BERTRAND TAVERNIER, le cinéma et rien d’autre

25 mars 2021. Il est 16 heures et un ami m’appelle pour m’annoncer la mort de Bertrand Tavernier. “Je pense fort à toi”, me dit-il. Depuis le telephone n’a pas arrêté de sonner, comme si j’avais perdu un parent. Aujourd’hui, tous les cinéphiles sont un peu orphelins.
 (c) Dyod photography

J’avais 23 ans quand je l’ai rencontré pour la première fois. Je venais le rencontrer dans sa maison de production du 10ème arrondissement pour un poste d’assistante de production. Je suis ressortie embauchée en tant que son assistante personnelle. Je crois que je ne réalisais pas bien ce qu’il m’arrivait. J’étais très jeune, je n’avais fait que des boulots d’étudiants et bim badaboum, me voici devenue en un quart d’heure l’assistante d’un réalisateur très connu. En quoi cela consistait ? Principalement à gérer son agenda de ministre, à répondre à ses nombreux courriers et pas mal aussi à l’assister pour des choses aussi quotidiennes que banales. Je ne sais même pas par où commencer tant ces quatre années à ses côtés m’ont marquée. 

D’abord le bonhomme. Impressionnant par sa carrure, sa présence, sa verve, ses coups de gueule aussi. Mais moi ce qui m’a toujours le plus bluffé, c’est son immense culture. Bien sûr chacun sait à quel point il connaissait le cinéma, les cinémas devrait-on dire tant il ne laissait rien de côté, du western au film indépendant. Tavernier était un boulimique. Il allait au cinéma presque tous les jours quand il n’était pas en tournage et au théâtre presque aussi souvent pour découvrir des comédien.ne.s. Il en était fou des comédien.ne.s ! Mais sa culture dépassait largement le septième art. Il était intarissable sur le jazz – je me souviens d’un jour où je l’avais trainé dans les locaux d’une radio dans le 13ème qui lui avait fait un quizz sur le jazz où, imbattable, il connaissait absolument toutes les réponses – la peinture, la musique, la littérature, mais aussi l’histoire, la politique. C’était un homme de son temps qui, s’il aimait un cinéma passé, continuait de se passionner pour le cinéma contemporain. Comme tout cinéphile en somme. Il en était de même pour ses combats citoyens et politiques, Tavernier était un homme engagé et ancré dans le présent. C’est ainsi qu’il m’avait embarquée sur son tournage documentaire sur les Double Peine de Lyon en 2001. 

Tavernier à l’instar d’un Scorsese, était avant tout un grand cinéphile. C’est d’ailleurs la première chose qu’il m’avait demandé lors de l’entretien, soulignant l’importance pour lui de s’entourer de personnes cinéphiles. Je me souviens qu’il n’a pas vraiment écouté ma réponse alors que moi qui ne jurais que par le cinéma depuis mon adolescence et qui dévorais tous les films classiques pour forger ma cinéphilie, étais prête à dégainer comme un cowboy pour lui exprimer en quoi le cinéma m’animait plus que tout. Je me souviens que le dialogue était difficile et que je me contentais de l’écouter plus que de lui parler. En même temps, comment dialoguer avec un monstre de culture pareil quand on n’a que 20 ans ? Et pourtant je me souviens aussi de la frustration que je ressentais parfois à ne pas partager davantage notre amour du cinéma quand bien même j’étais hors compétition. Je déplorais au final que cette relation de travail soit si verticale. 

Ensuite le cinéaste. Je n’ai jamais été une grande fan de ses films avant de travailler pour lui. Je connaissais en partie sa filmographie impressionnante et aimais plusieurs de ses films à commencer par Coup de torchon. Puis je me suis mise à en aimer beaucoup plus, certains que je découvrais, d’autres que je revoyais avec un autre oeil. Jusqu’à son magnifique documentaire fleuve sur le cinéma français qui résonne aujourd’hui comme une œuvre testamentaire, lui le passeur de films, le fervent défenseur d’un cinéma souvent controversé ou boudé. Cette lettre d’amour au cinéma français s’inscrit dans la continuité de son long métrage Laissez passer (sur le cinéma sous l’Occupation) que j’ai eu la chance de suivre de près puisque je travaillais pour lui à cette époque. Bertrand avait très mal vécu l’accueil mitigé de ce film qui lui était cher et je crois que cela l’avait beaucoup affecté. Je suis partie quelques mois après, avec l’envie de faire autre chose, de faire à mon tour des films, ce que je n’ai jamais vraiment fait finalement. C’est dur d’aimer autant voir des films et de trouver le courage d’en faire en toute légitimité.

C’était quelqu’un de généreux. Pas dans ses mots, mais dans sa façon maladroite qu’il avait de vous dire que vous comptiez pour lui. Il rentrait toujours de ses nombreux voyages les bras chargés de cadeaux pour tout le monde. Des cadeaux parfois à côté de la plaque qui les rendaient encore plus spéciaux comme ce kimono du Japon qu’il m’avait offert ou cette chouette en cristal. De même, il adorait ramener des spécialités culinaires. De retour d’Australie, il tendait à qui se trouvait devant lui du kangourou séché sans que personne n’ose refuser. Sur ses tournages, il distribuait de la propolis à toute l’équipe en en vantant les vertus protectrices.
Chez lui c’était la caverne d’Ali baba. Des objets étranges, souvenirs de voyages ou offrandes, des livres absolument partout, un mur envahi de coffrets de films et une douce odeur d’encens dans sa maison. J’avais eu pour mission d’organiser ses 60 ans avec tout le beau monde du cinéma français. Je le revois avec son assiette à la main en train de dire à tous ses invités stars de goûter le porc. Il aimait rire à ses propres blagues et chercher les regards complices. Ce soir-là, il s’est beaucoup amusé à me répéter “mange du porc Anne Laure !”. Cette réplique est restée dans les annales de mon foyer pendant au moins une décennie. Bertrand avait un grand sens de l’humour mais savait redevenir sérieux et concentré en un éclair. C’était un travailleur acharné, qui dormait peu, ce qui lui valait de piquer parfois du nez au cinéma ou au théâtre et m’obligeait à lui donner des petits coups de coude. Il relevait alors immédiatement la tête en faisant mine qu’il était parfaitement éveillé. Parfois nous allions dîner au restaurant dans son quartier et je lui posais plein de questions sur les acteurs que j’aimais tant avec lesquels il avait tourné comme Romy Schneider ou Michel Piccoli. Nous avions une grande complicité même si elle était évidemment relative et déséquilibrée. Je ne le plaçais pas sur un piédestal, loin de là. Pourtant je ressentais toujours ce décalage lié à sa notoriété et sa position dans le milieu du cinéma (il bénéficiait d’un rayonnement international pour reprendre les termes de son ami Michel Ciment que je n’avais pas réalisé avant de travailler à ses côtés). Il fallait le voir arriver dans une pièce pour tout de suite ressentir ce qu’il dégageait. Etait-ce sa culture écrasante, sa grande timidité ou son talent ? Sûrement un peu de tout cela. Entre temps, je l’ai croisé plusieurs fois à Paris, Montréal lors d’un Festival et à Lyon à l’Institut Lumière qu’il présidait. Il est venu à Lille en 2016 présenter son Voyage à travers le cinéma français et il m’avait accordé un entretien. Il avait insisté pour que je vienne au diner précédant la rencontre, ravi d’avoir un visage familier à ses côtés pour affronter les quelques notables à qui il allait servir son show. Car il savait qu’il était attendu dans ce genre de manifestation pour être le narrateur idéal d’anecdotes toujours réjouissantes. 

Tavernier était aussi un grand historien et écrivain du cinéma. Il a signé avec Jean-Pierre Coursodon 50 ans de cinéma américain, véritable bible des cinéphiles mais aussi un livre d’entretiens avec les grands auteurs hollywoodiens Amis américains, magnifiquement réédité en 2019 chez Institut Lumière / Actes Sud. Il avait une capacité d’écriture impressionnante. Je me souviens de classeurs entiers remplis de lettres qu’il adressait à un cinéaste avec lequel il n’était pas d’accord sur tel ou tel sujet. Des querelles, il en a connues et il ne lâchait rien tant il aimait défendre ses idées et ce qu’il croyait juste. Il n’y a qu’à se rappeler par exemple de sa colère et de son implication au moment de la polémique sur la critique française en 1999. Ou de son engagement constant auprès de la SACD ou de l’ARP. Tavernier était aussi un ami fidèle. Il avait une amitié réelle pour Thierry Frémaux, Michel Ciment et Pierre Rissient. Et pour bien d’autres encore.

Quand quelqu’un disparait, on est envahi de souvenirs. Souvent les bons d’ailleurs. Je retiendrai son expression satisfaite lors d’une prise réussie, son insatiable curiosité, son enthousiasme presque enfantin à parler des films qu’il adorait ou son obstination à répondre à chaque courrier que ce soit un acteur inconnu ou un échange cinéphilique avec Marty (Scorsese). Avec sa disparition, c’est une véritable mémoire du cinéma qui s’en va et c’est une perte incommensurable.

PEAU D’ANE ET LA PETITE TAUPE QUI VOULAIT SAVOIR QUI LUI AVAIT FAIT SUR LA TETE

Cette année, regarder la soirée des Césars, qui déjà en temps normal m’ennuie par son caractère interminable et sa sélection peu représentative du cinéma qui m’intéresse, avait encore moins de sens dans le contexte actuel. Je n’ai pourtant pas résisté à en regarder des passages.

Disons-le tout de suite, cette 46ème cérémonie des Césars n’avait pas grand chose à voir avec l’affiche des Choses de la vie de Claude Sautet qui illustrait l’évènement. Entre le parterre des 150 élus masqués et le contexte sanitaire que l’on connait qui nous ont privés des salles depuis un an, cette cérémonie s’annonçait forcément particulière. La maitresse de cérémonie Marina Fois s’en est fort bien sortie je trouve dans son entrée en scène. Une crotte à la main censée représenter l’état de m… dans lequel se retrouvent les intermittents aujourd’hui, elle n’a pas épargné notre ministre de la culture et c’était bien la moindre des choses.

« C’est comme avoir une pharmacienne à la culture en pleine pandémie »

La suite fut, malgré les attentes, assez consensuelle : meilleur espoir masculin pour un acteur noir qui a remercié tous les acteurs noirs, une comédie (d’habitude si peu récompensée) qui a raflé sept césars et dont le réalisateur ne s’est pas pointé, une pluie d’hommages aux nombreux morts 2020-2021, et on peut dire qu’il y en avait cette année des morts. D’ailleurs certains ont été fondus dans le décor (Tonie Marshall par exemple) mais les hommages à Piccoli et Bacri étaient touchants. On a eu le droit à quelques discours engagés comme celui de la reine Balibar, et même un happening de Peau d’âne alias Corinne Masiero à poil et ensanglantée, couverte d’un slogan à même la peau à l’instar des Femen. Cette dernière a évidemment enflammé la toile, les uns jugeant son numéro vulgaire, les autres applaudissant son courage. Personnellement, je ne sais pas trop quoi en penser, il fallait certes un certain culot, et elle ne mérite évidemment pas les commentaires haineux et sexistes qui n’ont pas manqué de suivre. Mais au final, ce que l’on retiendra, plus que son message mal orthographié, c’est sa nudité provocatrice. Quel est dès lors l’intérêt ? Les César sont devenus un concours de polémiques pour faire bander les réseaux sociaux. Tous les ans c’est pareil. L’an dernier, c’était Polanski et le mouvement #MeToo et l’on s’était emballés autour du « je me lève et je me casse » d’Adèle Haenel. Cette année aurait dû être un appel virulent à sauver l’exception culturelle dans ce contexte de pandémie mais à y regarder de plus près, c’était surtout un rassemblement de privilégiés du cinéma qui ne représentent que la partie pailletée de l’iceberg vers lequel cette cérémonie semble de plus en plus se diriger.

Le grand oublié de cette soirée c’est bien le cinéma, celui qui depuis plus d’un siècle nous fait rêver, rire, pleurer, résister et grandir. Bien sûr il reste quelques maigres consolations, le prix décerné à Sébastien Lifshitz pour son magnifique Adolescentes et celui attribué à Laure Calamy, formidable Antoinette dans les Cévennes. Pour le reste, on passera son chemin devant cette année 2020 de crotte.

UN MONDE EN THERAPIE

Vous aussi vous êtes en thérapie ces dernières semaines ? Vous aussi, vous vous passionnez pour cette série d’Arte adaptée d’une série israélienne, déjà adaptée aux Etats Unis sous le titre In treatment ? Parce que moi, je l’ai dévorée mais ce n’est pas tant de la série dont je veux parler que de ce qu’elle vient faire résonner en nous en ces temps de crise sanitaire.
En thérapie d’Olivier Nakache et Eric Toledano – Films du Poisson – Arte

A l’heure de la positive attitude, de la bien pensance, des videos de chatons et des milliers de likes condescendants, cela fait du bien d’aller un peu plus en profondeur dans les affres de notre âme, bien plus complexe que ce que les réseaux sociaux dépeignent. Le monde n’est ni blanc ni noir, et pourtant c’est bien ce qu’on essaye de nous faire croire avec cette manie de tout simplifier. On se croirait dans un Disney. D’un côté les gentils, de l’autre les méchants. Mais à l’inverse d’un Disney ce sont souvent les méchants qui gagnent. La preuve, il n’y a qu’à regarder du côté des gens qui nous gouvernent, des puissants rarement inquiétés par la justice, des ministres agresseurs sexuels qui restent en place, des entreprises qui contribuent très largement à la pollution, la déforestation et la pauvreté croissante, pour s’en convaincre. On crie aux inégalités, à l’injustice, à la catastrophe climatique, aux violences faites aux femmes, mais les choses changent malgré tout trop lentement. Pourquoi ? Parce que depuis que le monde est monde, il est très difficile de changer les mentalités, le mal semble faire partie intégrante de notre société et les gens ont fini par l’accepter. C’est pourquoi entrer en soi, sonder notre être n’est finalement pas une mauvaise réponse en ces temps confinatoires. Partir de l’intime, de notre être au monde, pour comprendre ce qui nous relie. A défaut de sauver le monde, on peut tenter de sauver son monde. La route est longue (comme une thérapie) mais sans remise en question de notre culture patriarcale, sexiste, sans interroger notre rapport aux animaux, sans tenter d’inverser le déclin occidental en marche, c’est contre nous-mêmes qu’on agit. Résister peut prendre bien des formes. Celle d’un roman graphique, d’un essai, d’une musique, d’une danse, d’une conversation. L’essentiel est de ne pas courber l’échine et ne pas se résigner.

Les sentiments du Prince Charles de Liv Strömquist

Certes, il reste du boulot avant que la culture du mâle alpha disparaisse, que les femmes arrêtent de croire au prince charmant et que la violence devienne stérile au lieu de se reproduire comme des lapins. L’éducation, la prise de conscience, les révolutions relèvent d’un long process qui avance doucement mais sûrement.

Tiens, en parlant de lapins, cet extrait des très belles chroniques de Nancy Huston (Je suis parce que nous sommes) écrites en plein premier confinement rappelle combien les humains sont les seuls animaux à être capables d’autant de cruauté et que cette pandémie devrait avoir de quoi nous faire réfléchir. Avouons-le, ce n’est pas gagné à en croire les vidéos d’animaux choupinou qui circulent alors qu’on continue de manger de la viande torturée en fermant les yeux… Mais là encore, s’interroger sur nos convictions et nos (in)cohérences peut être salvateur.

Extrait de Je suis parce que nous sommes de Nancy Huston

Au final, en se remettant en question, c’est aussi notre place au monde qu’on interroge. On fait sa part de colibri, on éteint le feu à notre échelle et c’est déjà pas mal.

Do you Saint Tropez ?

“Soyez heureux ! Aimez-vous !“
Ordre ou incantation ?
Aimez-vous ! Injonction christique pour éviter de s’entretuer.
Le bonheur comme remède à la mélancolie du monde ? Oui d’accord mais à quoi ressemblerait-il ? A un amour pluriel ? A une idylle parfaite ? A un travail épanouissant ? A une maison à la campagne ou un balcon en ville ? A un repas entre amis ? A une révolution idéologique ? A faire l’amour sur une plage un soir d’été ?

En cette période de confinement où nous sommes privés de tout contact social, réduits à rester chez nous, difficile de ne pas se questionner sur notre position sur le baromètre du bonheur. Nos vies soudain suspendues au fil d’un virus planétaire se sont mises à battre au rythme d’un temps qu’on cherche toujours à dépasser. Cette fois, on pouvait enfin se réconcilier, se synchroniser avec lui et revenir vers l’essentiel.

On nous avait vendu une carte postale du bonheur désormais périmée. Le mensonge des adorateurs du libéralisme devenait soudain éclatant. La mondialisation avait des limites pourtant décriées depuis longtemps par ses réfractaires mais qui d’un seul coup prenaient une forme invisible et menaçante mettant toute agitation humaine et non indispensable en pause. Les grands de ce monde réduits à l’état de minuscules soldats de plombs.

Et le bonheur dans tout ça ? Est-il indispensable à nos vies ou est-il un graal qu’on nous tend comme une carotte ? Dans Chronique d’un été Jean Rouch et Edgar Morin partent à la rencontre des français et dressent un portrait de la France entre espoir et mal être qui trouve encore toute sa résonance aujourd’hui. Car quoi de plus universel et atemporel que le bonheur ? L’histoire se rejoue en boucle et nos propres définitions du bonheur avec, comme autant de températures de nos sociétés. Et si le bonheur était un doigt d’honneur au consumérisme, au travail aliénant, aux inégalités, aux injustices, aux souffrances de ce monde ? Rester heureux coûte que coûte pour faire chier les gens qui mènent notre monde à la dérive. Ne pas s’allonger, ne pas plier, rester debout , aimer, baiser, lire, créer, penser et vivre tout simplement. Résister, danser. Saint Tropez. Et vous, do you Saint Tropez ?

 

SERIES MANIA, une première journée sous le signe de la parole décomplexée

Les rues de Lille sont aux couleurs de Séries Mania. Un bus d’accueil sur la place de l’Opéra, des affiches violettes partout et beaucoup de monde. Retour sur cette première journée où l’on a pu découvrir deux séries de format court et les deux premiers épisodes de la série britannique Flack en présence de son interprète et co-productrice, Anna Paquin. Trois séries qui ont en commun de mettre en scène des personnages qui n’ont pas la langue dans leur poche !

PEOPLE TALKING (Gente hablando) d’Álvaro Carmona

Ce premier programme de formats courts a démarré avec une série espagnole avec comme fil conducteur un dialogue entre deux personnages. Le créateur Álvaro Carmona explique d’ailleurs en introduction à la séance, que ce qu’il aime le plus dans les séries sont les scènes de confrontation entre deux personnages. Dans un décor minimaliste, chaque épisode de huit minutes met en scène des saynètes à deux voix : un rendez-vous Tinder, une requête à un prêtre pour le moins inattendue, une discussion parentale sur l’avenir d’un enfant ou une visite d’un voisin pas tout à fait courtoise.

Ce qui touche autant qu’amuse dans People talking, c’est la sincérité avec laquelle les personnages prennent la parole. Partant d’une situation plutôt banale, la série tourne vite au dialogue idéal, à la répartie parfaite, et fantasme avec humour ce que la bienséance nous empêche de dire réellement. Ainsi dans le tout premier épisode également interprété par son créateur et scénariste, un homme se retrouve accoudé au bar avec une femme qu’il a rencontrée sur Tinder. Sauf qu’il ne la reconnait pas physiquement. Discrètement il lui dit qu’il doit vérifier un message sur son téléphone mais la femme le coupe : « si tu veux vérifier ma photo, ce n’est pas la peine, ce n’est effectivement pas moi ! ». Au lieu de continuer à mentir, la femme lui avoue directement qu’elle a utilisé une autre photo pour attirer des hommes. « En même temps, tout le monde ment un peu sur Tinder ». Alors qu’est ce qui, est plus important ? De tricher sur son avatar ou de se  rencontrer pour de vrai en oubliant ces échanges virtuels mensongers qui servent de préliminaire ? Les dialogues sont enlevés et ont de réjouissant le fait de ressembler de très près à ce qu’on aimerait dire dans pareille situation mais qu’on ne dit jamais.

STATE OF THE UNION de Nick Hornby

Le deuxième programme est écrit par Nick Hornby et réalisé par Stephen Frears qui a déjà adapté Hornby avec High Fidelity en 2000.  Ici aussi, on est dans un format très court (10 minutes) impliquant deux personnages et un décor minimaliste. State of the union est l’histoire d’un couple qui, pour se relever de la crise qu’ils traversent, suivent une thérapie. Chaque semaine ils se retrouvent dans un pub avant leur séance pour débriefer ensemble de ce qu’ils vont pouvoir et vouloir aborder. Les dialogues sont vifs, piquants et tragiquement drôles. D’après Tom, s’ils en sont arrivés là c’est bien à cause de Louise et de son infidélité. Mais pour Louise, son aventure n’est que le résultat de l’échec de leur couple et de leur absence de sexualité. Chacun voit midi à sa porte et les échanges soulignent parfaitement les désaccords et les dysfonctionnements finalement très universels de leur mariage. Au fil des épisodes, on comprend davantage quel couple ils formaient et ce qui a pu les éloigner. On ressent aussi ce qui les relie et les pousse à se battre même si parfois Tom semble baisser les bras, ce que ne manque pas de relever Louise quitte à lui casser (le bras). Les petites lâchetés, les faiblesses, les coups bas comme les preuves d’amour flagrantes se ressentent à travers des dialogues particulièrement affûtés qui abordent aussi des questions très actuelles comme le Brexit, le désir dans le couple (comparé à un stylo ou des clés qu’on aurait égarées) ou la responsabilité de chacun dans le désamour qui nous pend au nez. Quatre premiers épisodes à la hauteur qui donnent envie de découvrir les six autres de cette mini série.

FLACK d’Oliver Lansley avec Anna Paquin

Voilà une série qu’on attendait de pied ferme dans la sélection Panorama international ! Flack dresse le portrait de Robyn, femme aussi déjantée que paumée. Robyn travaille pour une agence de relations publiques et gère des situations de crises pour des célébrités. Elle intervient pour soigner l’image de ses clients et les sortir d’impasses ou éviter les rumeurs désastreuses liées à l’overdose d’un amant de passage ou aux infidélités multiples d’un chef cuisinier. Robyn gère tous ces « challenges » comme elle préfère les appeler avec une facilité déconcertante. Mais quand il s’agit de sa propre vie, elle ne gère plus grand chose, ment sans merci, sniffe de la poudre dès que possible, s’enferme dans les toilettes pour prendre la pilule en cachette de son petit ami avec qui elle est censée faire un enfant et fait passer son beau frère pour un porn addict juste pour se couvrir.

Anna Paquin connue notamment pour X men et True Blood, était à Lille pour présenter en avant-première cette série créée et écrite par Oliver Lansley (présent également). Si la tonalité trash s’avère souvent drôle, on reprochera néanmoins à la série d’être un peu trop caricaturale notamment au travers de ses personnages secondaires comme celui d’Eve, la collègue de Robyn, narcissique, pédante et cynique qui, certes donne lieu à des bonnes punchlines, mais ne permet pas de s’identifier aux personnages et donc de s’y attacher. Flack est “too much“, et on aurait aimé se reconnaitre davantage dans le déploiement des aventures de son héroïne. On pense parfois à une autre série anglaise, Fleabag, et on regrette son ton plus authentique. Flack grossit trop le trait et ce portrait entre immoralité et irrévérence finit par ne plus être si drôle. Pourtant Anna Paquin est formidable tout comme le reste du casting, l’écriture est enlevée mais le tout manque de naturel sans pour autant relever du registre de la comédie pure. Après avoir découvert les deux premiers épisodes, pas si sûre d’avoir envie de continuer à suivre les aventures de Robyn et ses acolytes.

C’EST CA L’AMOUR, un portrait de famille intime et touchant

Un père seul avec ses deux filles essaye tant bien que mal de garder la tête haute suite au départ de sa femme. C’est ça l’amour dresse le portrait sensible d’un homme pris dans le tourment d’une séparation et de ses deux filles en pleine quête de liberté et d’identité. Un film autobiographique et cathartique d’une profonde justesse par Claire Burger, la co-réalisatrice de Party girl.

Mario est fonctionnaire de l’état. C’est bien tout ce qu’il arrive à dire de lui dans l’atelier théâtre auquel il participe et qui demande à chacun de se définir en une phrase. Peu à peu, il parvient pourtant à se livrer davantage car ce n’est pas les bouleversements qui manquent dans sa nouvelle vie de père célibataire en charge de ses deux adolescentes de filles. « Tu n’es pas là pour faire une thérapie“, ironise un type du théatre. Sa femme Armelle a besoin de temps pour elle et a quitté le foyer conjugal, laissant derrière elle un mari démuni et deux filles en proie aux questionnements.

S’appuyant sur sa propre histoire familiale, Claire Burger déploie un récit ciselé d’une justesse confondante, tant dans les dialogues que dans le traitement quasi documentaire aux accents cassavetiens. Elle avoue d’ailleurs lors de la conférence de presse avoir fait quelques clins d’oeil au cinéaste dans certaines scènes notamment à Love streams et à Une femme sous influence. Il est vrai que le personnage de père fragile formidablement incarné par le touchant Bouli Lanners ressemble par moment à Mabel dans cette volonté de toujours bien faire et de déborder d’amour de façon maladroite. Mario ressemble aussi à Nick (Peter Falk) contraint à se dépatouiller seul avec ses enfants et à continuer d’avancer coûte que coûte. Il est en cela secondé par sa fille ainée Niki, très mûre pour son âge et plus sage que sa petite soeur qui elle, découvre les affres d’un premier amour et s’y perd un peu. Dans ce chaos familial, chacun tente de trouver sa place, d’évoluer, de survivre à une absence inopinée et d’exister malgré tout.

A l’instar de ses précédents films et hormis Bouli Lanners, les comédiens sont tous non professionnels et absolument formidables. Les trois acteurs (Lanners, Justine Lacroix et Sarah Henochsberg) ont passé du temps ensemble pour incarner de façon réaliste cette famille dans une forme d’intimité jamais feinte. « C’est toujours un miracle quand cela fonctionne aussi bien », avoue modestement Claire Burger. Miracle certes mais il ne faut pour autant pas sous-estimer le travail de direction d’acteurs et le dispositif mis en place pour les laisser jouer. Avec son chef opérateur Julien Poupard, Claire Burger a choisi de laisser les corps évoluer dans l’espace librement. C’est donc la caméra qui vient les capturer dans leurs mouvements et non l’inverse. « Nous travaillons en lumière naturelle pour limiter les temps d’attente, conserver l’énergie de jeu et la spontanéité sur le plateau. Nous faisons des prises très longues, sans marques au sol – les corps sont libres, les places sont libres – et la caméra peut réinventer le découpage à mesure que les acteurs évoluent sur le plateau. «  A cela, elle ajoute certaines contraintes comme toujours filmer en oblique et éliminer les couleurs chaudes. Le résultat est d’un réalisme stupéfiant et nous emporte littéralement.

C’est ça l’amour a été tourné à nouveau à Forbach, ville d’enfance de la réalisatrice et titre de son premier court métrage. Claire Burger a même poussé le réalisme jusqu’à tourner dans la maison de son enfance, histoire peut être de s’imprégner davantage de ses souvenirs et d’inscrire son récit dans une temporalité retrouvée. Le résultat est saisissant, les dialogues magnifiquement écrits et percutants et le trio père-filles fonctionne à merveille (le fameux “miracle“ évoqué par la cinéaste). Et si l’on perçoit toute la dimension cathartique du film pour sa créatrice, on ne se sent néanmoins pas exclu de ce récit personnel, au contraire, tant il évoque des liens familiaux universels et tant il est question d’amour. D’amour inconditionnel mais aussi d’amour bancal ou d’amour perdu. Un simple baiser va permettre à Mario de tourner la page mais va aussi complètement secouer Frida. Les nuances de l’amour se retrouvent ici incarnées par ces baisers non volés ou chorégraphiés et par les feux qu’on apprend à dompter. Toute une symbolique où là encore l’amour apparait comme salvateur. C’est ça l’amour est un film tour à tour drôle, léger, bouleversant comme la chanson phare du film,  Sparring Partner de Paolo Conte, et un véritable hymne à l’amour et à la vie.

Date de sortie : 27 mars 2019
Durée : 1h38
Distribution: Mars Films

 

 

 

SERIES MANIA, le festival 100% séries est de retour !

Pour la deuxième année consécutive le Festival Séries Mania entièrement dédié aux séries se tiendra à Lille du 22 au 30 mars prochain et je n’allais pas manquer ça !

Créé à Paris en 2010 par Laurence Herszberg l’ex directrice du Forum des images, le Festival présente en avant-premières les plus grandes séries du monde entier et accueille trois compétitions : officielle, française et formats courts. Un panorama international vient compléter la programmation ainsi que des nouvelles saisons inédites. Alors partants pour découvrir la programmation riche de 70 séries ?

La Compétition officielle

Parmi les dix films sélectionnés cette année, trois nous viennent du Royaume Uni : Baghdad Central de Stephen Butchard sur les évenements en Irak suite à la chute de Saddam Hussein, Chimerica de Lucy Kirkwood un polar géopolitique et le prometteur The Virtues de Shane Meadows (à qui l’on doit l’excellent This is England) qui dresse le portrait d’un homme dont les sombres souvenirs d’enfance ressurgissent. La bo est signée PJ Harvey et le personnage principal est interprété par le formidable Stephen Graham (Al Capone dans Boardwalk empire). Les Etats Unis sont quant à eux représentés par la série Netflix Chambers de Leah Rachel avec Uma Thurman qui nous fait l’honneur de sa présence à Lille où elle donnera également une masterclass. Chambers raconte l’histoire d’une femme ayant subi une transplantation cardiaque et qui se met à la recherche du passé de sa donneuse. Intrigant !

The virtues de Shane Meadows

La France n’est pas en reste avec deux séries, Eden de Dominik Moll, le réalisateur de Harry un ami qui vous veut du bien qui aborde le thème des migrants et Mytho de Fabrice Gobert, l’auteur des plebiscités Revenants, avec la talentueuse et trop rare Marina Hands et Mathieu Demy. Le titre parle de lui même.

Sont également représentés la Russie avec Identification de Valery Fedorovich et Evgeny Nikishov, Israël avec Just for Today de Nir Bergman et Ram Nehari, La Norvège avec Twin de Kristoffer Metcalfe et l’Australie avec Lambs of God de Marele Day.

Le jury de cette compétition est présidé par Marty Noxon la scénariste-productrice  de Sharps objects (HBO) et Dietland (AMC). Elle sera accompagnée par “The Good wife“ Julianna Margulies, l’actrice Audrey Fleurot, l’écrivaine Delphine de Vigan et le réalisateur Thomas Litli (Première année).

La compétition française

Au programme de cette compétition française, des séries explorant plusieurs genres : futuriste (Osmosis avec Agathe Bonitzer), fantastique (Une ile avec Laetitia Casta), apocalyptique (La dernière vague de Raphaëlle Roudaut et Alexis Le Sec), policière (Soupçons avec Julie Gayet et Double je) et enfin une comédie qui a l’air tout à fait réjouissante, Le grand bazar de Baya Kasmi co-écrit avec son binôme Michel Leclerc. On y retrouvera Grégory Montel (alias Gabriel de Dix pour cent) dans une histoire de famille mixte et recomposée.

Le grand bazar de Baya Kasmi

Les nouvelles saisons inédites

Vous êtes fans de The OA ou The Good doctor ? Séries Mania propose de découvrir en exclusivité les premiers épisodes des saisons à venir de ces deux séries cultes mais aussi ceux des séries françaises Irresponsable, Clem (la série de TF1) et Mission. Mais la vraie bonne nouvelle (en tout cas pour moi !), c’est la perspective de découvrir la saison 2 de la série britannique désopilante Fleabag qui sera bientôt adaptée en France et campée par Camille Cottin (qui décidément est partout !).

Panorama international

Pas moins de quinze séries du monde entier ont été retenues dans cette sélection qui dessine un beau paysage mondial des séries. Ainsi pourra t-on découvrir MotherFatherSon écrit par Tom Rob Smith, le scénariste de American story II (Gianni Versace), Success la série du croate Danis Tanović (No man’s land), le film israélien Asylum city, Les misérables revisités pour la BBC, une série coréenne d’horreur The guest et Monzon, série argentine tirée d’une histoire vraie sur un boxer célèbre dont la femme est retrouvée morte.

Une autre série anglaise a également attiré notre attention : Flack d’Anna Paquin (X-Men, True Blood). Flack met en scène une femme successful le jour, en vrac la nuit. Si elle excelle dans son job de chargée de relations publiques, Robyn a une vie personnelle proche du naufrage. Interprété par sa créatrice Anna Paquin, Flack rejoint la liste des séries drôles et sensibles autour d’un portrait de femme sans fard.

Flack d’Anna Pakin

Rencontres et autres réjouissances

Et ce n’est pas tout ! Le Festival Séries Mania propose aussi une nuit Game of Thrones avec la diffusion d’un épisode phare de chaque saison, un “Best of USA“ où l’on pourra voir des épisodes de Sharp objects de Jean-Marc Vallée, The twilight zone, Black Monday, Warrior, I am the Night de Sam Sheridan ou la série d’Amazon Homecoming avec Julia Roberts. Les fans de Twilight zone auront même la surprise de pouvoir rencontrer Adam Scott, présent pour l’occasion.

Côté rencontres, Séries Mania nous gâte. Les invités d’honneur de cette édition ne sont autres que Uma Thurman (la classe !), Freddie Highmore (Bates hotel et The good doctor), Eric Rochant et Hugo Blick pour un dialogue croisé sur les séries d’espionnage et Yves renier (célèbre Commissaire Moulin) qui présentera Pour tout l’or du Transvaal.

Une édition très prometteuse donc qui n’oublie pas les professionnels avec  SERIES MANIA FORUM. Rappelons que ce festival est ouvert au public et entièrement gratuit. Vivement le printemps qui cette année sonnera le début des festivités !

Tous les détails à retrouver sur le site de SERIES MANIA

2019 ANNEE DE LA TEUF

La rétrospective Eric Rohmer à la Cinémathèque m’a donné une furieuse envie de revoir tous ses films et, comme il est encore temps, de vous souhaiter une très belle année 2019, 100% Rohmer.

Alors, on danse ?

UN BERGER ET DEUX PERCHES A L’ELYSEE ? ou L’extravagant Mister Lassalle

En 2017 Jean Lassalle, ancien berger, obtient contre toute attente les 500 signatures qui lui permettent d’accéder au premier tour de la présidentielle. Les réalisateurs Pierre Carles et Philippe Lespinasse décident de suivre sa campagne et de devenir ses conseillers en communication, persuadés que derrière le centriste égaré se cache un révolutionnaire de gauche qui s’ignore. Au final le film ne sortira pas avant le premier tour comme initialement prévu et deviendra ni un documentaire sur Jean Lassalle, ni un film de campagne mais plutôt un portrait en triptyque de deux journalistes engagés et d’un homme qui a du pif. Un berger et deux perchés à l’Elysée?, un film hybride revigorant et humaniste.

Le temps est venu. Ces quatre mots étaient le slogan de campagne de Jean Lassalle, berger béarnais et candidat improbable à l’élection présidentielle. Semblant convoquer un chant communard, ce slogan annonce le début d’une nouvelle ère post-capitaliste, qui mettrait l’humain au coeur de nos vies. Renouer avec l’essentiel. C’est bien ce qu’incarne ce candidat rural, souvent moqué, égaré politiquement mais capable de montrer de réelles convictions dans ses combats. Pour rappel, Lassalle a fait un tour de la France rurale, celle des oubliés, à pied pendant neuf mois. Il a également fait une grève de la faim pour se soulever contre une fermeture d’usine dans la vallée d’Aspe. Grève de la faim bénéfique puisque l’usine fut maintenue.

Quand le fils de Jean Lassalle contacte Pierre Carles après avoir vu son film sur le leader équatorien Rafael Correa, Pierre Carles comprend tout de suite que non seulement Lassalle peut gagner mais qu’il peut l’accompagner vers cette victoire en devenant son conseiller en communication. Bientôt rejoint par Philippe Lespinasse, Pierre Carles joue les guides, persuadé que le centriste Lassalle est le seul capable de rassembler aussi bien la droite que la gauche. Il décèle en lui un esprit révolutionnaire et tous les trois s’avancent vers la possible victoire.

Oui mais voilà, Lassalle a des idées parfois arrêtées et ne se laisse pas convaincre aussi facilement. Il ne suit que son intuition et finalement très peu les conseils de ses deux apprentis consultants. La suite on la connait, le film  « propagandiste » initialement prévu pour l’entre deux tours avorte suite au passage très controversé de Lassalle chez Ruquier où il est attaqué sur sa visite à Bachar El Assad, et ses propos trop modérés sur le président syrien.  Tollé général. « Ce n’est pas parce que je passe deux jours dans la Vallée d’Aspe (la vallée où vit la famille Lassalle) que je vais la comprendre. C’est pareil pour toi en Syrie », tente en vain de lui expliquer Carles. Lassalle ne veut rien entendre. Libre, indépendant, il pêche par son manque de conseils en communication qui lui auraient évité quelques maladresses. Il travaille quasi seul, sans aucun budget, à la force de son énergie débordante et de son enthousiasme inépuisable. Mais cela ne suffit pas dans ce monde de brutes. La preuve avec une anecdote qu’il raconta lors d’une projection : Bolloré propose de lui offrir comme à chaque candidat une somme d’argent pour sa campagne, Lassalle la refuse pour des raisons évidentes (ce n’est pas un vendu) et Bolloré lui rétorque que de toute façon il l’écrasera. Bienvenue dans le monde réel !

Qu’allaient donc faire Carles et Lespinasse de ce projet maintenant que le film de campagne avait refroidi tout le monde, exploitants et distributeurs ? Et si l’histoire était finalement aussi celle de deux réalisateurs un peu égarés, dépassés par les évènements et le côté totalement imprévisible de Lassalle ? Un berger et deux perchés à l’Elysée ? raconte en effet les coulisses de ce tournage, les doutes qui assaillent les protagonistes-réalisateurs tout en dressant un portrait du candidat berger. Entre le making of, le work-in-progress et l’histoire qui se raconte en temps réel, ce documentaire est inclassable. Pas grave, cette forme hybride fonctionne formidablement bien. Car Lassalle a une vraie gueule, une verve incomparable, « un coeur qui déborde » comme dit de lui son ami et député communiste André Chassaigne, et l’énergie contagieuse de ceux qui aiment les gens. Son charisme mêlé à une certaine dose de naïveté le rend sympathique et le rapproche d’un extravagant Mr Deeds ou d’un Mister Chance. Pierre Carles nous dit d’ailleurs qu’en le filmant il pensait à Peter Sellers dans le film de Hal Ashby.

Dans ce portrait en triptyque, Pierre Carles et Philippe Lespinasse deviennent incontestablement des personnages de leur propre film. Une voix off vient parfois prendre le relai, contextualiser et témoigner de leur désarroi par rapport au projet de départ. Mais de ce désarroi nait une chose bien plus belle, un portrait d’un homme simple et vrai et de deux réalisateurs engagés qui veulent croire coûte que coûte qu’un candidat du peuple, de la France rurale peut accéder à la présidence. Un autre monde devient possible. Jusqu’à la désillusion, les querelles de chapelles, les discordances, celles qui font que tout évolue si lentement mais que rien n’est perdu tant que perdure la foi en l’humain. Et si ce film a une vertu, c’est bien celle-ci : nous redonner confiance, vigueur et humanisme.

MAYA, un film lumineux sur la résilience

Partir pour mieux renaitre au monde, tel est le point de départ de Maya de Mia Hansen Løve. Sur fond de rencontre lumineuse, Maya est un grand film vibratoire sur la résilience et le recommencement.

Gabriel (Roman Kolilnka) est grand reporter et vient d’être libéré après avoir été détenu en Syrie pendant plusieurs mois. Il revient à Paris, retrouve sa famille, son ex petite amie (Judith Chemla), ses amis. La vie reprend tant bien que mal mais bientôt Gabriel projette un voyage en Inde où il a grandi et possède encore une maison pour se reconnecter au monde et se retrouver. A Goa il retrouve son parrain Monty et fait la rencontre de sa fille, Maya (Aarshi Banerjee).

L’Inde semble avoir toujours fasciné les réalisateurs, et pas les moindres. On pense au Fleuve de Jean Renoir bien sûr ou au film de Louis Malle mais surtout  à Inde, terre mère de Rosselini, documentaire poétique dont le titre aurait pu être celui de Maya. Pour Gabriel, l’Inde n’est pas une terre inconnue mais un retour aux sources, à ses origines et l’occasion de revoir sa mère (Johanna Ter Steege) qui y vit toujours depuis qu’elle s’est choisi une autre famille. Mia Hansen Løve filme l’Inde avec un regard neuf, loin de tous les clichés du genre. « J’entends toujours dire que Goa n’est pas vraiment l’Inde. C’est un des aspects que je voulais utiliser pour sortir d’une vision schématique de l’Inde, partagée entre splendeurs et misères, et tenter de filmer une Inde plus complexe, peut être impure, mais contemporaine. » Les voyages ont cette vertu d’arrêter le temps, de le réinventer comme un présent simple, loin d’une réalité passée ou de projets futurs. C’est aussi ce présent-là que filme la cinéaste en nous immergeant aux côtés de ce héros secret et meurtri.

Et puis il y a Maya, la fille de son parrain Monty. Malgré son jeune âge, Maya dégage une sagesse, une sérénité et une intelligence humaine déconcertante. Gabriel se sent détaché de tout mais va trouver en elle une complice salvatrice pour le remettre sur le chemin de la vie et de l’amour. Maya est prête à le suivre partout mais cet amour semble impossible tant Gabriel, malgré sa récente captivité, ne souhaite pas remettre en question son métier de reporter de guerre. Sa vie est sur les terrains minés et cette parenthèse indienne, un refuge temporaire pour renaitre de ses cendres.

Mia Hansen Løve est une cinéaste de la parole et ses films sont souvent bavards et profonds. Ici, si l’on retrouve les thèmes chers à la cinéaste (le renouveau, la résilience), la profondeur émane des corps et c’est l’intériorité de chacun qui nous est révélée à travers leur déambulation, leurs déplacements, leurs regards. Maya est un film éminemment sensuel et lumineux et Gabriel en chevalier solitaire et impénétrable rappelle les héros de western au coeur endurci qui finissent par se raccrocher au monde par la main tendue d’une femme. Maya est aussi son film le plus romanesque, et peut être le plus vibrant, le plus gracieux. Notre regard se confond tour à tour avec celui de Maya et de Gabriel, et nous transporte au cœur de leur voyage, et finalement, au coeur de nous-mêmes.

Qu’elle filme Paris ou Goa, Mia Hansen Løve sait capturer l’essence des lieux, la grâce du mouvement, l’instantanée magie et la force humaine qui nous rassemble. Il suffit de voir la scène où Judith Chemla chante le Lied de Schubert dans un bar parisien où tous les amis de Gabriel sont réunis et fêtent son retour pour s’en convaincre.

Filmé en 35 mm par la directrice de la photographie Hélène Louvart (Heureux comme Lazzaro), Maya offre des plans sublimes, oniriques et solaires, et la caméra, fluide, capture les présences des personnages (en arrière plan comme au premier plan) dans ce qu’ils ont de plus vivant, de plus incarné.  Roman Kolinka est parfait dans ce premier grand rôle et confirme son talent après les deux précédents films de Mia Hansen Løve (L’avenir et Eden). Quant à la jeune Aarshi Banerjee, elle rappelle combien Mia Hansen Løve a raison de dénicher des inconnues même si cela rend plus difficile le montage financier de ses films. C’est ainsi que naissent les miracles et sa présence en est un à l’écran. 

Date de sortie : 19 décembre 2018
Durée : 1h47
Distributeur : Les Films du Losange