BERTRAND TAVERNIER, le cinéma et rien d’autre

25 mars 2021. Il est 16 heures et un ami m’appelle pour m’annoncer la mort de Bertrand Tavernier. “Je pense fort à toi”, me dit-il. Depuis le telephone n’a pas arrêté de sonner, comme si j’avais perdu un parent. Aujourd’hui, tous les cinéphiles sont un peu orphelins.
 (c) Dyod photography

J’avais 23 ans quand je l’ai rencontré pour la première fois. Je venais le rencontrer dans sa maison de production du 10ème arrondissement pour un poste d’assistante de production. Je suis ressortie embauchée en tant que son assistante personnelle. Je crois que je ne réalisais pas bien ce qu’il m’arrivait. J’étais très jeune, je n’avais fait que des boulots d’étudiants et bim badaboum, me voici devenue en un quart d’heure l’assistante d’un réalisateur très connu. En quoi cela consistait ? Principalement à gérer son agenda de ministre, à répondre à ses nombreux courriers et pas mal aussi à l’assister pour des choses aussi quotidiennes que banales. Je ne sais même pas par où commencer tant ces quatre années à ses côtés m’ont marquée. 

D’abord le bonhomme. Impressionnant par sa carrure, sa présence, sa verve, ses coups de gueule aussi. Mais moi ce qui m’a toujours le plus bluffé, c’est son immense culture. Bien sûr chacun sait à quel point il connaissait le cinéma, les cinémas devrait-on dire tant il ne laissait rien de côté, du western au film indépendant. Tavernier était un boulimique. Il allait au cinéma presque tous les jours quand il n’était pas en tournage et au théâtre presque aussi souvent pour découvrir des comédien.ne.s. Il en était fou des comédien.ne.s ! Mais sa culture dépassait largement le septième art. Il était intarissable sur le jazz – je me souviens d’un jour où je l’avais trainé dans les locaux d’une radio dans le 13ème qui lui avait fait un quizz sur le jazz où, imbattable, il connaissait absolument toutes les réponses – la peinture, la musique, la littérature, mais aussi l’histoire, la politique. C’était un homme de son temps qui, s’il aimait un cinéma passé, continuait de se passionner pour le cinéma contemporain. Comme tout cinéphile en somme. Il en était de même pour ses combats citoyens et politiques, Tavernier était un homme engagé et ancré dans le présent. C’est ainsi qu’il m’avait embarquée sur son tournage documentaire sur les Double Peine de Lyon en 2001. 

Tavernier à l’instar d’un Scorsese, était avant tout un grand cinéphile. C’est d’ailleurs la première chose qu’il m’avait demandé lors de l’entretien, soulignant l’importance pour lui de s’entourer de personnes cinéphiles. Je me souviens qu’il n’a pas vraiment écouté ma réponse alors que moi qui ne jurais que par le cinéma depuis mon adolescence et qui dévorais tous les films classiques pour forger ma cinéphilie, étais prête à dégainer comme un cowboy pour lui exprimer en quoi le cinéma m’animait plus que tout. Je me souviens que le dialogue était difficile et que je me contentais de l’écouter plus que de lui parler. En même temps, comment dialoguer avec un monstre de culture pareil quand on n’a que 20 ans ? Et pourtant je me souviens aussi de la frustration que je ressentais parfois à ne pas partager davantage notre amour du cinéma quand bien même j’étais hors compétition. Je déplorais au final que cette relation de travail soit si verticale. 

Ensuite le cinéaste. Je n’ai jamais été une grande fan de ses films avant de travailler pour lui. Je connaissais en partie sa filmographie impressionnante et aimais plusieurs de ses films à commencer par Coup de torchon. Puis je me suis mise à en aimer beaucoup plus, certains que je découvrais, d’autres que je revoyais avec un autre oeil. Jusqu’à son magnifique documentaire fleuve sur le cinéma français qui résonne aujourd’hui comme une œuvre testamentaire, lui le passeur de films, le fervent défenseur d’un cinéma souvent controversé ou boudé. Cette lettre d’amour au cinéma français s’inscrit dans la continuité de son long métrage Laissez passer (sur le cinéma sous l’Occupation) que j’ai eu la chance de suivre de près puisque je travaillais pour lui à cette époque. Bertrand avait très mal vécu l’accueil mitigé de ce film qui lui était cher et je crois que cela l’avait beaucoup affecté. Je suis partie quelques mois après, avec l’envie de faire autre chose, de faire à mon tour des films, ce que je n’ai jamais vraiment fait finalement. C’est dur d’aimer autant voir des films et de trouver le courage d’en faire en toute légitimité.

C’était quelqu’un de généreux. Pas dans ses mots, mais dans sa façon maladroite qu’il avait de vous dire que vous comptiez pour lui. Il rentrait toujours de ses nombreux voyages les bras chargés de cadeaux pour tout le monde. Des cadeaux parfois à côté de la plaque qui les rendaient encore plus spéciaux comme ce kimono du Japon qu’il m’avait offert ou cette chouette en cristal. De même, il adorait ramener des spécialités culinaires. De retour d’Australie, il tendait à qui se trouvait devant lui du kangourou séché sans que personne n’ose refuser. Sur ses tournages, il distribuait de la propolis à toute l’équipe en en vantant les vertus protectrices.
Chez lui c’était la caverne d’Ali baba. Des objets étranges, souvenirs de voyages ou offrandes, des livres absolument partout, un mur envahi de coffrets de films et une douce odeur d’encens dans sa maison. J’avais eu pour mission d’organiser ses 60 ans avec tout le beau monde du cinéma français. Je le revois avec son assiette à la main en train de dire à tous ses invités stars de goûter le porc. Il aimait rire à ses propres blagues et chercher les regards complices. Ce soir-là, il s’est beaucoup amusé à me répéter “mange du porc Anne Laure !”. Cette réplique est restée dans les annales de mon foyer pendant au moins une décennie. Bertrand avait un grand sens de l’humour mais savait redevenir sérieux et concentré en un éclair. C’était un travailleur acharné, qui dormait peu, ce qui lui valait de piquer parfois du nez au cinéma ou au théâtre et m’obligeait à lui donner des petits coups de coude. Il relevait alors immédiatement la tête en faisant mine qu’il était parfaitement éveillé. Parfois nous allions dîner au restaurant dans son quartier et je lui posais plein de questions sur les acteurs que j’aimais tant avec lesquels il avait tourné comme Romy Schneider ou Michel Piccoli. Nous avions une grande complicité même si elle était évidemment relative et déséquilibrée. Je ne le plaçais pas sur un piédestal, loin de là. Pourtant je ressentais toujours ce décalage lié à sa notoriété et sa position dans le milieu du cinéma (il bénéficiait d’un rayonnement international pour reprendre les termes de son ami Michel Ciment que je n’avais pas réalisé avant de travailler à ses côtés). Il fallait le voir arriver dans une pièce pour tout de suite ressentir ce qu’il dégageait. Etait-ce sa culture écrasante, sa grande timidité ou son talent ? Sûrement un peu de tout cela. Entre temps, je l’ai croisé plusieurs fois à Paris, Montréal lors d’un Festival et à Lyon à l’Institut Lumière qu’il présidait. Il est venu à Lille en 2016 présenter son Voyage à travers le cinéma français et il m’avait accordé un entretien. Il avait insisté pour que je vienne au diner précédant la rencontre, ravi d’avoir un visage familier à ses côtés pour affronter les quelques notables à qui il allait servir son show. Car il savait qu’il était attendu dans ce genre de manifestation pour être le narrateur idéal d’anecdotes toujours réjouissantes. 

Tavernier était aussi un grand historien et écrivain du cinéma. Il a signé avec Jean-Pierre Coursodon 50 ans de cinéma américain, véritable bible des cinéphiles mais aussi un livre d’entretiens avec les grands auteurs hollywoodiens Amis américains, magnifiquement réédité en 2019 chez Institut Lumière / Actes Sud. Il avait une capacité d’écriture impressionnante. Je me souviens de classeurs entiers remplis de lettres qu’il adressait à un cinéaste avec lequel il n’était pas d’accord sur tel ou tel sujet. Des querelles, il en a connues et il ne lâchait rien tant il aimait défendre ses idées et ce qu’il croyait juste. Il n’y a qu’à se rappeler par exemple de sa colère et de son implication au moment de la polémique sur la critique française en 1999. Ou de son engagement constant auprès de la SACD ou de l’ARP. Tavernier était aussi un ami fidèle. Il avait une amitié réelle pour Thierry Frémaux, Michel Ciment et Pierre Rissient. Et pour bien d’autres encore.

Quand quelqu’un disparait, on est envahi de souvenirs. Souvent les bons d’ailleurs. Je retiendrai son expression satisfaite lors d’une prise réussie, son insatiable curiosité, son enthousiasme presque enfantin à parler des films qu’il adorait ou son obstination à répondre à chaque courrier que ce soit un acteur inconnu ou un échange cinéphilique avec Marty (Scorsese). Avec sa disparition, c’est une véritable mémoire du cinéma qui s’en va et c’est une perte incommensurable.

PEAU D’ANE ET LA PETITE TAUPE QUI VOULAIT SAVOIR QUI LUI AVAIT FAIT SUR LA TETE

Cette année, regarder la soirée des Césars, qui déjà en temps normal m’ennuie par son caractère interminable et sa sélection peu représentative du cinéma qui m’intéresse, avait encore moins de sens dans le contexte actuel. Je n’ai pourtant pas résisté à en regarder des passages.

Disons-le tout de suite, cette 46ème cérémonie des Césars n’avait pas grand chose à voir avec l’affiche des Choses de la vie de Claude Sautet qui illustrait l’évènement. Entre le parterre des 150 élus masqués et le contexte sanitaire que l’on connait qui nous ont privés des salles depuis un an, cette cérémonie s’annonçait forcément particulière. La maitresse de cérémonie Marina Fois s’en est fort bien sortie je trouve dans son entrée en scène. Une crotte à la main censée représenter l’état de m… dans lequel se retrouvent les intermittents aujourd’hui, elle n’a pas épargné notre ministre de la culture et c’était bien la moindre des choses.

« C’est comme avoir une pharmacienne à la culture en pleine pandémie »

La suite fut, malgré les attentes, assez consensuelle : meilleur espoir masculin pour un acteur noir qui a remercié tous les acteurs noirs, une comédie (d’habitude si peu récompensée) qui a raflé sept césars et dont le réalisateur ne s’est pas pointé, une pluie d’hommages aux nombreux morts 2020-2021, et on peut dire qu’il y en avait cette année des morts. D’ailleurs certains ont été fondus dans le décor (Tonie Marshall par exemple) mais les hommages à Piccoli et Bacri étaient touchants. On a eu le droit à quelques discours engagés comme celui de la reine Balibar, et même un happening de Peau d’âne alias Corinne Masiero à poil et ensanglantée, couverte d’un slogan à même la peau à l’instar des Femen. Cette dernière a évidemment enflammé la toile, les uns jugeant son numéro vulgaire, les autres applaudissant son courage. Personnellement, je ne sais pas trop quoi en penser, il fallait certes un certain culot, et elle ne mérite évidemment pas les commentaires haineux et sexistes qui n’ont pas manqué de suivre. Mais au final, ce que l’on retiendra, plus que son message mal orthographié, c’est sa nudité provocatrice. Quel est dès lors l’intérêt ? Les César sont devenus un concours de polémiques pour faire bander les réseaux sociaux. Tous les ans c’est pareil. L’an dernier, c’était Polanski et le mouvement #MeToo et l’on s’était emballés autour du « je me lève et je me casse » d’Adèle Haenel. Cette année aurait dû être un appel virulent à sauver l’exception culturelle dans ce contexte de pandémie mais à y regarder de plus près, c’était surtout un rassemblement de privilégiés du cinéma qui ne représentent que la partie pailletée de l’iceberg vers lequel cette cérémonie semble de plus en plus se diriger.

Le grand oublié de cette soirée c’est bien le cinéma, celui qui depuis plus d’un siècle nous fait rêver, rire, pleurer, résister et grandir. Bien sûr il reste quelques maigres consolations, le prix décerné à Sébastien Lifshitz pour son magnifique Adolescentes et celui attribué à Laure Calamy, formidable Antoinette dans les Cévennes. Pour le reste, on passera son chemin devant cette année 2020 de crotte.

UN MONDE EN THERAPIE

Vous aussi vous êtes en thérapie ces dernières semaines ? Vous aussi, vous vous passionnez pour cette série d’Arte adaptée d’une série israélienne, déjà adaptée aux Etats Unis sous le titre In treatment ? Parce que moi, je l’ai dévorée mais ce n’est pas tant de la série dont je veux parler que de ce qu’elle vient faire résonner en nous en ces temps de crise sanitaire.
En thérapie d’Olivier Nakache et Eric Toledano – Films du Poisson – Arte

A l’heure de la positive attitude, de la bien pensance, des videos de chatons et des milliers de likes condescendants, cela fait du bien d’aller un peu plus en profondeur dans les affres de notre âme, bien plus complexe que ce que les réseaux sociaux dépeignent. Le monde n’est ni blanc ni noir, et pourtant c’est bien ce qu’on essaye de nous faire croire avec cette manie de tout simplifier. On se croirait dans un Disney. D’un côté les gentils, de l’autre les méchants. Mais à l’inverse d’un Disney ce sont souvent les méchants qui gagnent. La preuve, il n’y a qu’à regarder du côté des gens qui nous gouvernent, des puissants rarement inquiétés par la justice, des ministres agresseurs sexuels qui restent en place, des entreprises qui contribuent très largement à la pollution, la déforestation et la pauvreté croissante, pour s’en convaincre. On crie aux inégalités, à l’injustice, à la catastrophe climatique, aux violences faites aux femmes, mais les choses changent malgré tout trop lentement. Pourquoi ? Parce que depuis que le monde est monde, il est très difficile de changer les mentalités, le mal semble faire partie intégrante de notre société et les gens ont fini par l’accepter. C’est pourquoi entrer en soi, sonder notre être n’est finalement pas une mauvaise réponse en ces temps confinatoires. Partir de l’intime, de notre être au monde, pour comprendre ce qui nous relie. A défaut de sauver le monde, on peut tenter de sauver son monde. La route est longue (comme une thérapie) mais sans remise en question de notre culture patriarcale, sexiste, sans interroger notre rapport aux animaux, sans tenter d’inverser le déclin occidental en marche, c’est contre nous-mêmes qu’on agit. Résister peut prendre bien des formes. Celle d’un roman graphique, d’un essai, d’une musique, d’une danse, d’une conversation. L’essentiel est de ne pas courber l’échine et ne pas se résigner.

Les sentiments du Prince Charles de Liv Strömquist

Certes, il reste du boulot avant que la culture du mâle alpha disparaisse, que les femmes arrêtent de croire au prince charmant et que la violence devienne stérile au lieu de se reproduire comme des lapins. L’éducation, la prise de conscience, les révolutions relèvent d’un long process qui avance doucement mais sûrement.

Tiens, en parlant de lapins, cet extrait des très belles chroniques de Nancy Huston (Je suis parce que nous sommes) écrites en plein premier confinement rappelle combien les humains sont les seuls animaux à être capables d’autant de cruauté et que cette pandémie devrait avoir de quoi nous faire réfléchir. Avouons-le, ce n’est pas gagné à en croire les vidéos d’animaux choupinou qui circulent alors qu’on continue de manger de la viande torturée en fermant les yeux… Mais là encore, s’interroger sur nos convictions et nos (in)cohérences peut être salvateur.

Extrait de Je suis parce que nous sommes de Nancy Huston

Au final, en se remettant en question, c’est aussi notre place au monde qu’on interroge. On fait sa part de colibri, on éteint le feu à notre échelle et c’est déjà pas mal.