MAYA, un film lumineux sur la résilience

Partir pour mieux renaitre au monde, tel est le point de départ de Maya de Mia Hansen Løve. Sur fond de rencontre lumineuse, Maya est un grand film vibratoire sur la résilience et le recommencement.

Gabriel (Roman Kolilnka) est grand reporter et vient d’être libéré après avoir été détenu en Syrie pendant plusieurs mois. Il revient à Paris, retrouve sa famille, son ex petite amie (Judith Chemla), ses amis. La vie reprend tant bien que mal mais bientôt Gabriel projette un voyage en Inde où il a grandi et possède encore une maison pour se reconnecter au monde et se retrouver. A Goa il retrouve son parrain Monty et fait la rencontre de sa fille, Maya (Aarshi Banerjee).

L’Inde semble avoir toujours fasciné les réalisateurs, et pas les moindres. On pense au Fleuve de Jean Renoir bien sûr ou au film de Louis Malle mais surtout  à Inde, terre mère de Rosselini, documentaire poétique dont le titre aurait pu être celui de Maya. Pour Gabriel, l’Inde n’est pas une terre inconnue mais un retour aux sources, à ses origines et l’occasion de revoir sa mère (Johanna Ter Steege) qui y vit toujours depuis qu’elle s’est choisi une autre famille. Mia Hansen Løve filme l’Inde avec un regard neuf, loin de tous les clichés du genre. « J’entends toujours dire que Goa n’est pas vraiment l’Inde. C’est un des aspects que je voulais utiliser pour sortir d’une vision schématique de l’Inde, partagée entre splendeurs et misères, et tenter de filmer une Inde plus complexe, peut être impure, mais contemporaine. » Les voyages ont cette vertu d’arrêter le temps, de le réinventer comme un présent simple, loin d’une réalité passée ou de projets futurs. C’est aussi ce présent-là que filme la cinéaste en nous immergeant aux côtés de ce héros secret et meurtri.

Et puis il y a Maya, la fille de son parrain Monty. Malgré son jeune âge, Maya dégage une sagesse, une sérénité et une intelligence humaine déconcertante. Gabriel se sent détaché de tout mais va trouver en elle une complice salvatrice pour le remettre sur le chemin de la vie et de l’amour. Maya est prête à le suivre partout mais cet amour semble impossible tant Gabriel, malgré sa récente captivité, ne souhaite pas remettre en question son métier de reporter de guerre. Sa vie est sur les terrains minés et cette parenthèse indienne, un refuge temporaire pour renaitre de ses cendres.

Mia Hansen Løve est une cinéaste de la parole et ses films sont souvent bavards et profonds. Ici, si l’on retrouve les thèmes chers à la cinéaste (le renouveau, la résilience), la profondeur émane des corps et c’est l’intériorité de chacun qui nous est révélée à travers leur déambulation, leurs déplacements, leurs regards. Maya est un film éminemment sensuel et lumineux et Gabriel en chevalier solitaire et impénétrable rappelle les héros de western au coeur endurci qui finissent par se raccrocher au monde par la main tendue d’une femme. Maya est aussi son film le plus romanesque, et peut être le plus vibrant, le plus gracieux. Notre regard se confond tour à tour avec celui de Maya et de Gabriel, et nous transporte au cœur de leur voyage, et finalement, au coeur de nous-mêmes.

Qu’elle filme Paris ou Goa, Mia Hansen Løve sait capturer l’essence des lieux, la grâce du mouvement, l’instantanée magie et la force humaine qui nous rassemble. Il suffit de voir la scène où Judith Chemla chante le Lied de Schubert dans un bar parisien où tous les amis de Gabriel sont réunis et fêtent son retour pour s’en convaincre.

Filmé en 35 mm par la directrice de la photographie Hélène Louvart (Heureux comme Lazzaro), Maya offre des plans sublimes, oniriques et solaires, et la caméra, fluide, capture les présences des personnages (en arrière plan comme au premier plan) dans ce qu’ils ont de plus vivant, de plus incarné.  Roman Kolinka est parfait dans ce premier grand rôle et confirme son talent après les deux précédents films de Mia Hansen Løve (L’avenir et Eden). Quant à la jeune Aarshi Banerjee, elle rappelle combien Mia Hansen Løve a raison de dénicher des inconnues même si cela rend plus difficile le montage financier de ses films. C’est ainsi que naissent les miracles et sa présence en est un à l’écran. 

Date de sortie : 19 décembre 2018
Durée : 1h47
Distributeur : Les Films du Losange 

 

 

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REVER SOUS LE CAPITALISME : quand la souffrance au travail envahit nos nuits

Après Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés co-réalisé avec Marc-Antoine Roudil, Sophie Bruneau aborde à nouveau la souffrance au travail mais sous le biais de l’intime. Découvert au Cinéma du Réel, Rêver sous le capitalisme introduit Douze rêves d’hommes et de femmes racontés en douze tableaux dans un Bruxelles nocturne et hivernal.

Partant du livre de Charlotte Beradt Rêver sous le III ème Reich,  qui en collectant des rêves des années 30 à Berlin montre combien les régimes politiques influent sur nos rêves, Rêver sous la capitalisme rend compte des rêves de travailleurs traduisant tous un traumatisme ou un dysfonctionnement lié à leur emploi. L’un rêve qu’il doit débarrasser le sol de ses collègues réduits à l’état de morts-vivants à coup de pelle, l’autre entend le bruit incessant du scan de sa caisse à la cadence infernale de la “bonne“ caissière, une autre encore rêve qu’on mure sa fenêtre. Chacun raconte ce qui vient les hanter la nuit et analyse à sa façon la symbolique, souvent très criante, de leurs rêves. Leurs récits sont accompagnés d’une succession de plans fixes de la ville, dans la nuit bruxelloise. On y voit des bureaux désertés, des gares, des open spaces, des parking de supermarchés. Ces décors très réalistes deviennent le théâtre de récits oniriques et traduisent la déshumanisation dont semblent souffrir la plupart, contraints à plus de rendement, et la perte de sens d’un système libéral qui a oublié de se réinventer. La caméra suspend le temps au dessus de ces paysages urbains, montrant ainsi comment le travail s’insinue dans la ville et dans notre moi profond, jusqu’à nous anéantir et nous dévorer à en croire l’un des rêves d’une psychologue.

 

Ce qui frappe le plus dans le film de Sophie Bruneau, au delà de la souffrance flagrante qui s’en dégage, c’est l’impasse dans laquelle notre système nous a plongés, nous abandonnant à un point de non retour où, à force de cloisonnement des taches, nous avons perdu le contrôle. La cinéaste dépasse son sujet d’ordre psychanalytique et dresse un portrait plus large d’une société qui finalement repose sur le désordre et le chaos. Le film finit par ressembler à un cauchemar apocalyptique, une fin d’une ère où les humains occupent l’espace en étant réduits à une mission qu’ils ne comprennent plus. « On est dans une société où on ne voit plus le sens global de ce pour quoi on est là », analyse l’un d’eux.

Au fil du film, la nuit laisse place au jour (on pense au vers de Paul Valéry « le jour se lève, il faut tenter de vivre »). On y découvre des façades de bureaux aux couleurs claires, aux grandes baies vitrées. Ces open spaces laissent passer la lumière mais derrière cette transparence, c’est avant tout l’intimité de chacun qui est annihilée. Seuls trois des personnes interviewées apparaissent à l’écran pour raconter leurs rêves et leurs présences nous rappellent soudain que derrière chaque récit, il y a bel et bien la réalité d’un être, d’une vie, d’un travailleur.

Peurs, fatigues, humiliations, perte d’empathie, suicides, les souffrances sont multiples et le résultat d’un management à l’image de cette architecture désincarnée. Reste notre perspicacité comme seule arme de résistance face à l’absurdité du monde. Rêver sous la capitalisme rejoint la longue liste de documentaires et fictions sur cette thématique de la souffrance au travail mais en prenant une direction plus poétique, plus contemplative, parvient à questionner notre propre inconscient. Et nos rêves, que disent-ils de notre rapport au monde ?

GAME GIRLS ou les “fallen angels“ de Skid Row

En suivant une histoire d’amour chaotique entre deux femmes dans le quartier de Skid Row à Los Angeles, Game girls dresse un portrait intimiste d’une Amérique déchue.

Le film démarre sur une longue logorrhée nocturne de Teri, jeans baggy blanc sous les fesses, qui jure comme une folle et insulte tout le monde. Le décor est planté. Une rue avec des tentes de fortune, des murs taggés, des déchets éparpillés, des âmes perdues dans l’enfer de Skid Row, quartier insalubre et “capitale“ des sans-abri de Los Angeles, renommé “cité des anges déchus“.  Nous sommes très loin de l’image carte postale des villas avec piscine qui caractérise d’habitude L.A. au cinéma.

Teri attend devant la prison où son amoureuse Tiahna est incarcérée depuis plusieurs mois pour trafic de drogue. Pas le choix pour survivre dans ce ghetto. « Faut bien gagner un peu d’argent ». Entre minima sociaux et débrouille solidaire, ces « anges déchus » tentent tant bien que mal d’accepter un destin qui ne laisse que peu d’horizon. Reste l’amour, parfois violent, parfois très tendre qui s’exprime comme une fleur sort du béton.

La réalisatrice Alina Skrzeszewska a vécu plusieurs années à Skid Row où elle a tourné son premier documentaire Song from the Nickel en 2010. Elle connait donc bien ce quartier, ces hommes et ces femmes  brisés. C’est en montant des ateliers d’art thérapie avec ces femmes, que la cinéaste a rencontré Teri. De son histoire d’amour avec Tiahna a émergé l’idée d’un film, à la fois portrait collectif d’une population en marge et récit d’un amour aussi tumultueux que salvateur.  Lors de ces ateliers, les paroles des femmes de Skid Row se libèrent. Elles ont vécu des tragédies familiales inconcevables. Chacune tour à tour raconte ses blessures, ses traumas en mettant en scène des petites figurines. Au-delà de l’émotion qui traverse ces confessions,  les scènes d’atelier dévoile le terrible sort auxquelles leurs vies semblent les avoir condamnées d’avance.

Alina Skrzeszewska a su trouver la bonne distance, celle qui lui permet de filmer ce couple atypique et bancal comme elle l’aurait fait dans une fiction. Elle sait aussi éloigner sa caméra et éviter ce qui pourrait devenir de la condescendance. Si parfois leur accoutrement ou leur manière violente de se parler peut prêter à sourire ou nous embarrasser une demi seconde, on est très vite rattrapé par leur histoire, leurs présences, leur combat pour se débattre dans cette jungle entre espoir, amour et déchirement. En filmant les deux amantes écorchées, Game girls, loin de tout jugement, témoigne de leur calvaire tout en réhabilitant leur dignité d’êtres humains animés par le même moteur universel : l’amour.

Le film évoque également le mouvement né en 2013 Black Lives matter, les violences policières subies, les souffrances et difficultés incommensurables qui ponctuent leur quotidien et les détours presque inévitables vers la case prison. Comment survivre dans un lieu qui ne promet rien de meilleur ? Comment continuer à aimer et à croire en la vie ? L’une des réponses de Game Girls semble se trouver dans la solidarité et la bienveillance qui continue de les relier au monde.

Date de sortie : 21 novembre 2018
Distribution : Vendredi distribution
Durée : 1h25

LES IDOLES de Christophe Honoré, à la vie à la mort

Hier soir le Tandem de Douai a ressuscité un temps les idoles de Christophe Honoré tous disparus trop tôt du sida : Jacques Demy, Hervé Guibert, Bernard Marie Koltès, Jean-Luc Lagarce, Serge Daney et Cyril Collard. Retour sur un spectacle magistral.
(c) Jean Louis Fernandez

Un mur d’enceinte sur la gauche, une affiche avec écrit « rêver », des micros éparpillés et six personnages en scène. La voix d’Honoré se fait entendre :

« (…) Je n’ai plus vingt ans. Aujourd’hui, j’aimerais évoquer ces jours étranges… Comment durant quelques années, ceux que j’avais choisis comme modèles pour ma vie, mes amours, mes idées se rangèrent tous du côté de la mort. Comment le Sida brûla mes idoles. Je n’ai plus vingt ans et j’aimerais faire un spectacle qui raconte le manque mais qui espère aussi transmettre. Un spectacle pour répondre à la question : Comment danse-t-on après ? »

Christophe Honoré raconte comment tout a commencé, de ses études à Rennes à son arrivée à Paris où il découvre Jours étranges du chorégraphe français Dominique Bagouet (également mort du sida). Le premier des 15 fragments, représentant les 15 étapes de la maladie, démarre sur When the music’s over des Doors.  Nous sommes en plein dans les années sida et on ne sait pas encore grand chose de ce mal. Rock Hudson fut même contraint de dépenser 250 000$ pour affréter un boeing et rentrer aux Etats Unis, tout le monde craignant d’attraper sa maladie qu’il venait de révéler.

Jean Luc Lagarce se lance le premier. Il plaisante sur le fait qu’en apprenant l’existence de cette maladie, il savait qu’il n’y échapperait pas et reprenant le titre de Kylie Minogue I should be so lucky, il semble un peu conjurer le sort.  Les autres personnages prennent le relai. Sauf Jacques Demy campé par  une époustouflante Marlène Saldana perchée sur de hauts talons et presque nue sous son manteau de fourrure. Demy reste dans son coin, observe. « Pourquoi t’es resté dans le placard, pourquoi tu n’as rien dit ? », lui reproche Hervé Guibert (parfaite Marina Fois). « J’avais une vie de famille et puis je ne suis pas comme Guibert, je ne fais pas de ma maladie mon commerce ». Dans cet échange imaginaire, les idoles règlent aussi leurs comptes. C’est drôle, tendre, émouvant, piquant. Honoré rêve cette conversation et fait ressurgir une époque pas si lointaine qui réveille nos propres souvenirs de jeunesse, l’époque où nous aussi on lisait Guibert, on allait voir les pièces de Koltès et de Lagarce, on regardait en boucle les films de Demy. Daney, pour ma part, ce n’est que plus tard que je le découvris. Quant à Collard, j’ai fait partie des premières groupies du film (que je n’ai jamais souhaité revoir, certaine d’être déçue) et je connaissais par coeur le discours de Romane Borhinger à sa remise prix du meilleur espoir féminin. Les idoles sont donc aussi les notres.

Jacques Demy sort soudain de l’ombre et se met à chanter et danser les Demoiselles de Rochefort. C’est sa manière à lui de se raconter, de pousser un cri muet. Plus tard dans la pièce, Honoré rendra d’ailleurs un hommage très émouvant, à Demy, à son cinéma, à Nantes où Honoré rendait visite à sa famille. Dans une chorégraphie des corps très rythmée, les six idoles évoluent, se frottent, s’engueulent, s’enlacent.  Chacun tour à tour se raconte, évoque ses amours, sa maladie, ses désirs, ses rêves brisés par une mort certaine, ses chers inconnus qui les chérissent. Comment le dire à nos proches ? Comment raconter la maladie ? Guibert évoque la très belle lettre de son père, puis seul sur scène s’adresse à Muzil alias Michel Foucault dans un monologue repris de son roman A l’ami qui ne lui a pas sauvé la vie. Marina Fois prête sa voix aux mots de Guibert nous laissant tétanisés. Demy prépare des crêpes pendant que Koltès se rêve en Travolta. Daney aussi aurait bien aimé faire un bon Travolta. Cyril Collard, lui, rejoue la cérémonie des césars et vient récupérer ses prix. A quelques jours près, c’eut été possible. Et après ? « Je m’en fous de la postérité ! », s’exclame Koltès.

Tout l’univers pop d’Honoré est posé là, et l’on s’y balade avec le même plaisir que dans ses films ou ses autres mises en scène. Les personnages (et les acteurs tous formidables) entre désir boulimique et mort imminente, nous font nous sentir terriblement vivants, peut être aussi parce qu’ils continuent de vivre en nous. Christophe Honoré avait déjà évoqué la génération sida dans son merveilleux Plaire, aimer et courir vite. Ici en ressuscitant ses idoles, c’est un peu de nous-mêmes qu’il ressuscite.

Au fil de ces 15 fragments, les idoles marchent doucement vers leur mort, finissent par disparaitre du tableau et à la question initiale du spectacle, « Comment danse-t-on après ? » répond ce geste scénique déjà entrepris par Honoré dans Nouveau roman : un geste d’amour fou.

ARRAS FILM FESTIVAL : Hommage à l’un des derniers grands critiques, Michel Ciment

Retour sur cette avant-dernière  journée de samedi marquée par la rencontre  avec l’un des invités, et pas le moindre, le critique et historien du cinéma Michel Ciment. Le Arras Film Festival a souhaité lui rendre un bel hommage en lui offrant une carte blanche et en organisant une rencontre animée par Jean Claude Raspiengeas, autre critique reconnu (La Croix), rencontre précédée par la projection du très beau portrait de Simone Lainé, Michel Ciment le cinéma en partage. L’occasion de s’interroger sur l’avenir de la critique et parler cinéma.
(c) Aurélie Lamachere

Michel Ciment est un habitué d’Arras où il a animé bon nombre de masterclass (John Boorman en 2008) ou de séances spéciales (2001 l’Odyssée de l’espace en 2012). Il faut dire que Michel Ciment est à la critique ce qu’Orson Welles est au cinéma : une référence incontournable. Formidable conteur, Michel Ciment est avant tout un explorateur infatigable avant d’être un passeur. Rappelons qu’il a découvert notamment Quentin Tarantino ou Steven Soderbergh à l’époque où personne ne les connaissait. Rappelons aussi qu’il a contribué à sortir de l’ombre grand nombre de grands cinéastes asiatiques comme Hou Hsiao-hsien. Ciment, c’est aussi une mémoire du cinéma à lui tout seul (il a rencontré les derniers grands d’Hollywood de leur vivant, de Kazan à Billy Wilder ou Mankiewicz), à l’instar de deux grands amis, Bertrand Tavernier et le regretté Pierre Rissient.  Et enfin un précurseur et non un suiveur. A l’époque de la sortie de 2001, Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick, il fut le seul à défendre le film là où la critique l’avait assassiné. Cela parait inconcevable aujourd’hui tant le film est hissé au statut de chef d’oeuvre.

Michel Ciment a cinq ans quand il découvre ses premiers films. Adolescent, il s’amuse à écrire dans un cahier quelques lignes sur les films de plus en plus nombreux qu’il découvre. Une vocation est née même s’il reconnait que Truffaut n’a pas tort quand il dit que personne ne se rêve en critique de cinema. Pourtant Ciment avoue n’avoir jamais eu de velléité de faire des films. C’est donc sans l’amertume de l’artiste raté qu’il défend les films des autres. Après une Khâgne, Michel Ciment devient maître de conférences en civilisation américaine à Paris 7. Sa culture immense ne s’arrête donc pas au seul septième art et est le fruit de son insatiable curiosité. Mais ce que chérit Ciment avant tout, c’est l’idée de partager aux autres ses découvertes. D’où le très beau titre du documentaire de Simone Lainé : Le cinéma en partage (titre repris pour le très beau livre d’entretiens avec un autre grand cinéphile, N.T. Bihn).

Auteur de nombreux ouvrages de référence sur Stanley Kubrick, Joseph Losey, Elia Kazan, Fransesco Rosi, John Boorman ou Jane Campion, et d’entretiens fleuves avec les grands du cinéma, Michel Ciment s’est depuis 60 ans taillé une réputation internationale et tous les grands réalisateurs du cinéma hollywoodien, asiatique, européen sont unanimes pour l’élever au rang des critiques indispensables à cet art. Quentin Tarantino dit d’ailleurs de lui : « Tant que le cinéma a Michel Ciment, le cinéma va bien ». Les témoignages des réalisateurs interviewés dans le film de Simone Lainé abondent dans ce sens. Arnaud Desplechin souligne la faculté unique de Ciment à voir et décrypter ce que parfois les réalisateurs eux-mêmes ne voient pas dans leurs propres films. Michel Ciment au delà d’être un découvreur, est aussi un critique acerbe, au regard aiguisé, ce qui évidemment ouvre la question de la critique aujourd’hui. Selon lui, il devrait exister une certification pour devenir critique qui validerait un certain niveau de connaissances cinématographiques. « Certains ont tendance à oublier que le cinéma ne commence pas à Steven Spielberg ».

Depuis ses débuts il y a 40 ans à la Revue Positif (où, faut-il le rappeler, tous les contributeurs sont des bénévoles passionnés) à ses émissions radio (la très regrettée émission du samedi Projection privée sur France Culture et Lemasque et la plume qui lui vaut le titre de doyen de l’émission culte de France Inter), Michel Ciment s’évertue depuis 40 ans à défendre le cinéma avec beaucoup de virulence, et parfois d’intolérance.« Pour être critique, il faut faire preuve de conviction, dans nos coups de coeur comme dans nos déceptions ». Dans la préface à son essai sur le cinéma hollywoodien, Emmanuel Carrère dit de lui que peu importe qu’il vous ait vu hier ou il y a longtemps, Ciment ne vous demandera pas comment vous allez mais vous conseillera avant un film à aller voir. Jean Claude Raspiengeas qui le croise régulièrement le confirme.

Raspiengeas l’interroge sur la querelle fameuse entre Les Cahiers et Positif. « Les Cahiers étaient à droite quand nous étions à gauche. Je suis toujours resté à gauche même si aujourd’hui je juge davantage les gens à leurs actes qu’à leurs idées ». Querelle de pensées profondes donc, les deux revues ne défendaient pas le même cinéma. Raspiengeas continue en demandant à Ciment ce qui fait selon lui un bon film. « Le sens du rythme. Et l’image. Le cinéma est un art total et visuel avant tout. » En effet, qu’est ce que le cinéma à part cet art de traduire le temps et de de représenter le monde ? A la question pourquoi vous aimez autant le cinéma, Michel Ciment répond d’ailleurs que c’est pour sa faculté de contenir le monde dans un écran.

La rencontre est entrecoupée d’apparitions « surprises », nouvelle preuve s’il en faut de son incroyable influence et aura sur les réalisateurs/rices du monde entier. Ainsi a-t-on pu découvrir les visages de Wim Wenders, Jerry Schatzberg, Atom Egoyan, Jane Campion et Jeff Nichols témoigner de leur amitié et de leur admiration. Ciment plaisante sur le fait que cela commence à ressembler à un embaumement.  Rien de tout cela évidemment, juste un vibrant hommage rendu à un grand monsieur.

ARRAS FILM FESTIVAL : Amanda, Pupille, Sibel et Tel Aviv on fire

Septième jour très intense au Arras Film Festival autour de deux films particulièrement émouvants ce matin, Pupille de Jeanne Herry et Amanda de Mikhaël Hers, suivis d’une masterclass avec Pascale Ferran, d’une douceur palestinienne au bon goût de houmous (Tel Aviv on fire) et d’un portrait de femme puissant (Sibel). Retour sur cette deuxième journée.

PUPILLE de Jeanne Herry

Alice (très touchante Elodie Bouchez) ne peut pas avoir d’enfant. Ce n’est pas faute d’avoir essayé avec son compagnon duquel elle s’est depuis séparée. Théo vient de naitre mais sa mère préfère le confier à l’adoption. Karine (Sandrine Kiberlain) éducatrice spécialisée prend le relai et demande à Jean (Gilles Lellouche), assistant familial, d’accueillir Théo en attendant que Lydie (Olivia Côte) lui trouve une maman d’adoption.

En retraçant toutes les étapes et les mouvements mis en oeuvre pour le placement d’un enfant né sous X, Pupille raconte avec beaucoup de justesse et d’émotion le parcours du combattant des parents adoptants et l’énergie déployée par chacun pour trouver la solution la plus heureuse pour l’enfant. Car c’est bien de lui qu’il s’agit avant tout et en cela le film touche en plein coeur. Chacun s’efforce de poser les bons mots, de ne pas laisser dans l’ombre le drame initial de sa naissance. « Il ne va rien comprendre » dit la mère alors que l’assistante sociale l’incite à parler à son bébé.  Aujourd’hui on a compris qu’il fallait parler aux bébés, leur expliquer l’inexplicable pour ne pas les envoyer dans la vie avec cette plaie ouverte. C’est avec pudeur et réalisme documentaire que Jeanne Herry suit chacun de ses personnages dans leur mission mais aussi dans les coulisses de leur propre vie. Chacun s’efforce de faire son travail au mieux pour répondre à un seul objectif : trouver les meilleurs parents possibles. En les suivant ainsi dans leur quotidien, la réalisatrice les replace à leur position d’homme et de femme avec leurs propres failles, leurs doutes, leurs intuitions. Il n’y a pas de solution magique, mais une chaine humaine déterminée à accompagner un enfant dans les instants où il est le plus vulnérable et l’aider à se construire autrement.  Un hymne à l’amour et à la vie vibrant.

AMANDA de Mikhaël Hers

Après Ce sentiment de l’été où déjà  le cinéaste s’intéressait avec délicatesse à la question du deuil, Mikhaël Hers revient avec ce troisième film à un portrait sensible d’un jeune homme se retrouvant seule avec sa nièce suite à la disparition brutale de sa soeur.

David (Vincent Lacoste, de plus en plus épatant) a 24 ans et s’occupe de gérer les accueils locatifs pour un propriétaire quand il n’est pas élagueur pour la Mairie de Paris. Sa soeur Sandrine est prof d’anglais et élève seule sa fille Amanda. Elevés par leur père après le départ de leur mère, David et sa soeur sont très soudés.  David rencontre Léna et son coeur bat la chamade. Sandrine aussi a rencontré quelqu’un. Amanda démarre comme une histoire simple de fraternité et d’amour avant que tout ne vole en éclat.

Mikhaël Hers a l’air obsédé par les morts violentes, de celles qui vous tombent dessus sans crier gare. Dans Ce sentiment de l’été, le personnage succombait à un AVC, ici à un attentat. On retrouve d’ailleurs dans le film la même ambiance qu’après le Bataclan à la différence de saison près. Tout semble normal et pourtant quelque chose dans le paysage a changé. Paris est désormais une ville sous hyper protection, et chacun s’efforce de s’habituer à cette possible menace.

Ce cinéaste aime filmer les lumières d’été et les déambulations dans les parcs, celui du bord du lac d’Annecy dans Ce sentiment de l’été, ou ceux de Paris et New York. C’est peut être parce que ces déambulations estivales permettent de suspendre le temps au-dessus de nos vies,  nous offrant une trêve dans ce flot d’obligations qu’implique le fait d’être vivant. L’un part, les autres restent et doivent apprendre à continuer, à aimer, à aller à l’école, à élaguer les arbres et à prendre des décisions difficiles comme celle de garder ou non une fillette de sept ans (formidable Isaure Multrier).

On se sent bien dans les films de Mikhaël Hers, on se sent en famille de coeur. Ses personnages entre extrême bienveillance et intelligence traversent les épreuves du temps sans d’autre choix qu’avancer et le cinéaste traduit très bien ce qui fait le sel de la vie, des terribles drames aux petits gestes qui nous relient au monde. Tant qu’il y a de la grâce, rien n’est jamais “plié“ pour reprendre l’expression “Elvis has left the building“ que Sandrine explique à sa fille. Un film profond et lumineux.

SIBEL de Çağla Zencirci et Guillaume Giovanetti

Tourné dans un village perché en haut des montagnes du nord est de la Turquie, SIBEL est le portrait d’une femme muette qui s’exprime dans la langue sifflée du village. Elle vit avec son père et sa soeur, et son handicap lui octroie une liberté singulière dans cette société patriarcale : son père la laisse passer ses journées dans la forêt, fusil à l’épaule. Sauvage et entêtée, Sibel espère chasser le loup et recouvrir le respect du village. Mais le loup sur lequel elle tombe s’appelle Ali. Fugitif recherché, Ali va trouver en Sibel un allié précieux.

Fable initiatique, Sibel est un portrait de femme rare au cinéma, d’une femme éprise de liberté et de reconnaissance, dans un lieu reculé du monde où les traditions aveuglent les gens. La caméra suit chacun de ses gestes de façon organique et devient le prolongement de son regard vert absolument renversant. Sibel voit le monde différemment et si elle accepte certains codes (rentrer à l’heure pour préparer le diner de son veuf de père, travailler aux champs, laver le linge familial), elle est tout autre quand elle rejoint son refuge, sa cabane au fond des bois. On vit au rythme de son souffle, on est suspendu à ses sifflets, à ses yeux expressifs, à son corps agile qui sautille dans les feuillages. Un film puissant et hypnotique.

TEL AVIV ON FIRE de Sameh Zouabi

Sur fond de soap opera, Tel Aviv on fire aborde le conflit israélo-palestinien sous le signe de l’humour. Pari risqué mais relevé.

 

Salem est palestinien et travaille en tant que stagiaire pour un soap opéra. Tous les jours il traverse le check point pour atteindre les studios jusqu’au jour où il est arrêté et contraint par le commandant Assi dont la femme est fan du feuilleton à modifier le cours de l’histoire.

Jouant des codes visuels clinquants du soap opéra, Tel Aviv on fire dépasse la simple comédie pour raconter en filigrane toutes les problématiques liées à ce conflit territorial qui dure depuis tant d’années. Les traits grossis par le biais du feuilleton dénoncent pourtant très bien sans parti pris toute la complexité de la situation entre Israël et Palestine. En fantasmant sur le mariage des deux personnages, l’un israélien, l’autre palestinienne, chacun rêve d’une trêve. Alors, chimère à l’eau de rose ou possible lendemain ? Grand prix au Festival international de Saint Jean de Luz.

ARRAS FILM FESTIVAL : Chris the swiss, Sunset et The reports on Sarah and Saleem

Pour la troisième année consécutive, je me rends au Arras Film Festival pour sa 19ème édition. Rendez-vous cinéphilique de la région Hauts de France désormais incontournable, le Arras Film Festival a démarré le 2 novembre et se prolonge jusqu’à dimanche prochain. Retour sur cette première journée.

CHRIS THE SWISS d’Anja Kofmel

Cette année la sélection Découvertes européennes offre un focus sur le cinéma d’animation et ce matin nous avons pu découvrir le film de la suissesse Anja Kofmel, Chris the swiss. Le film a déjà été présenté au dernier Festival d’Annecy et est sorti en salles début octobre. Anja Kofmel est encore une enfant quand elle apprend le décès de son cousin Christian, grand reporter de guerre, parti en Croatie couvrir la guerre d’ex-Yougoslavie.

Sous forme d’enquête journalistique mêlant l’animation noir et blanc aux images d’archives, Anja Kofmel tente de trouver des éléments de réponse à l’assassinat de son cousin. Partant des carnets de notes de Christian, elle retrace son parcours de son engagement à 17 ans dans l’armée sud africaine à son départ en Croatie à 26 ans. Là ils rencontrent d’autres grands reporters et depuis l’hôtel Continental, ils observent une guerre abominable. Parmi ses collègues, Christian se lie d’amitié avec Chico, un bolivien qui troque son brassard de presse pour celui de mercenaire volontaire, rattachés à l’Opus Dei et l’extrême droite. Qu’est donc allé faire Christian auprès de ce groupuscule ? Chris the swiss sonde un passé ambigu où de nombreuses questions restent sans réponse. Au delà de cette investigation familiale, Anja Kofmel imagine ce qu’a été cette guerre et ses dessins magnifiques sont un reflet à la fois onirique et percutant de l’ineffable horreur des guerres et de l’impact irréversible qu’elles ont sur les Hommes. Un film qu’on imagine ô combien cathartique pour son auteur.

THE REPORTS ON SARAH AND SALEEM de Muayad Alayan

Inspiré d’une histoire vraie, The reports on Sarah and Saleem est le récit d’un adultère entre une israélienne et un palestinien aux conséquences dramatiques pour leurs familles. Sarah est mariée à un colonel de l’armée israelienne. Elle tient un café quand elle n’est pas obligée de déménager pour la énième fois pour suivre son mari envoyé en mission. Saleem vit à Jérusalem avec sa femme Bissan, qui se refuse à lui craignant pour son bébé à naitre. Sallem est chauffeur livreur le jour et son beau frère lui propose de faire des livraisons de nuit dans les zones occupées pour gagner un peu plus d’argent. Lors d’une de ses tournées, Sarah l’accompagne mais alors qu’ils vont boire un verre ensemble, Saleem se retrouve impliqué dans une baston et dénoncé comme étant un potentiel terroriste.

Le scénario trop alambiqué est doublé d’une mise en scène laborieuse et un réel manque de rythme. Le film dure plus de deux heures et on peut dire qu’on les sent passer. C’est dommage, le sujet était intéressant mais le réalisateur ne parvient pas à nous atteindre, semblant trop s’efforcer de rendre une bonne copie et oubliant qu’un bon film c’est aussi avant tout un film traversé par la vie.

SUNSET de Laszlò Nemes, un film crépusculaire

En avant-première française exclusive, le dernier film de Laszlo Nemes était projeté ce soir après une présentation par le célèbre critique Michel Ciment, également invité dans le cadre de sa carte blanche. En guise d’introduction Michel Ciment évoque la fin du monde et le « pessimisme moral » comme fil conducteur à ces grands films de l’est de l’époque de la fin de l’empire austro-hongrois et précise que si le film n’a pas remporté de prix du jury,  il a en revanche remporté le prix de la critique (Fipresci) à la Mostra de Venise.

1913. Irisz Leiter revient à Budapest après des années éloignée de sa ville natale. Elle postule comme modiste dans le magasin de chapeaux que tenaient autrefois ses parents avant qu’ils ne périssent dans les flammes. On lui refuse la place déjà pourvue en l’invitant à quitter la ville mais lorsqu’elle découvre l’existence de son frère, elle se met en tête de le rechercher à tout prix malgré les rumeurs monstrueuses à son encontre. S’ensuit une quête sans fin dans une ville au bord du chaos.

Sunset ressemble à un mauvais rêve éveillé où les sourires auraient disparu des visages. Irisz (Juli Jakab) ne semble pas pouvoir s’échapper de ce huis clos dans lequel elle s’enferme elle-même. La caméra la suit de tout près pour ne plus la quitter. Sa nuque nous guide dans sa course effrénée, pour mieux nous dévoiler au détour de son chemin un arrière plan apocalyptique. Tout parait presque irréel et le regard déterminé mais apeuré du personnage renforce cette impression de fin du monde évoquée par Ciment. Le spectateur découvre dans un second temps ce qu’Irisz voit, créant ainsi un léger décalage certes haletant au début mais plus le film avance, plus ce procédé devient excluant. On finit par ne plus très bien comprendre les enjeux et il faut regarder Sunset en se laissant happer par l’atmosphère plus que par l’intrigue.

Sunset ressemble sur bien des points à son excellent film précédent, Le fils de Saul : un personnage prêt à tout pour arriver à leurs fins, une photographie sublime, une longue focale ouvrant sur des arrières plans flous et énigmatiques et une caméra subjective qui nous plonge dans l’intériorité du protagoniste. Pourtant, si le film est visuellement magnifique, on regrette de se lasser devant ce tourbillon de péripéties troubles. Sunset finit par ressembler à un rêve qui ne nous appartient plus.

UN AMOUR IMPOSSIBLE : une adaptation poussive

Une histoire d’amour glamour contrariée par une différence de milieu social, une fillette née de cette union et une tragédie irréversible, Un amour impossible dessine une fresque familiale emphatique et sans saveur.

Adapté du roman éponyme autobiographique de Christine Angot , Un amour impossible est l’histoire de Rachel, modeste employée à la Sécurité sociale, et Philippe, jeune bourgeois érudit, qui tombent amoureux un beau jour à Châteauroux. Nait une folle histoire d’amour entre eux et bientôt une petite fille, Chantal alias Christine Angot dont c’est la propre histoire. Nous sommes à la fin des années 50 et Rachel (Virginie Efira) est une jeune femme célibataire qui n’a eu qu’une histoire avec un homme « trop gentil » pour avoir envie de passer sa vie à ses côtés. Quand elle croise le regard de Philippe, le coup de foudre est immédiat. Il lui parle de littérature, de Nietzsche, de liberté, l’emmène voir Jeanne Moreau dans Ascenseur pour l’échafaud. Philippe est traducteur pour l’OTAN et le plus souvent à Paris. Un jour elle lui écrit pour lui annoncer qu’elle est enceinte. Le silence de Philippe annonce la couleur : Rachel élèvera son enfant seule. « Si tu avais été riche, ca aurait été différent ». Pourtant Rachel ne semble pas lui en vouloir et continue d’être sa maitresse au gré de ses visites de plus en plus espacées. Elle ne lui demande rien, ni argent ni implication, seulement de reconnaitre leur fille, « née de père inconnu ». Il faudra attendre les 14 ans de Chantal-Christine pour qu’enfin il accepte. C’est aussi à cette époque que tout bascule et que la relation père-fille démarre enfin, mais dans sa pire version.

Christine Angot a souvent parlé de l’inceste dont elle avait été victime. On ne l’ignore donc pas en découvrant ce film mais ce point de bascule amène le récit dans un imbroglio dont la réalisatrice ne semble pas savoir quoi faire. La petite Chantal a grandi entourée de l’amour d’une mère bienveillante et aimante jusqu’à son anéantissement par la faute d’un père jusque là absent. La bulle formée par le duo mère-fille explose et le film avec. Il ne faut pourtant pas attendre ce troisième acte pour se désintéresser de cette histoire à laquelle on ne croit plus, bien qu’elle repose sur des faits réels. L’émotion qui traverse les premiers plans en prologue s’évanouit très vite au profit d’un récit dont la cinéaste ne semble pas s’écarter assez pour se l’approprier. Ainsi parcourt-on ces décennies de vie en oscillant entre ennui et lassitude.

Catherine Corsini dans son désir de conférer à ce récit toute sa dimension romanesque n’évite pas les lourdeurs d’une reconstitution qui nous laisse à distance. Les personnages mal grimés passent ainsi de la vingtaine à la soixantaine avec moins de succès qu’Alex Lutz dans Guy. Côté casting, Virginie Efira s’en sort malgré tout plutôt bien dans ce rôle de mère courage. On ne peut en dire autant de Niels Schneider, qu’on aime beaucoup par ailleurs, mais peu convaincant à force de minauder et de froisser ses yeux à la Léotard, ni de la jeune Estelle Lescure chez qui tout sonne faux.

Le film en trois parties est accompagné par sa voix off, reprenant ainsi le rôle de la narratrice Angot. Et c’est bien inutile même si elle annonce le drame familial à suivre. Philippe parle de son histoire avec Rachel comme étant une histoire inévitable. Ce drame était-il lui aussi inévitable ? L’amour rend-il à ce point aveugle ? Combien peut-on se tromper sur les gens qu’on aime ? Autant de questions qu’on ne se pose même plus.

Figure médiatique de l’autofiction, Christine Angot divise autant qu’elle agace. Cette adaptation aura au moins le mérite de ressembler à son auteur et saura diviser sans conteste.

L’AMOUR FLOU, un hymne à la bohème

Un plateau nu à Montreuil, une famille qui se disloque sans s’éloigner, un chien qui pue et deux enfants au milieu de ce joyeux bordel, L’amour flou c’est aussi fou et flou que ça. Un hymne à la bohème réjouissant où l’amour se réinvente !

Après dix ans de vie commune et deux années de réflexion difficile, Romane et Philippe en arrivent à la conclusion qu’ils ne s’aiment plus assez pour continuer à former un couple et vivre sous le même toit. Oui mais voilà, ils s’aiment encore suffisamment pour décider de ne pas trop s’éloigner non plus afin de préserver leurs jeunes enfants qu’ils adorent. La solution est toute trouvée quand Romane rencontre un promoteur immobilier qui lui souffle l’idée de prendre deux appartements côte à côte qui aurait pour pièce commune la chambre des enfants. Ainsi ceux là pourraient tour à tour rendre visite à papa ou maman. Cette décision accueillie de façon sceptique par leurs proches leur donne l’idée d’en faire un film. Non pas pour créer un objet autocentré sur leur vie mais plutôt pour raconter l’histoire qui est la leur en la transformant en comédie tour à tour légère, drôle et émouvante.

L’amour flou, voilà un titre qui sonne bien, qui cligne de l’oeil à Breton tout en y ajoutant des ailes (des « l »), celles du désir qui n’est plus tout à fait le même. Flou comme Philippe Rebbot sans ses lunettes, comme Romane Bohringer au lit avec un homme puis une femme, flou comme une famille séparée mais très unie. Comment refaire sa vie ou plutôt la continuer ensemble et séparément ? Comment tomber à nouveau amoureuse quand son ex vit à quelques mètres ? Va-t-il entendre nos ébats ? S’en moquer ? Peut-il débarquer chez moi à l’improviste ? Autant de questions concrètes auxquelles l’ex couple apporte une réponse simple : le respect mutuel et une dose d’esprit subversif.

Il faut dire que ces deux là sont particulièrement sympathiques, il n’y a qu’à les rencontrer pour réaliser combien ils sont “nature peinture“ et très loin du showbiz auquel leur métier de comédien ou leur position de « fille de » auraient pu les exposer. On les aime d’emblée et on plonge dans leur « film de famille » avec délectation et bonheur. Philippe Rebbot avoue pourtant avoir été très hésitant sur ce projet, ne voyant pas en quoi leur vie aller intéresser les autres. Avec ses airs d’ado attardé, Philippe Rebbot n’en demeure pas moins une personne pudique tout comme Romane Bohringer qui confie avoir eu beaucoup de mal à interpréter son propre rôle dans le film de son père (C’est beau une ville la nuit). Mais Romane sent tout de suite qu’il y a du cinéma derrière leur histoire et prend les rênes du projet avec une équipe réduite. « Le reste s’est fait par magie », ajoute Roman Bohringer lors de notre rencontre. On n’a aucun mal à le croire tant le film dégage de sincérité et de camaraderie.

Une certaine mélancolie traverse joliment le film lorsque les personnages réalisent qu’ils doivent aussi faire le deuil de l’image familiale qu’ils représentaient tous les quatre. Plus jamais leurs enfants, leurs familles ne les connaitront amoureux ensemble et Romane sent qu’elle a échoué quelque part là où Philippe voit ça d’une autre oeil. « On a été amis, amants, voisins, maintenant on continue d’être une famille ». Le modèle rêvé en somme même si on ne doute pas des difficultés qu’ils doivent rencontrer.

L’amour flou relève donc davantage d’une auto-fiction revue et corrigée par le biais de la comédie, à l’instar d’une Julie Delpy, qu’à un film introspectif aux accents documentaires. Partant de leur propre expérience de vie, ils convient à leur joyeuse entreprise filmique leurs familles et leurs amis, et réinventent leur séparation dans ce qu’elle a de plus romanesque. Car vivre sur le même palier implique une certaine organisation pour les enfants, un respect de la vie privée de l’autre et beaucoup de concessions. Tout cela donne évidemment lieu à des situations rocambolesques et drôlissimes dans le film comme la scène où Romane se prépare à un rendez-vous galant, masque d’argile sur le visage et crème à épiler sur les jambes, quand ses enfants débarquent pour le diner, suivis de Philippe prêt à sortir. « On avait dit que jeudi c’est moi qui sortais », s’énerve Romane.

On aperçoit aussi Reda Kateb, hilarant en amoureux des chiens, Brigitte Catillon en psy, Gabor Rassov en directeur d’école obsédé par la capillarité de Raoul, le fils du couple et même Clémentine Autain dans son propre rôle. Le film navigue au rythme de ses différentes tonalités et pêche parfois par un récit un peu chaotique mais qui traduit formidablement la philosophie de vie du duo de réalisateurs et ce qui les distingue.

De l’amour fou on passe à l’amour flou, celui qui les (dés)unit pour le meilleur comme pour le pire, car peu importe l’image qu’on reflète aux autres, leur choix est celui du bonheur, le leur et celui de leurs enfants, et leur film est un joli pied de nez  aux conventions. D’ailleurs André Breton ne disait-il pas dans L’amour fou : « La plus grande faiblesse de la pensée contemporaine me paraît résider dans la surestimation extravagante du connu par rapport à ce qui reste à connaître. »

Date de sortie : 10 octobre 2018
Durée : 1h37
Distribution : Rezo Films

 

 

CINE COMEDIES, le premier festival du « rire ensemble »

Belle initiative que cette première édition du festival CinéComédies consacré à la comédie au cinéma sous toutes ses formes ! Au programme des ces 3 jours, une rétrospective Pierre Richard, une rétrospective des Grands auteurs, scénaristes et dialoguistes de comédies à la française, une sélection de courts métrages au féminin, et des projections plein air dans la ville. Et pic du festival, un concert donné au Nouveau Siècle samedi soir, entièrement dédié au plus célèbre des grands blonds. De quoi réjouir nos zygomatiques en ce début d’automne !

Après l’ouverture jeudi soir du Festival avec l’avant-première du film de Pascal Thomas A Cause des filles et des garçons !?, une autre belle soirée nous attendait vendredi soir à l’UGC : Les aventures de Rabbi Jacob dans une très belle copie restaurée 4K, et surtout pour la première fois sur grand écran pour la plupart des gens dans la salle.

Silence Rabbi Jacob, il va danser !

On ne présente plus ce succès international de Gérard Oury avec Louis de Funès et Henry Guybet, présent pour l’occasion accompagné de Danièle Thompson, la fille du cinéaste disparu et co-scénariste. Et histoire de se mettre en appétit, un flashmob s’est déroulé place des Beaux Arts en présence d’Ilan Zaoui, le chorégraphe de Rabbi Jacob à découvrir ici.

Le public était au rendez-vous pour cette soirée culte et l’euphorie est montée en puissance pendant que les gens prenaient place dans la salle au rythme de la musique de Vladimir Cosma. Henri-Salomon-Guybet a été accueilli sous un tonnerre d’applaudissements et après quelques mots en guise d’introduction, on a enfin eu la joie de découvrir le générique et les premiers plans du film sur New York. Des années après, Rabbi Jacob ou l’histoire invraisemblable d’un bourgeois raciste contraint de prendre l’idendité d’un rabbin new yorkais, fait toujours autant sourire. Il faut dire que les dialogues cultes y sont pour beaucoup. Le film était d’ailleurs présenté dans le cadre d’une rétrospective consacré aux grands scénaristes-dialoguistes français.

Faisons un rêve de Sacha Guitry

C’est toujours dans le cadre de cette rétrospective consacrés aux grands auteurs, qu’on a pu revoir samedi le formidable Faisons un rêve de Sacha Guitry. Ecrit par Guitry en 1916 et adapté au cinéma par le même Guitry en 1936, le film n’a non seulement pas pris une ride, mais compte parmi les meilleurs dialogues de l’auteur qui s’offre le rôle de l’amant et un monologue absolument jubilatoire.

Faisons un rêve raconte l’histoire d’un mari (Raimu) qui venant de découcher et tromper sa femme, se tourne sans le savoir vers l’amant de sa femme pour qu’il lui vienne en aide. La situation cocasse est pimentée par des dialogues d’une modernité étonnante aussi hilarants que virtuoses. Sacha Guitry est absolument irrésistible dans ce rôle d’homme à femmes plein d’esprit, d’élégance et de légèreté. Le film démarre sur un prologue non moins réjouissant où une fête est donnée chez la femme (Jacqueline Delubac, troisième épouse de Guitry) et où l’on peut voir défiler Arletty, Michel Simon et Claude Dauphin sur le son de musique tzigane.

La grande soirée Pierre Richard

Samedi soir, après une petite pause en terrasse pour profiter du soleil, direction Le Nouveau Siècle pour la grande soirée consacrée à Pierre Richard autour d’un ensemble musical dirigé par le compositeur Jean-Michel Bernard. Pierre Richard est apparu sur scène ovationné par le public suite à la présentation faite par Stéphane Lerouge, spécialiste incontournable des musiques de films. Après un best of de 9 minutes retraçant la filmographie du Grand blond, les musiciens ont pris place et le concert a démarré sur les musiques de films de Chaplin et de Jacques Tati, cinéastes vénérés par l’invité d’honneur. Puis ce fut au tour des musiques de Vladimir Cosma et Philippe Sarde, compositeurs célèbres des grandes comédies qu’il a interprétées, avant l’arrivée surprise de Michel Fugain sur scène, en plein forme pour nous chanter Je sais rien mais je dirai tout. Le duo Abel et Gordon (réalisateurs de Paris pieds nus sorti en 2017 avec Pierre Richard et Emmanuelle Riva dans son dernier rôle) est également monté sur scène déguisé en lama pour une danse à leur image, poétique et burlesque. Et bien sûr, le morceau qu’on n’arrête plus de siffler depuis et que tout le monde attendait, a clôturé ce beau concert, le célèbre thème du film d’Yves Robert  Le grand blond avec une chaussure noire composé par Vladimir Cosma et interprété par Olivier Defays qui a troqué son saxophone pour la flûte traversière.

Ces trois jours ont permis au public de revisiter les grands classiques de la comédie française ainsi que la filmographie de Pierre Richard, mais également de découvrir des courts métrages réalisés par des femmes dans le cadre de la sélection La comédie au féminin. Dimanche après midi, on a pu ainsi assister à la projection de trois courts métrages à la Gare Saint Sauveur dont le poétique Le malheur des autres de la comédienne Barbara Shultz avec Jackie Berroyer. Le film sans aucun dialogue met en scène un homme qui traine son ennui près des cimetières et trouve un nouveau sens à sa vie en réconfortant les personnes en deuil.

Une première édition prometteuse donc et qui on l’espère continuera, ne serait-ce que pour redécouvrir les grands classiques du genre et voir le public rire ensemble.