comprendre la peur de perdre son emploi qui lie toutes les ouvrières, là où elle-même est restée dans le silence au moment des grèves ? Peut être parce que quand elle perd son travail, elle a encore le choix. Celui de rentrer dans son pays. Mais quel choix pour Karima, également licenciée pour vol à part se prostituer ?

Gaël Morel ne pose aucun point de vue, son sujet étant le parcours de cette femme en quête de renouveau et d’aventures. Très bien me direz-vous. Mais alors pourquoi poser autant de clichés si ce n’est pour tracer la route de son héroïne là où Morel veut l’emmener ? Peu importe la véracité, les clichés nombreux véhiculés, les invraisemblances, Sandrine Bonnaire n’est là que pour incarner un personnage et non pour emmener le spectateur avec elle. Dommage, on attendait autre chose de Morel et de Bonnaire sur un sujet pourtant fort.


Retour vers le Village du Festival pour une rencontre avec Emmanuel Finkiel venu présenter son très beau film La douleur. Initié par Elsa Zilberstein, l’envie d’adapter ce roman de Duras existait déjà depuis un moment chez Finkiel. Je lui demande quelle était la plus grande difficulté à adapter Duras. Pour lui il s’agissait avant tout d’« être soi-même ». Ce qui ne veut pas dire souligne-t-il d’être nombriliste mais de s’approprier l’oeuvre de Duras, s’en écarter pour mieux la rejoindre.


On évoque aussi ses longues focales très présentes dans le cinéma de Finkiel, « un moyen de ne pas nier que ce qu’on filme est filmé », de traduire en quelque sorte notre propre regard fragmenté qui ne fait pas le point sur tout. Finkiel tient à cette notion de documentaire ce qui nous emmène à une discussion sur le réel. Vaste sujet. Son cinéma oscille entre l’onirisme, la mémoire, le réel et l’imagination. « Votre cerveau s’appuie toujours sur votre imagination même lorsque vous relatez quelque chose de vécu. Alors le réel… quel est-il vraiment ? ». La douleur, on le disait hier, évoque en effet des faits historiques d’un point de vue subjectif, celui de Marguerite, loin d’une reconstitution figée, en conservant cette part de flou inéluctable. C’est ce qui fait la force du film et la réussite de cette adaptation. Ecrire, dit-elle. Filmer, répond-il.

La soirée s’est terminée par l’avant première de Thelma de Joachim Trier et promis on vous en parle demain !

 

 

ARRAS FILM FESTIVAL #J2

Le ARRAS FILM FESTIVAL entame sa deuxième journée sous une pluie fine qui ne peut que nous encourager davantage à aller nous réfugier dans l’une des six salles du Cinemovida. Et quoi de mieux pour démarrer ce Festival que de réviser nos classiques ! Mission accomplie avec notre première séance, L’assassin habite au 21 d’Henri-Georges Clouzot.

 

L’ASSASSIN HABITE AU 21 d’Henri-Georges Clouzot.

La séance est précédée d’un court film présentant le mystérieux Clouzot si malmené par la Nouvelle vague qui lui reprochait son académisme et réhabilite un cinéaste bien plus audacieux que l’on a voulu le croire à cette époque, toujours en quête de recherche formelle et inspirateur de bon nombres de cinéastes dont Hitchcock (pour Psychose) et Friedkin qui adaptera à son tour Le salaire de la peur avec son excellent Sorcerer.

L’assassin habite au 21 est le premier film de Clouzot. On est en 1942 et le film est produit par la société allemande Continental. Adapté d’un roman belge, le film raconte une série de meurtres commis dans PAris par un dénommé Monsieur Durand qui prend soin de laisser sa signature après avoir dérobé et tué ses victimes. Le commissaire Wens (Pierre Fresnay dans un de ses premiers grands rôles) s’infiltre au 21 avenue Junot dans une pension où serait l’assassin selon ses sources. Commence alors un huis clos pour démasquer le meurtrier.

Si ce film n’est pas le plus réussi de la filmographie de Clouzot, il reste néanmoins un classique aux dialogues formidables avec une Suzy Delair en enquiquineuse de premier ordre tout à fait réjouissante. La scène de meurtre en ouverture filmée en caméra subjective et plus largement les scènes d’extérieur annoncent déjà la naissance d’un maitre du suspens. Une belle entrée en matière dans la sélection Whodunit !


LA DOULEUR d’Emmanuel Finkiel

Juin 1944. Alors que la France est encore occupée par les allemands, Marguerite (Mélanie Thierry) attend désespérément des nouvelles de son mari, écrivain et résistant déporté.  Maitresse de leur ami Dionys (Benjamin Biolay), Marguerite est hantée par ses questionnements mais n’hésite pas à se rapprocher de Rabier (Benoit Magimel), agent français de la guestapo, seul à pouvoir l’aider à retrouver Robert. Quand elle réalise que ce dernier s’appuie autant sur elle que elle sur lui pour avoir des informations sur leur groupe de résistance, Marguerite s’éloigne et retourne à son attente.

Adapté du roman éponyme de Marguerite Duras, La douleur raconte l’interminable attente de Marguerite Duras alors que son mari, le résistant Robert Antelme a été déporté à Buchenwald. Duras a tenu un journal de ces longs mois de souffrance, et lorsqu’elle le retrouve des années après, écrit La douleur dans un état déjà loin de ce temps-là. Duras et Antelme divorcèrent en 1945 et Duras épousa Dionys, son amant en 1947.

La douleur relate donc de façon imaginaire une période révolue et en cela le film de Finkiel est formidablement réussi, mêlant le monologue intérieur de Duras à des faits historiques qui ne semblent jamais complètement réels. Le réel est ici en effet suranné, fantasmé pour mieux servir la douleur décriée de l’écrivaine. La mise en scène virtuose traduit ce monologue intérieur par des arrière-plans flous qui semble brouiller les présences et les rendre fantomatiques. Les mouvements de caméra invitent à suivre Marguerite dans ses pensées, ses errances, son intériorité et Finkiel a la bonne idée d’introduire un double de Marguerite qui l’observe du coin de l’oeil, symbolisant ainsi à la fois la distance de Duras sur son passé et la double temporalité du présent de l’écriture et de celui des évènements relatés,  vacillant entre vérité et mémoire.

Finkiel rend formidablement compte de ce temps suspendu où les pensées, les peurs se bousculent. Duras attend son mari mais en aime un autre et sa douleur incommensurable et indicible semble incomprise. Mélanie Thierry est épatante en Duras. Elle est sans cesse en suspension entre la vie et la mort, enchainant ses cigarettes et trainant son regard triste. L’image est magnifique, parfois onirique, presque irréelle et l’on retrouve bien le style de Finkiel qui décidément depuis Voyages est un cinéaste de la suggestion hors pair. Et un grand cinéaste tout court.


Rencontre avec Lio et Helena Noguerra

Retour au Village du Festival sous le chapiteau pour assister à la rencontre avec les soeurs Noguerra venues présenter deux films qu’elles interprètent : Belgian disaster de Patrick Glotz pour Lio et La clinique de l’amour d’Artus de Penguern pour Héléna. La salle est comble et l’on est contraint de suivre la rencontre animée par Jean-Marc Lalanne sur l’un des écrans. Les deux soeurs très complices se racontent volontiers : leurs débuts, leur amour du cinéma, leur envie de jouer qui précéda leurs carrières de chanteuse et puis les rencontres cinématographiques. A 10 ans, Lio entrainait sa soeur Héléna de 7 ans sa cadette dans ses jeux et ses imitations en chansons. Cela allait de Godard à Demy avec bien sûr la chanson des soeurs jumelles. Car malgré la différence d’âge entre les deux, on sent que ces deux-là ont une proximité gémellaire.

La rencontre laisse place à la musique mais toujours sous le signe du cinéma car les soeurs Noguerra reprennent spécialement pour nous des titres célèbres du 7ème art. Elles commencent avec le réjouissant Ma ligne de chance de Serge Rezvani interprété par Anna Karina dans Pierrot le fou avant de nous embarquer chez Almodovar avec Piensa en mi et chez Carlos Saura avec Porque te vas. Suit le mythique My heart belongs to Daddy de Marilyn Monroe et un hommage à la regrettée Jeanne Moreau avec J‘ai la mémoire qui flanche. Le show case s’achève presque naturellement sur la chanson des jumelles des Demoiselles de Rochefort. La boucle est bouclée.


JE VAIS MIEUX de Jean-Pierre Améris

Après Une famille à louer, Jean-Pierre Améris reste dans la comédie sociale  avec son nouveau film Je vais mieux, adapté librement du livre de David Foenkinos, décidément à l’honneur de cette édition puisque le Festival s’est ouvert vendredi soir avec Jalouse

Je vais mieux c’est l’histoire presque banale de Laurent, quinquagénaire travaillant dans un cabinet d’architecte, qui souffre atrocement d’un mal de dos. Ni les radiologues ni les magnétiseurs ne parviennent à le soigner. Et pour cause, comme la plupart des maux de dos, celui de Laurent relève de problèmes psychologiques. Le voici donc en quête de renouveau dans sa vie afin d’enfin curer son mal.  Bravant sa timidité et son incapacité à dire les choses, Laurent va affronter ses parents (quel plaisir de retrouver Henri Guybet !), son supérieur qui le harcèle depuis des années, sa femme et même la coiffeuse qui avait raté sa coupe en 1991.

On connait le penchant sentimental de Jean-Pierre Améris et on l’aime bien aussi pour ça. Améris se plait à évoquer nos travers, nos souffrances, notre humanité un peu bancale et c’est ce qui rend certains de ses films touchants et drôles. Ici aussi, le film à la tonalité de comédie douce amère, bascule du côté des émotions et même de la comédie romantique. Le film souffre pourtant de ce mélange des genres auquel s’ajoute un autre côté décalé, presque absurde qui finit par surcharger un peu le récit.

Si la première partie est assez réjouissante (François Berléand s’énervant sur sa cigarette électronique, Eric Elmosnino en caleçon et chaussettes dans les différents cabinet médicaux) et donne lieu à quelques scènes désopilantes où il n’est pas difficile de se reconnaitre, la suite est un peu plus inégale malgré la présence d’Alice Pol.

Le film s’est poursuivi par une rencontre avec le public et le show ne faisait que commencer. Jean-Pierre Améris est volubile et malgré son extrême « porosité » (pour reprendre le mot de l’ostéopathe qui soigne Laurent), il n’hésite pas à se dévoiler avec un humour décapant qui a réjoui l’assemblée. Et qui l’eut cru, les deux intervenants (dont la directrice Nadia Paschetto) ont même eu bien du mal à reprendre la parole à cet ancien émotif anonyme ! A l’entendre, on se dit que non seulement son film relève de l’autobiographie à peine déguisée mais qu’il lui sert de thérapie à ses propres maux. Un mal pour un bien.

 

ARRAS FILM FESTIVAL 2017 : programme de cette 18ème édition

Ce soir s’ouvre la 18ème édition du Arras Film Festival avec la projection de Jalouse de David Foenkinos. Au programme : des rétrospectives, des hommages, du cinéma européen et des avant-premières. Le Blog du Cinéma y sera à partir de demain pour trois jours, histoire de vous faire partager quelques moments de ce festival convivial et décidément éclectique.

Comme tous les ans, le Arras Film Festival nous gâte en nous invitant à découvrir plusieurs avant-premières en présence des réalisateurs/trices (écriture inclusive oblige !) parmi lesquelles Borg Mc Enroe de Janus Metz, A beautiful day de Lynne Ramsay avec Joaquin Phoenix, La douleur d’Emmanuel Finkiel adapté du roman éponyme de Duras, Je vais mieux du discret Jean-Pierre Améris (Les émotifs anonymes), La promesse de l’aube d’Eric Barbier, tiré du roman de Romain Gary et Thelma du très talentueux Joachim Trier (Olso 31 août).

Le Arras Film Festival offre aussi un beau panorama sur le cinéma européen avec une douzaine de films présentés dont un focus sur le cinéma allemand et bien sûr une compétition européenne avec un jury présidé cette année par Christian Carion, enfant du pays et réalisateur de Mon garçon sorti en septembre.

J’ai même rencontré des Tziganes heureux d’Aleksandar Petrović

Toujours dans le cinéma européen, on pourra découvrir la sélection annuelle Visions de l’est et avoir le bonheur de voir J’ai même rencontré des tziganes heureux qu’on avait manqué au Festival Lumière 2017.

Le cinéma du monde est aussi à l’honneur avec Les bienheureux de Sofia Djama, le film chilien Mariana de Marcela Said ou le film palestinien Wajid de Annemarie Jacir.

Cette édition rendra hommage à Noemie Llovsky autour de huit de ses films  en tant que réalisatrice et actrice, ainsi qu’un hommage à l’immense Jean Douchet, critique et historien du cinéma mythique avec un documentaire qui lui est consacré Jean Douchet, l’enfant agité.

Marie-Octobre de Julien Duvivier

Côté rétrospectives, les Festival se penche sur Les révolutions russes avec notamment un ciné-concert du chef d’oeuvre Octobre d’Eisentein et sur les films de crimes avec la rétrospective Whodunit ? (Qui a commis le crime ?) dans le cadre de laquelle sera diffusée Marie Octobre de Duvivier,  L’assassin habite au 21 de Clouzot et Le crime de l’Orient express de Sydney Lumet. L’occasion de rendre hommage à Danielle Darrieux dans un de ses plus beaux rôles et à Clouzot à l’honneur dès le 8 novembre à la Cinémathèque française.

Egalement une carte blanche est donnée aux soeurs Noguera (Lio et Helena)  dès demain avec La clinique de l’amour du regretté Artus de Penguern et Belgian disaster. Samedi soir aura lieu une rencontre animée par Jean Marc Lalane suivi d’un show case.

Enfin à l’occasion de l’exposition Napoléon au Château de Versailles d’Arras, le Arras Film Festival projette plusieurs films sur Napoléon et la campagne de Russie dont l’hilarant Guerre et amour de Woody Allen.

FESTIVAL LUMIERE 2017 : JOURNEE WONG KAR WAI

Cette année le Festival Lumière rend hommage au cinéma asiatique en récompensant un cinéaste qui a lui tout seul révolutionné le cinéma : Wong Kar-Wai. Retour sur cette figure majeure du septième art à travers les évènements Lumière qui lui ont été consacrés.

Le Prix Lumière 2017

Hier soir a eu lieu la fameuse remise du Prix Lumière à l’Amphithéâtre-Centre de Congrès. Trois mille personnes et un parterre d’invités de première classe étaient réunies pour célébrer cet évènement. Alors que chacun prend place pour le show (car oui, cela relève vraiment d’un show),  achète les produits dérivés vendus par des ouvreuses tout panier en osier devant, arrivent enfin les invités sous les flashs des nombreux photographes : Emmanuelle Devos, Jean-Paul Rappeneau, Jean Becker, Diane Kurys, Gérard Colomb (oblige), Pierre Lescure (président du Festival de Cannes), Christopher Doyle, le génial et intenable chef op de Wong Kar Wai, et Charles Aznavour en invité vedette, pour ne citer qu’eux. Est arrivé ensuite le Président du Festival Lumière, Bertrand Tavernier et enfin l’élu du jour, Wong Kar Wai accompagné de sa femme Esther. La cérémonie commence sous une pluie d’hommage : à Aznavour d’abord avec La Bohème reprise par Diane Dufresne, au Festival Lumière ensuite avec un best of de la belle programmation 2017 et enfin à Wong Kar Wai.

Parmi les hommages qui lui sont adressés – on ne mentionnera pas les hommages musicaux assez ratés (une violoncelliste qui a joué faux le thème de In the mood for love et Camelia Jordana qui a repris a cappela Quezas) – on retiendra le bel hommage de son ami et réalisateur Olivier Assayas et surtout celui magnifique de Tavernier qui loue la « chorégraphie des solitudes » de WKW et « le coeur qui bat dans chacun de ses plans ».

Le Prix Lumière lui est décerné (enfin !) par une Isabelle Adjani en « alter ego de lunettes noires » du cinéaste. Mais le plus bel hommage reste celui que Wong Kar Wai adresse à sa femme Esther qu’il invite à le rejoindre sur scène, « sa muse », son inspiratrice. « Chaque femme dans mes films a des éclats de toi ». Adjani a d’ailleurs rebondi sur cette déclaration en avouant « Moi qui croyais que vous faisiez des films sur l’amour impossible, je me rends compte à vous écouter que l’amour est possible. »
La cérémonie s’achève au son de Happy together. Et nous l’étions ce soir !


La masterclass Wong Kar-Wai

Dans l’après midi a eu lieu la masterclass du cinéaste hongkongais animée par Thierry Frémaux. Un peu décevante on l’avoue. Dans ce dialogue entre les deux, on n’aura pas appris grand chose du cinéma de Wong Kar Wai, pourtant si unique. Bien sûr Frémaux évoque malgré tout les voix off du cinéaste, ses lumières, ses acteurs, ses choix musicaux et son process filmique qui consiste à bousculer les trois étapes d’un film (écriture réalisation, montage) pour retravailler tout le temps sa matière, la remettre en question pour en extraire ce temps suspendu entre rêve et souvenir.

Wong Kar Wai est né en Chine mais part avec sa famille vivre à Hong Kong. Il a alors 5 ans. Ils ne connaissent personne et sa mère, très cinéphile, l’emmène tous les jours au cinéma voir des films italiens, français, taïwanais. Un jour il va voir avec ses parents une « comédie romantique » italienne. Il découvre ensuite que c’était un film de Fellini. Très vite il se dit qu’il aimerait faire partie de ce milieu du cinéma et plus tard a l’audace de croire que même, il pourrait peut être faire mieux. Il a aussi la chance d’avoir commencé à faire des films en pleine « nouvelle vague » hongkongaise. Hong Kong allait être rétrocédé à la Chine et c’était pour eux une urgence de faire des films représentant leur pays avant d’être soumis à la censure chinoise.

« Limitation becomes inspiration »

Wong Kar Wai est un chercheur. Chercheur de lumière, d’ambiance, de temporalité. Quand il tourne Happy together en Argentine, ils n’ont plus assez de pellicules et décident alors de tourner avec cette contrainte. Cela donne l’un de ses plus beaux films (en même temps tous ses films sont beaux !) avec des plans magistraux, organiques, sensuels, écorchés. « Limitation becomes inspiration ». En étant limité en terme de pellicules, Wong Kar Wai a été obligé de redoubler d’imagination. Il pousse d’ailleurs son chef op à toujours faire mieux. Christopher Doyle qui dès qu’il a un micro dans la main se met à chanter, jurer, parler de façon assez incontrôlable, prend la parole à la masterclass en disant « This fucker would always tell me « That’s all you can do Chris ?« . Il faut dire que côté chercheur et créateur, Christopher Doyle se pose là aussi ! Ses images sont peut être parmi les plus marquantes du cinéma contemporain, à la fois virtuoses et habitées, incarnant parfaitement l’univers du maitre.

On aurait aimé en savoir plus sur ses inspirations, sur ce qui l’habite, lui qui semble si réservé et pudique, sur ses rêves aussi qui semblent lui murmurer certains plans. En même temps, il est vrai que le génie ne se raconte pas.


Les anges déchus (1995)

En parallèle de ce Prix Lumière, une rétrospective de ses dix films ainsi qu’une carte blanche au cinéaste était proposée. L’occasion pour moi de revoir le premier film qui m’a fait découvrir le cinéaste en 1995, Fallen angels (Les anges déchus, qui était d’ailleurs projeté à la suite de la remise du Prix).

Cinquième film de Wong Kar Wai qui succède à Chungking express, Fallen angels est peut être le film qui illustre le plus ce que Tavernier nomma hier « la chorégraphie des solitudes ». Difficile de raconter ce film (là encore tous les films de Wong Kar Wai sont « impitchables ») qui tourne autour de quatre personnages dont un tueur à gages, sa partenaire, un muet qui s’approprie la nuit les échoppes des autres et Charlie, une femme en mal d’amour. Fallen angels est un véritable ballet nocturne où les personnages, se croisent, se déchirent, s’entretuent et promènent leur solitude en cherchant en vain leur place au monde. Wong Kar Wai ne parle finalement que de ça, d’amour impossible, d’incommunicabilité et de notre place dans le monde. Tous les personnages sont maladroits dès qu’il s’agit d’aller à la rencontre de l’autre. L’un est complètement désabusé, l’autre secrètement amoureuse de son partenaire, le muet tout le temps joyeux s’accroche à Charlie, et la suit dans son désir de revanche amoureuse sur son ex. Ce chassé croisé amoureux est une prolongation de la déambulation de Chungking Express (on retrouve Takeshi Kaneshiro déjà présent mais aussi d’autres clins d’oeil), comme si cette rengaine se jouait sans fin dans un temps arrêté. Wong Kar Wai utilise tous les possibles de l’image, des ralentis aux accélérés, du noir et blanc à la couleur, du grand angle à l’image saturée.

Loin d’être un simple effet de style, l’image vient traduire toutes les émotions des corps que les mots ne disent pas. Le cinéma de Wong Kar Wai n’est pas bavard à l’instar de son personnage devenu muet à force d’avoir ingurgité trop de conserve d’ananas périmé. Peu importe les mots donc et Wong Kar Wai a compris mieux que quiconque que le cinéma a son propre langage. Celui de Wong Kar Wai est tantôt sensuel tantôt brutal, toujours mélancolique, semblant sans cesse vouloir arrêter le temps, si cruel. La nuit comme décor, les échoppes éclairées au néon, les cigarettes au bec qui enfument l’image, les couleurs explosives qui signe sa marque de fabrique, Wong Kar Wai a un style inimitable auquel s’ajoute des bo cultes. Certains fragments de plans nous hantent et s’inscrivent en nous pour ne plus nous quitter.  L’impassibilité de la partenaire en train d’avaler ses nouilles alors qu’une bagarre  en arrière plan n’attire pas le moindre battement de cil, le plan du stade vide où le muet a donné rendez-vous à Charlie et l’attend vainement, les scènes de tuerie filmé dans un réalisme poétique pas sans rappeler certains John Woo, comme les scènes sur la moto bercées par la voix off  du muet sont autant de moments de cinéma ineffables qui nous plongent en plein coeur des émotions humaines dans ce qu’elles ont de plus fort et de plus fragile. Ce fut un choc il y a 20 ans. C’est un choc aujourd’hui encore.

MASTERCLASS WILLIAM FRIEDKIN

Après une courte introduction de Thierry Frémaux, William Friedkin est apparu et a traversé la salle en serrant avec chaleur les mains des spectateurs sur son passage. Véritable ovation devant le réalisateur de french connection, L’exorciste et Police Fédérale Los Angeles.

« Do you mind if I stand ? ». Rires dans la salle. William Friedkin préfère rester debout obligeant ainsi Samuel Blumenfeld qui mène la rencontre et la traductrice à en faire autant. On avait pu le remarquer lors de sa courte présentation de La chasse, Friedkin n’est pas du genre à rester assis. Quand il parle à l’assemblée cela relève même un peu du spectacle tant il se délecte à rendre son récit vivant, drôle et passionnant. « Il n’y a bien que dans la ville qui a vu naitre le cinéma qu’on voit autant de cinéphiles dans une salle à trois heures de l’après midi ! ».

Blumenfeld rappelle que Friedkin n’a pas fait d’études ou presque. « Je suis allé jusqu’au lycée quand même ! » se défend-il. A l’époque, il faut dire que l’on pouvait devenir cinéaste en démarrant en bas de l’échelle. Né à Chicago en 1935, William Friedkin découvre réellement le cinéma quand un jour il voit Citizen Kane. Ce fut un tel choc qu’il resta dans la salle et le vit quatre fois d’affilée. A l’instar de Sidney Lumet ou Brian De Palma, Friedkin démarre à la télévision pour laquelle il réalise ses premiers documentaires. Lui qui fuit les mondanités se retrouve un soir à une fête organisée par une riche femme de Chicago et fait la rencontre d’un prêtre protestant qui travaille dans les couloirs de la mort. Ce dernier lui parle de Paul Crump qui attend son exécution depuis 9 ans. Friedkin demande à le rencontrer et persuadé de son innocence, il réalise un documentaire sur le détenu. Ce sera The people vs Paul Crump. Le film visionné par la cour permettra à l’innocent de se faire gracier. Il réalise alors tout le pouvoir que peut avoir le cinéma. « Je ne savais pas exactement ce que j’allais filmer mais je savais que je pouvais aider cet homme d’une manière ou d’une autre ».

Blumenfeld en profite pour souligner le penchant documentaire de Friedkin qui transparait dans chacun de ses films. « Vous avez le droit de me poser des questions plus violentes hein ! ». Il enchaine avec le récit bouleversant d’une exécution à laquelle il a assistée. « Il n’y a pas un jour où je n’y pense pas ».  Pendant vingt minutes un silence glacial dans la salle alors que Friedkin témoigne de chaque détail de cette exécution avec beaucoup d’émotion. Tout son génie du récit, son talent à donner à voir, à incarner est là devant nous.

Friedkin est aussi un grand cinéphile. Selon lui, trois films ont révolutionné le cinéma : Naissance d’un nation de Griffith, Citizen Kane d’Orson Welles et A bout de souffle de Godard. « Aujourd’hui encore même les shows télévisés s’inspirent d’A Bout de souffle« . Il évoque également de nombreux réalisateurs et adresse un joli clin d’œil à Hugh Hudson dans la salle en lui disant combien il adore son film Les charriots de feu (projeté au Festival) et combien il le trouve spirituel. Blumenfeld revient vers sa filmographie et l’interroge sur sa manière de travailler, sur ses choix d’acteurs. Moment hilarant où il raconte comment Fernando Rey s’est retrouvé sur ce film. Il avait vu Belle de jour et voulait embaucher celui avec son avec son “4 o’clock tan“ (en réalité Francisco Rabal) mais erreur de casting, c’est Fernando Rey qui est invité à rejoindre le tournage. Friedkin vient l’accueillir à l’aéroport et découvre l’allure princière de Rey, son bouc blanc qu’il refusait de raser et se dit que ça ne marchera pas. Furieux, il convoque son producteur et son directeur de casting en leur ordonnant de le virer. Mais devant l’impossibilité de remplacer Rey, il le garde et contre toute attente, Rey campera un magistral Alain Charnier. Quant à Gene Hackman, tout aussi magistral, Friedkin avoue avoir eu des réticences au départ, le trouvant trop « chiant ». Hackman est le « last man standing » pour le rôle, et Friedkin doit s’en satisfaire. Si l’on imagine pas aujourd’hui de meilleur casting, Friedkin se dit lui que le « dieu du cinéma » était avec lui cette fois encore.

Il évoque d’ailleurs à plusieurs reprises ce « dieu du cinéma » qui l’a souvent accompagné comme lorsqu’il remonte 56 blocs à pied avec son producteur pour réfléchir à la scène de poursuite qu’il pourrait réaliser et que soudain il imagine une course entre le métro aérien et une voiture. Avec son producteur, il vont voir le responsable de la compagnie de métro et lui demande si ce qu’il envisage serait possible (c’est-à-dire une course poursuite en plein New York avec des gens et non comme cela se faisait toujours, sans aucune personne dans le champ à part les deux qui se poursuivent). Le type lui dit qu’il est fou et que cela parait presque impossible. Friedkin se dit alors qu’il trouvera une autre idée et s’éloigne. « J’ai dit PRESQUE impossible » ajoute-t-il ! Son producteur, sicilien précise Friedkin, comprend le sous-entendu. « Vous voulez combien ? ». Quarante mille dollars et un billet aller simple pour la Jamaïque en guise d’accord et l’une des plus grandes scènes de course poursuite était née. « Il est encore en Jamaïque à ce jour ! Mais aujourd’hui si c’était à refaire, jamais je ne prendrais un tel risque. Nous étions inconscients et avons risqué la vie de beaucoup de personnes pour tourner ces scènes. Et sans aucun scénario ». Ironie du sort, le film sera récompensé de l’Oscar du meilleur scénario en 1972 en plus de l’Oscar du meilleur réalisateur bien mérité pour Friedkin. « Si j’avais vu les films de Buster Keaton à ce moment-là, jamais je n’aurais eu l’audace de tourner cette scène. Keaton a réalisé les plus grandes courses poursuites du cinéma. » Le dieu du cinéma intervient également sur le casting de la fillette de L’exorciste. Friedkin a auditionné un nombre incroyable de personnes jusqu’au jour où une femme arrive avec sa fille de 12 ans. Friedkin lui pose des questions sur le film, lui demande si elle sait de quoi il parle. « Bien sûr, j’ai lu le livre ! ». C’était Linda Blair.

William Friedkin clôt cette rencontre en rendant un bel hommage au cinéma qui certes est encore un art jeune mais laisse déjà de belles oeuvres comme empreintes. Les films de Friedkin en sont une belle preuve.