35EME FESTIVAL ITINERANCES D’ALES #J2

BERNADETTE LAFONT – ET DIEU CRÉA LA FEMME LIBRE, de la productrice-réalisatrice Esther Hoffenberg, a été présenté en avant-première au Festival Itinérances d’Alès.

Bernadette Lafont (1938 – 2013), c’est avant tout une voix unique, un regard rieur et une liberté revendiquée en tant que femme et comédienne. Originaire du sud, Bernadette a commencé sa carrière en 1958 dans Les Mistons de François Truffaut et Le beau Serge de Claude Chabrol. Elle était alors mariée à l’acteur Gérard Blain qui ne souhaitait pas qu’elle continue dans le cinéma. Mais Bernadette, résolument libre et déterminée à être en couverture de Paris Match pour plaire à son pharmacien de père, en décide autrement. Elle enchaine les films trainant sa silhouette sensuelle et son sourire mutin qui en fit rapidement une icône de la Nouvelle Vague. A cette période, elle rencontre l’homme qui restera le grand amour de sa vie, l’artiste Diourka Medveczky, et ensemble ils auront trois enfants en trois ans. Ils partent vivre cinq ans à la campagne où elle choisit de se consacrer à sa vie de famille.  Sur le conseil de Truffaut, elle revient au cinéma en écrivant directement aux réalisateurs avec qui elle souhaite travailler. En 1969, Nelly Kaplan lui offre un rôle sur mesure avec La fiancée du pirate, succès international qui la remet en selle.

Bernadette Lafont incarne à tout jamais l’image d’une femme indépendante, transgressive, libérée et « punk » à l’instar de la Marie de La maman et la putain (Jean Eustache), un de ses rôles majeurs. Son mari lui offrira pourtant son premier rôle à contre emploi dans un film méconnu, Paul, où l’intériorité de la comédienne semble surgir pour la première fois.

Pour raconter Bernadette Lafont, Esther Hoffenberg laisse la parole à l’actrice à travers des archives absolument formidables et des extraits de films. Elle s’adresse aussi directement à elle à certains moments dans une lettre imaginaire où elle lui témoigne son admiration. C’est beau et touchant, drôle aussi parfois. Et enfin tragique quand Bulle Ogier qui a perdu sa fille Pascale peu de temps avant que la fille de Bernadette, Pauline, disparaisse, évoque cette période sombre.

On découvre aussi à travers ses petites filles une femme simple, secrète qui cuisine en peignoir ou minaude sur le tapis rouge de Cannes. Dans une archive inédite, on la voit défendre avec virulence et passion le film d’Eustache face à Gilles Jacob : « En lisant le scénario, j’ai vu que c’était grand, que c’était du Bataille ».

Bernadette Lafont – Et Dieu créa la femme libre est un très beau portrait d’une actrice atypique qui a toujours préféré suivre son instinct sans concession. Le film est une belle invitation à se replonger dans sa filmographie et à découvrir des films aujourd’hui méconnus comme le pamphlet féministe Les stances à Sophie ou L’Eau à la bouche de Jacques Doniol-Valcroze. Dans une interview de l’époque, Nelly Kaplan s’insurge que l’on parle de « films de femmes » et non de films tout court. On a juste envie de dire à Esther Hoffenberg qu’elle a réalisé un très beau documentaire. Tout court.


LE JOUR OÙ LA TERRE S’ARRÊTA de Robert Wise

Samedi soir se tenait au Festival Itinérances d’Ales, la Nuit des visiteurs de l’espace, avec en préambule une réédition exceptionnelle du film de Robert Wise : LE JOUR OÙ LA TERRE S’ARRÊTA, dans une magnifique copie restaurée offerte au festival par Splendor.

l’histoire: Un OVNI atterrit dans un parc à Washington suscitant la peur et la fascination. Un homme sort du vaisseau et affirme venir en paix. Il s’appelle Klaatu. Mais un soldat à la gâchette facile atteint l’homme et le blesse. Soigné à l’hôpital, il demande à réunir tous les chefs d’état pour leur annoncer une nouvelle grave. Il refuse de parler à moins de s’adresser à tous en même temps. Les conflits entre les pays rend cette réunion extraordinaire impossible et Klaatu s’enfuit pour essayer de transmettre son message par un autre biais. Un vent de panique s’abat sur la ville qui craint les représailles de ces extra-terrestres tandis que Klaatu réfugié chez une jeune veuve et son fils déplore qu’ « on substitue la peur à la raison ».

Autant le dire tout de suite, les amateurs d’effets spéciaux risquent d’être déçus. L’originalité du film de Robert Wise (réalisateur de The set up et West side story pour ne citer que ces titres) ne réside pas dans sa virtuosité technique mais dans sa volonté de créer le premier film pacifiste de science fiction. Le robot Gort qui obéit aux ordres pour lesquels il a été programmé, ne cherche pas à nuire mais simplement à rétorquer devant l’adversité. Les terriens sont décrits par Robert Wise comme étant tellement obsédés par leurs conflits d’intérêt qu’ils en oublient leurs voisins lointains. Tel un messie, Klaatu cherche à leur ouvrir les yeux et leur rappeler qu’ils ne sont pas seuls dans l’univers. Aucune menace terrienne ne saurait être tolérée.

Le récit de LE JOUR OÙ LA TERRE S’ARRÊTA, somme toute très simple, offre néanmoins des dialogues croustillants et dénonce les travers belliqueux des hommes avec beaucoup d’humour, ridiculisant leur protocole et leur agitation face à ce vaisseau envahisseur. La mise en scène est impeccable et efficace alternant des cadres serrés et des plus larges pour les mouvements de foule. Le final haletant vient conclure ce film avec le brio des grands films noirs sur une partition de l’inimitable Bernard Hermann. Un film à redécouvrir tant pour sa mise en scène que pour son message pacifiste.

La soirée s’est prolongée par un cinemix mêlant des images de films SF complètement vintage sur le son des TwinSelecter, et le très actuel film de John Carpenter, Invasion Los Angeles.
Les fans ont également pu redécouvrir Predator de John McTiernan, et Iron sky de Timo Vuorensola.

 

35EME FESTIVAL ITINERANCES D’ALES

Cette année pour la première fois, Le Blog du cinéma trace la route direction Alès dans le Gard et assistera à l’ouverture du Festival de Cinéma Itinérances qui se tient du 17 au 26 mars. Au programme, des avant premières, des films inédits, des rééditions mais aussi des hommages, une compétition de courts-métrages et de nombreux invités.

Pour sa 35e édition, le Festival de cinéma d’Alès Itinérances s’intéresse cette fois aux « Visiteurs », aux gens de passage, « aux voyageurs, attendus ou intrus qui peut-être un instant, un jour, une année, viennent seulement bousculer le quotidien ou secouer les consciences ». De The party de Blake Edwards à Théorème de Pasolini ou Yojimbo d’Akira Kurosawa, cette rétrospective revisite des grands classiques mais propose également des films présentés en avant première comme l’attendu The net de Kim Ki-duk ou le récent La tortue rouge de Michael Dudok de Wit.

La Tortue Rouge

En parallèle de cette rétrospective, de nombreux documentaires et fictions seront projetés en avant-première comme Adieu Mandalay de Midi Z, Tunnel de Kim Seong-hoon, Orpheline d’Arnaud des Pallières (en ouverture) ou le dernier documentaire de Christian Philibert sur Massilia Sound System – Le Film, mais aussi des films inédits : King of the Belgians de Peter Brosens et Jessica Woodworth ou l’excellent Nightlife du slovène Damjan Kozole que nous avions découvert en novembre au Arras Film Festival.

Tous les formats sont représentés dans ce festival et comme chaque année, Itinérances propose une compétition de courts-métrages avec un palmarès à la clé décerné par un jury professionnel composé par Chad Chenouga, Marianne Denicourt, Esther Hoffenberg, Raphaël Lemonnier et Laurent Scheid et par un jury de lycéens. Le public pourra également voter pour le meilleur court métrage.

Edith Scob au Festival de Cinéma d'Alès Itinérances

Enfin le festival rend hommage tous les ans à des cinéastes, comédiens ou compositeurs. Cette année, c’est au tour de la trop rare comédienne Edith Scob, de l’acteur Olivier Gourmet, de la réalisatrice-productrice Esther Hoffenberg et du compositeur Bertrand Burgalat d’être mis à l’honneur autour d’une sélection de plusieurs de leurs films. Un autre hommage au cinéma d’animation danois sera rendu. Et en bonus, Bertrand Burgalat donnera une masterclass sur le thème de « Musique et cinéma » le 24 mars ainsi qu’un concert de clôture le 26 mars.

D’autres événements sont attendus – expositions, rencontres, concerts et dédicaces – et promettent une 35e édition variée, passionnante et riche en découvertes. Une édition sous le signe de l’invitation au voyage à laquelle nous sommes heureux de répondre.

ARRAS FILM FESTIVAL : une programmation réjouissante et éclectique

Mercredi 9 novembre : J6 du Festival

L’arrivée ce matin en gare d’Arras était pour le moins contrariée par les nouvelles toutes fraîches américaines ainsi qu’une pluie battante. Heureusement l’accueil du Village des Festivals nous plonge d’emblée dans une autre ambiance : celle d’un événement mettant les films à l’honneur et par là, une autre vision du monde nécessaire et réconfortante.

Le premier film au programme du jour était une avant-première en résonance avec l’actualité puisqu’il s’agit d’un thriller politique se déroulant en pleine période pré-électorale. LA MECANIQUE DE L’OMBRE, réalisé par Thomas Kruithof avec François Cluzet et Denis Podalydès.

la-mecanique-de-l-ombre

Duval, un comptable au chômage ex-alcoolique est embauché par un mystérieux Clément (Denis Podalydès) pour retranscrire des écoutes téléphoniques. Le voici donc enfermé seul dans un appartement, respectant à la lettre des consignes précises. Acculé, Duval accepte cette mission mais très vite se retrouve au centre d’un complot politique cynique et dangereux.

LA MECANIQUE DE L’OMBRE s’inscrit dans le film de genre et prolonge la tradition de thrillers politiques machiavéliques à l’instar de Ghost writer de Polanski. La mise en scène un peu trop appuyée par moment reste néanmoins efficace et François Cluzet porte le film à lui seul. Pas un plan sans son visage à l’expression inquiète. L’intrigue elle-même nous maintient en haleine sans être pour autant très alambiquée. De son côté, Podalydès est formidable en homme d’affaire impitoyable.


Courte pause le temps d’un café avant la deuxième séance : LE TROU (1960) de Jacques Becker en version restaurée dans le cadre de la sélection « Films d’évasion », avec une belle surprise en avant programme, une archive de l’INA d’une interview de José Giovanni – l’auteur du livre éponyme adapté par Becker – par Bertrand Tavernier. Ce dernier vient d’ailleurs de rendre un vibrant hommage à Becker dans son Voyage à travers le cinéma français. La boucle est bouclée !

le-trou-de-becker

LE TROU c’est l’histoire vraie de quatre prisonniers bientôt rejoint par un nouveau, Gaspard, préparant méticuleusement leur évasion. Co-écrit par José Giovanni, le film est un hymne au désir de liberté des hommes et à leur humanité. La mise en scène est prodigieuse et Becker filme chacun des gestes avec soin et authenticité. Chaque étape de leur tentative d’évasion est relayée de façon quasi documentaire. Ainsi voit-on Geo, Monseigneur, Manu, Roland et Gaspard dans leur quotidien carcéral, partager leur repas, enchaîner les cigarettes (sauf Manu qui ne fume pas), s’atteler à creuser un tunnel, scier les barreaux, inventer un sablier… La notion de temps semble alors aussi se dissiper pour nous spectateurs. Et les protagonistes font preuve d’une telle ingéniosité et d’une telle obstination qu’on est terrifié à chaque fois que les matons s’approchent de la cellule.

Mais LE TROU c’est aussi l’histoire d’une amitié hasardeuse, d’une confiance fragile et jamais certaine, d’une solidarité dans l’épreuve de la captivité. Les acteurs sont tous formidables et le talent incontestable de Becker pour nous attacher à chacun des personnages nous plonge complètement dans leur univers. A cela ajoutons les gros plans très utilisés visant à la fois à rendre compte de chaque geste, chaque expression mais aussi à traduire ce sentiment d’étouffement, de surveillance et d’angoisse. Un chef d’oeuvre absolu à voir ou revoir !


Sous les arcades d’Arras se nichent de nombreux restaurants et le Village des Festivals propose une restauration sur place. Ca tombe bien la pause repas s’impose. Une salade, un éclair, un café et c’est reparti ! La troisième séance de la journée était l’avant-première d’une comédie de Maxime Motte, réalisateur originaire du nord, COMMENT J’AI RENCONTRÉ MON PÈRE avec Isabelle Carré et François-Xavier Demaison.

comment-j-ai-rencontre-mon-pere

Elliot et Ava sont les parents adoptifs du petit Enguerrand. Ce dernier passe son temps à rêvasser le retour improbable de son père biologique décédé. Quand un jour, il découvre sur la plage un immigré fraichement débarqué, il reconnait en lui son père et le ramène chez lui. Elliot, toujours désireux de satisfaire son fils et de gagner sa reconnaissance accepte de le cacher. Il enchaîne maladresses sur maladresses pour tenter d’aider Kwabéna avec l’aide de son père (Albert Delpy), tout aussi irresponsable que lui.

Les nombreux rebondissements sont assez réjouissants et donnent lieu à des scènes bien rythmées et des personnages hauts en couleur. COMMENT J’AI RENCONTRÉ MON PÈRE est une comédie plutôt réussie qui parvient à nous amuser tout en abordant des sujets graves comme celui du sort des migrants ou de la quête d’origine. Un feel good movie à ne pas bouder !


Notre première journée s’est terminée en beauté avec le ciné-concert de LE FANTOME QUI NE REVIENT PAS de Abram Broom, film muet russe de 1929, programmé dans les « films d’évasion ». Le film était mis en musique et interprété devant les festivaliers par de jeunes musiciens de la région sur une composition improvisée collectivement, et orchestrée par Jacques Cambra.

le-fantome-qui-ne-revient-pas

L’histoire se situe dans une prison panoptique où sont incarcérés des prisonniers condamnés à perpétuité. José Real en fait partie depuis dix ans mais lorsqu’il incite les autres à se révolter, le directeur de la prison décide de lui accorder une journée de liberté que lui octroie la loi pour l’abattre. José part en route pour retrouver les siens mais le chemin est long et plein d’embûches.

Il y aurait beaucoup à dire sur ce film méconnu et néanmoins d’une puissance visuelle étonnante. La scène de début où les prisonniers se révoltent est d’une modernité absolue tant dans la mise en scène, que le découpage et les plans choisis. Ceux de la femme de José courant annoncer à tout le village le retour de son mari sont également renversants. La caméra la précède, tout aussi chancelante qu’elle. Les choix de cadrage et de décor (le directeur de la prison difforme ressemble à un cafard minuscule sur son fauteuil démesurément grand pour lui) comme les effets utilisés (dont le célèbre effet Koulechov) traduisent formidablement les différentes notions d’espace abordées, de la captivité impitoyable aux grands espaces prometteurs de liberté. Dehors comme dedans, José est poursuivi par ses fantômes, réels ou oniriques. LE FANTÔME QUI NE REVIENT PAS est un film d’une force inouïe. Un grand film à découvrir absolument !


Jeudi 10 novembre : J7 du Festival
Un beau soleil ce matin illumait la ville d’Arras, vite balayé par une pluie diluvienne. Pas grave étant donné le programme de la journée qui se déroule principalement dans les salles obscures et au Village des Festivals sur la Grand place pour les conférences de presse, les pauses cafés ou déjeuner, les rencontres avec les festivaliers et les concerts du soir.

La première projection du jour était on ne peut plus réjouissante puisqu’il s’agissait du film d’Edouard Baer, OUVERT LA NUIT. Le film raconte la folle nuit de Luigi (interprété par Edouard Baer), directeur d’un théâtre à la dérive faute de moyens. Une nuit pour trouver de l’argent et payer les salaires de ses techniciens qui menacent de grève, un singe pour la première du lendemain et avant tout regagner la confiance de ses collaborateurs. Il embarque dans son épique traversée de Paris la stagiaire de Sciences Po (Sabrina Ouazani) aussi droite que lui est désinvolte.

ouvert-la-nuit

Luigi est agaçant autant qu’il est touchant. Mondain un peu cynique, il est aussi capable d’aider les autres, de s’entourer de belles personnes dévouées dont sa collaboratrice et meilleure amie Nawel (Audrey Tautou) ou d’un grand metteur en scène japonais. Car Luigi envisage la vie comme une suite d’aventures inconnues, de possibles surprises, de hasards heureux et sait rester positif coûte que coûte. Irresponsable, flegmatique, immature ou simplement perdu ? Exubérant et volubile, Luigi prend la vie telle qu’elle vient, s’arrête boire des coups dans des bars, parle à tout le monde et parvient à ses fins. Il charme et rebute mais toujours rassemble. Sa déambulation nous fait traverser des bars à l’ambiance enflammée, la maison montreuilloise de Marcel et sa grande famille, un zoo et nous embarque au milieu d’une galerie de personnages rocambolesques (le regretté Michel Galabru, Lionel Abelansky, Grégory Gadebois pour ne citer qu’eux). C’est foutraque, drôle, touchant et clairement réjouissant. La rencontre presse s’annonce bien !


Changement de registre avec la deuxième séance presse de la matinée enchaînant la précédente : UNE VIE de Stéphane Brizé présenté en avant-première et dans le cadre d’un hommage rendu au réalisateur. Adapté du roman éponyme de Guy de Maupassant, UNE VIE retrace l’histoire de Jeanne (formidable Judith Chemla) de son mariage avec Julien de Lamare (Swann Arlaud) à sa fin de vie.

une-vie

Jeanne a hérité du Château normand de ses parents où elle s’installe avec son mari Julien. Très vite elle découvre ses travers, son avarice et surtout ses infidélités. Elevée par des parents aimants (Jean-Pierre Daroussin et Yolande Moreau), elle a appris à pardonner et accepte le retour de Julien auprès d’elle. Elle qui est pure et ne conçoit que la vérité se retrouve à vivre au coeur même du mensonge. Lorsqu’elle découvre que Julien la trompe avec sa fidèle amie Madame de Fourville (la trop rare Clotilde Hesme), elle est anéantie mais ne se décide pas à l’avouer à Monsieur de Fourville pour lui épargner sa peine. Il l’apprend malgré tout et élimine les amants adultères avant de se suicider. Jeanne se retrouve seule avec ses parents, son fils Paul étant envoyé en internat.

UNE VIE se situe du point de vue de Jeanne et filme les personnages au plus près, ne laissant rien au hasard, ni le vent sur les feuillages, ni une mèche de cheveu qui retombe, avec une délicatesse chère à Stéphane Brizé. Magnifiquement éclairé par Antoine Héberlé, UNE VIE traduit avant tout l’extrême solitude des êtres, la simplicité des gestes qui se rejouent à l’infini, la fatalité des actes qui se suivent avec ironie et l’inexorabilité du temps. La vie de Jeanne est faite de souffrance mais aussi de joies que le cinéaste fait surgir dans des flash backs muets comme autant de fulgurances. Jeanne se raccroche à la douceur de ses souvenirs les plus beaux comme sa mère Adélaide se raccroche à ses souvenirs passés en relisant ses lettres. Ainsi revoit elle son fils Paul devenu un jeune homme dilapidant toute sa fortune sous les traits du petit enfant rouquin qu’elle promenait en bord de mer, ou Julien comme l’homme qui lui promettait de l’aimer toute sa vie. UNE VIE est une ode à l’amour inconditionnel, à la quête de vérité, à la pureté de l’âme et des rêves. Un film magnifique à ne manquer sous aucun prétexte !

A 16h30 commence une autre projection de la sélection « films d’évasion », véritable chef d’oeuvre du cinéma français, LA GRANDE ILLUSION de Jean Renoir. Immanquable même si on l’a vu des dizaines de fois ne serait-ce que pour le découvrir sur grand écran.

la-grande-illusion

Nous sommes en pleine guerre avec l’Allemagne en 1916. Maréchal (Jean Gabin) et le Capitaine de Boeldieu (Pierre Fresnay) sont retenus prisonniers en par le Capitaine Von Rauffenstein (Erich Von Stroheim) qui les traite avec le plus grand soin. Ils sont ensuite transférés dans un autre camp de prisonniers où ils rencontrent d’autres compatriotes dont Rosenthal, un lieutenant qui partage tous ses colis de nourriture avec ses nouveaux comparses. Ensemble ils creusent un tunnel pour s’évader mais le jour de leur tentative, ils sont à nouveau transférés dans une forteresse tenue par Von Rauffenstein. Leur désir d’évasion reprend et Boeldieu met en place un plan pour assurer cette seconde tentative.

LA GRANDE ILLUSION est l’un des plus beaux films de camaraderie, de solidarité et d’intégrité qui existe. Jean Renoir au sommet de son art rend hommage aux trois fondements de la devise républicaine en s’attachant à réunir des personnages de classe sociale différente mais unis par le même désir de liberté et de fraternité. La scène du spectacle bousculée par la nouvelle de la bataille de Douaumont où tous se mettent à chanter la marseillaise est tout simplement bouleversante tout comme la scène qui succède où Gabin enfermé au cachot explose en colère d’une façon effroyable. Gabin est incroyablement juste et touchant, très beau aussi dans ce plan en plongée, ses yeux bleus semblant déjà dériver vers la folie. Le maton allemand lui tend alors des cigarettes et un harmonica et on entend en off Gabin jouant l’air de « Froufrou ». Dans une autre scène, ils reçoivent des malles d’habits de femmes et se ruent dessus pour imaginer leur spectacle et pour rêver un temps à la présence d’une femme. « Arrête tu vas nous enlever l’imagination“ dit Maréchal. Le silence saisissant quand l’un d’entre eux réapparait déguisé en femme est inoubliable. Les acteurs livrent des performances inoubliables elles aussi (n’oublions pas Carette et Marcel Dalio). Un des plus beaux films qu’on ne se lassera jamais de revoir.


Une tarte chèvre basilic et une bière avant d’attaquer la dernière séance de cette deuxième journée : un film en compétition européenne dont le jury est présidé par Jean-Pierre Améris, ANNA’S LIFE de la georgienne Nino Basilia.

Anna, mère célibataire élève seule son fils autiste Sandro. L’établissement spécialisé qui accueille Sandro coûte cher et Anna enchaine les petits boulots pour arriver à survivre. Son projet : émigrer aux Etats Unis pour enfin s’en sortir. Mais la course au visa s’avère un calvaire, le salaire d’Anna étant jugé trop faible pour le consul et trop élevé pour obtenir des aides. Elle rencontre Otto qui lui propose moyennant beaucoup d’argent de lui fournir un visa. Anna fera tout son possible pour réunir la somme jusqu’à faire des choix discutables.

annas-life

ANNA’S LIFE est un film fort sur la condition des femmes qui paient cher leur désir d’indépendance. Anna rencontre de nombreux obstacles et tente de les dépasser un à un même lorsque c’est elle qui les provoque. Car comment ne pas craquer ou se tromper en situation de désespoir ? Quelle force faut-il trouver en soi pour continuer à avancer ? La mise en scène est soignée tout comme les cadres aux profondeurs de champ très dessinées tel ce plan d’Anna en arrière plan dans son lit. L’actrice principale (Eka Demetradze) y est épatante. Un premier film réussi.


 Vendredi 11 novembre : J8 du festival
Grand soleil ce matin sur Arras où l’on a pu entendre les cloches tinter en ce jour du 11 novembre. Les ruelles n’étaient pour autant pas désertes et les nombreux festivaliers réunis malgré le froid sur la place du Beffroi où se jouait un spectacle de rue ambiance chevaliers des temps modernes et combat à l’épée.

Direction le Cinemovida pour une première séance de la sélection « Visions de l’est », NIGHT’S LIFE du slovène Nocno Zivljenje. Basé sur un fait divers, le film retrace en quasi temps réel les minutes succédant la découverte par trois jeunes en vélo du corps gisant et nu de Milan, un avocat impliqué en politique. L’ambulance arrive, procure des premiers soins avant d’alerter la police et de l’emmener à l’hôpital bientôt rejoint par sa femme Léa avertie du drame. L’homme a été grièvement mordu par des chiens et dans les pièces à conviction se trouve un gode miché.

nightlife_01

La temporalité réaliste du film nous saisit et nous embarque au coeur d’une sombre histoire jamais élucidée. Le cinéaste convoque l’imaginaire du spectateur en ne donnant jamais de réponse. Léa comme le collègue de Milan craignent que la presse ne s’empare de l’affaire. Quelles sont leurs raisons ? Léa en sait-elle plus qu’elle ne l’affirme ?

S’appuyant sur une mise en scène très maitrisée, NIGHT’S LIFE dérange et secoue en ne s’attachant qu’à filmer ces minutes avec un souci réaliste percutant. Un film puissant qui montre que les réponses ont parfois moins d’intérêt que les questions.


Un repas sur le pouce au Village du Festival avant la prochaine séance du film de Marco Bellocchio, FAIS DE BEAUX REVES, présenté en avant-première. Massimo perd subitement sa mère d’une soi disant crise cardiaque foudroyante. L’enfant grandit et devient journaliste sportif mais reste néanmoins torturé par cette disparition jamais éclaircie.

fais-de-beaux-re%cc%82ves

On ne présente plus le cinéaste italien Marco Bellocchio, auteur de Les poings dans les poches, Le sourire de ma mère ou encore Vincere. FAIS DE BEAUX REVES ne tient malheureusement pas les promesses de mise en scène à laquelle le cinéaste avait pu nous habituer. Le récit traverse les différentes périodes de vie de Massimo (Valerio Mastandrea) de façon déconstruite et sans pertinence apparente. On passe de l’enfance à l’âge adulte et inversement avec davantage l’impression de tourner en rond que d’avancer, puisqu’au final ne reste qu’une seule et même question à résoudre pour Massimo : comprendre réellement comment est morte sa mère. Nous sommes du coup laissés à distance et chaque scène qui relate un évènement différent de la vie de Massimo semble vain et presque inutile.

Loin d’être une fresque, le film fait des digressions qui sonnent creux et qui ne s’inscrivent pas réellement dans le récit comme les scènes où Massimo part en Bosnie en grand reporter ou son aventure avec Bérénice Béjo auquel on a du mal à croire. Le sommet de ces flash backs d’enfance réside dans une scène où Massimo ado se retrouve chez l’un de ses amis, accueilli par une mère envahissante (Emmanuelle Devos) dont la présence ne fait que raviver l’absence de sa mère disparue. Elle se met à entonner « Colchique dans les prés“, ce qui laisse Massimo rêveur. N’y avait-il pas de conseiller musical dans le budget du film pour éviter cette scène aussi absurde que ridicule ?

On notera malgré tout quelques beaux moments, notamment les scènes avec Massimo enfant formidablement interprété par Nicolo Cabras. Un film décevant qui ne laissera pas un souvenir impérissable dans cette édition 2016.


Petit tour sur la place du Beffroi histoire de profiter des derniers rayons de soleil hivernal avant de s’enfermer à nouveau en salles et découvrir le film israélien de Asaph Polonsky UNE SEMAINE ET UN JOUR programmé dans la section « Cinémas du monde ».

Cette comédie douce amère aborde le sujet du deuil en relevant le pari de rester léger et grave à la fois. Le film se déroule le temps d’une journée, celle qui suit Shiv’ah (les 7 jours de deuil de la tradition juive). Alors qu’ils viennent d’enterrer leur fils unique, Elyal et Vicky (Shai Avivi et Evgenia Dodina) doivent continuer d’avancer, retourner travailler, gérer les dernières formalités liées aux obsèques. Mais plutôt que de s’atteler à ses taches, Elyal, sorte de Ben Stiller version grisonnante, s’accorde une dernière journée d’errance et se rend à l’hôpital récupérer la couverture de son fils décédé Ronnie. Pas de couverture mais à la place un sac de marijuana médicinale. Eyal essaye en vain de rouler un joint et finit par solliciter le fils de ses voisins avec lesquels il est fâché. Cette première journée s’annonce donc un peu chaotique, salvatrice et donne lieu à des scènes aussi cocasses qu’émouvantes.

une-semaine-et-un-jour

En abordant la question du deuil, UNE SEMAINE ET UN JOUR soulève d’autres questions. Comment peut-on apprendre à revivre à nouveau ? Quel temps s’accorder pour peu à peu se relever ? Comment renouer avec ceux qui restent ? Un film poétique, drôle et touchant.


Trente minutes de courte pause avant la deuxième séance « Visions de l’est » de la journée avec le film du tchécoslovaque Ivan Passer, ECLAIRAGE INTIME réalisé en 1965.

eclairage-intime

Petr passe le week end chez Bambas, un de ses amis musiciens comme lui, pour donner un concert dans une petite ville de Bohème. Filmé dans des décors naturels avec des acteurs non professionnels, ECLAIRAGE INTIME dresse le portrait de gens ordinaires avec un ton qui oscille entre burlesque et documentaire. Ivan Passer filme tous les petits gestes, les repas, les pleurs, les chamailleries, les retrouvailles. C’est simple et beau. Souvent drôle aussi comme la scène de fou rire de Stepa ou la répétition des quatre amis musiciens. « C’est plus facile de pleurer que de rire » dit l’un d’eux. Les deux ne sont jamais bien loin chez Passer. Un des films référence de la Nouvelle vague tchèque.

Comme tous les soirs, un concert nous attendait au Village après les dernières projections : une fanfare qu’on avait déjà croisée itinérante dans les rues d’Arras pendant la journée et qui est apparue comme un joli clin d’oeil au film d’Ivan Passer !

Au final cette 17ème édition du Arras Film Festival nous aura séduit par sa belle programmation qui traduit toute la diversité du cinéma français, européen et international. L’occasion aussi de revoir des classiques dans des copies magnifiquement restaurées et de confirmer le talent des cinéastes de d’Europe de l’est. On retiendra aussi le formidable accueil que nous ont réservé l’équipe et ses nombreux bénévoles. Vivement l’édition 2017 !

SERENADE A TROIS au Festival Lumière 2016

Cette année, le Festival Lumière rend hommage aux grandes actrices qui ont fait Hollywood dans le cadre d’une sélection absolument jubilatoire  Hollywood, la cité des femmes“. Impossible donc de faire l’impasse sur Miriam Hopkins dans l’un des grands films américains de Lubitsch (mais y en a-t-il des petits ?), Sérénade à trois (Design for living).

Gilda (l’espiègle et délicieuse Miriam Hopkins) est caricaturiste pour une grande compagnie et rencontre dans un train en France deux artistes, Tom (Frederic March), auteur dramatique et George (l’irremplaçable Gary Cooper), artiste peintre. L’attirance mutuelle est immédiate entre les trois. Gilda devient leur muse et ils s’installent ensemble en décidant un “gentlemen’s agreement“ : no sex ! Le problème c’est que Gilda n’a rien d’un gentleman…

Sorti en 1933, Sérénade à trois est l’adaptation d’une pièce de Noel Coward excellemment réécrite par Ben Hecht et d’une modernité impertinente. Les premières minutes muettes de la scène du train où Gilda croque Tom et George (déjà !) pendant leur sommeil annoncent toute l’insolence et l’anti-conformisme du film. Pas question pour Gilda d’avoir à choisir entre ces deux « chapeaux“ pour reprendre l’une des métaphores du film, elle les aime tous les deux. Pas question non plus de briser leur amitié et Gilda devient leur “mother of the arts“, sorte d’impresario. Chacun semble donc contenir la tension sexuelle qui les habite jusqu’à ce que Tom parte à Londres pour suivre les répétitions de sa pièce qui vient d’être achetée. Le triangle se sépare et ne restent que George et Gilda, esseulés.

Sérénade à trois reste aujourd’hui une des plus réjouissantes comédies de Ernst Lubitsch et une ode éternelle à l’art, à la vie de bohème, au désir et à l’impertinence.“

Dans ce jeu de chaises musicales, les uns et les autres se trahissent pour mieux s’aimer car comme dit Gilda « c’était inévitable ». Quand Tom revient leur rendre visite, c’est au tour de George d’être remplacé. Le génie de Lubitsch est d’utiliser le hors champ et l’ellipse brillamment ce qui donne lieu à des scènes désormais mythiques comme celle où George assis entre les deux amants réalise peu à peu en regardant Tom qu’il est un peu tôt pour porter un smoking. S’ensuivent en off des bruits de vaisselle cassée et un nouveau jeu de chaises musicales où c’est au tour de Gilda de s’éclipser pour rejoindre son patron et prétendant Max Plunkett (excellent Edward Everett Horton, un « régulier » du cinéma de Lubitsch).

serenade-a-trois

La casting est parfait, Miriam Hopkins est pétillante et malicieuse et en volerait presque la vedette aux deux autres, Gary Cooper dans un rôle de bourru sensible est à son habitude irrésistible (Gilda dit de lui avec tendresse “he’s a kind of barbaric“), quant à Frederic March, il s’impose comme la troisième roue d’un triporteur bien huilé (comme sa machine à écrire). Les dialogues sont formidables et on aurait envie de noter chacune des répliques tant elles sont percutantes et hilarantes à l’instar du fameux “Immorality may be fun but it isn’t fun enough to take the place of 100% virtue and three square meals a day“ ou du “Delicacy is the banana peel under the feet of truth“. 

Parions que le maitre de la comédie hollywoodienne a du faire grincer quelques dents en s’emparant du sujet subversif et « amoral » qu’est le triangle amoureux avec autant de légèreté et d’humour. Sérénade à trois reste aujourd’hui une des plus réjouissantes comédies de Ernst Lubitsch et une ode éternelle à l’art, à la vie de bohème, au désir et à l’impertinence. Un film indispensable.