LES INDESTRUCTIBLES FONT UN RETOUR EXPLOSIF

Découvrir en avant première mondiale Les Indestructibles 2 en présence de son réalisateur Brad Bird, c’est aussi ça le Festival d’Annecy ! Retour sur ce deuxième volet explosif tant attendu .

Une salle Bonlieu archi remplie, des centaines d’avions en papier (une tradition ici) traversant la salle sous les applaudissements du public déchainé, un premier court métrage en préambule signé Pixar aussi drôle que décalé (Bao de Domee Shi) quand arrive enfin Brad Bird qui se voit remettre le cristal d’or avant la projection « cadeau » de son film. L’attente aura été longue (14 ans depuis Les Indestructibles) mais le résultat est largement à la hauteur !

La famille de super héros la plus célèbre est réduite à vivre dans un motel, leurs derniers exploits familiaux n’ayant pas remporté l’unanimité dans l’opinion publique. Helen-Elastigirl se dévoue pour trouver un emploi et inverser les rôles, Bob s’étant déjà sacrifié dans son job d’assureur. Il restera à la maison avec les enfants pendant qu’elle ira travailler. En disant cela, elle ne pensait pas trouver un emploi de super héros ! Winston Deavor (dont la voix américaine est doublée par Bob-BetterCallSaul-Odenkirk), fan de super héros qui a fait fortune dans les telecommunications lui offre en effet l’opportunité de leur redonner une image positive dans un plan de communication huilé par sa soeur Evelyn. La voici donc partie en mission caméra accrochée sur elle pour témoigner du bienfait de leurs actes. Bob se retrouve quant à lui père au foyer dépassé par les problèmes d’adolescence de Violette, l’énergie de Flèche et les super pouvoirs naissants de Jack Jack.

On peut dire que Brad Bird n’a pas fait les choses à moitié pour ce grand retour. Le film démarre en trombe avec la terrible attaque du Démolisseur que tentent de stopper nos indestructibles préférés, non sans détruire eux-mêmes plusieurs bâtiments. Les médias relayent davantage les pertes matérielles que leurs exploits qui ont sauvé des vies et l’opinion ne leur est plus favorable. C’est la crise pour les super héros devenus hors la loi et menacés de se retrouver à la rue. Qui d’autre pour les sauver qu’un riche mécène persuadé qu’ils sont victimes d’une injustice ? Et comment les réhabiliter si ce n’est en les invitant à faire ce qu’ils font de mieux : combattre le mal avec leurs super pouvoirs ? Elastigirl se retrouve propulsée tête d’affiche et la vedette d’une téléréalité hors du commun. Les cascades et les effets spéciaux sont absolument incroyables et l’on reconnait derrière la virtuosité et l’inventivité de la mise en scène, la patte du réalisateur de Mission impossible protocole fantôme.

Ce qui réjouit également toujours autant, ce sont bien les scènes de la vie conjugale où Bob doit faire face à un quotidien ordinaire qui devient extraordinaire de par les supers pouvoirs de ses enfants. Cette famille américaine malgré leurs dons nous ressemble et n’échappe pas aux clichés du genre. Un père qui aimerait bien lui aussi être sur le devant de la scène à place de sa femme, une jeune fille en plein émoi amoureux et qui se bat pour avoir l’air normale et une mère qui est prête à quitter son nouvel emploi au moindre signe de détresse de son mari. Mais la grande trouvaille de ce volet, c’est Jack Jack qui s’impose comme le personnage le plus inventif et le plus drôle. Le bébé rieur est désormais capable de se cloner, de devenir une boule de feu, de traverser les murs ou se battre avec un raton laveur et nous offre les scènes les plus mémorables.

De nouveaux super héros font leur apparition mais bien sûr on retrouve les personnages phares comme Edna (en babysitteuse dans une scène hilarante) et Frozone. La mise en scène nous tient en haleine tout le long du film avec des scènes de course poursuite de train ahurissante, des inventions géniales, une touche de féminisme décapant, un combat impressionnant dans une cage  électrifiée et un humour qui le hisse au rang des films d’animation qu’on ne se lassera pas de voir et revoir.

Elastigirl contribuera-t-elle à réhabiliter les super héros ? Vous le saurez le 4 juillet, et franchement, peu de chance que vous soyez déçus !

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ANNECY 2018 : BILAN DE CETTE 42E EDITION

Cette 42e édition du plus grand Festival d’animation du monde s’est clôturée en beauté hier soir salle Bonlieu avec la remise des cristal en plusieurs mouvements. Bilan de cette édition et du palmarès 2018.

Pour ceux comme moi qui n’ont jamais mis les pieds au Festival d’Annecy, certaines coutumes sont à acquérir comme le lancer d’avions en papier à chaque séance accompagnées d’applaudissements à ceux qui parviennent à atteindre la scène ou les cris du public à chaque teaser du Festival (« LAPIN ! »). Hier soir, la salle Bonlieu a vécu deux heures de show pour la remise des prix dont on avoue humblement qu’on n’a pas tout compris tellement ils sont nombreux. Il y a les films de television, les films de commande, les films de fin d’études (bien prometteurs à en croire l’extrait du film gagnant Hybrids), les prix des différents jurys…  Bref, voici l’essentiel du palmarès des films primés hier soir :

CATEGORIE LONGS METRAGES :

Cristal du long métrage : FUNAN de Denis Bo
Prix du Jury ET prix du public : PARVANA UNE ENFANCE EN AFGHANISTAN Mention du jury : La casa Lobo de Cristóbal León et Joaquín Cociña

CATEGORIE COURTS METRAGES:

Cristal du court métrage : Bloeistraat 11 de Nienke Deutz
Prix du jury ET prix du public : Week ends de Trevor Jimenez
Mention du jury : Cyclistes de Veljko Popovic
Prix « Jean-Luc Xiberras » de la première œuvre :  Egg de Martina Scarpelli

Malgré la richesse, la diversité et la grande qualité des oeuvres présentées, personne ne fut bien étonné des prix décernés à PARVANA et FUNAN. Le premier est une merveille d’intelligence et prouve comme le dit son producteur en récupérant le prix qu’un récit tragique peut aussi rencontrer un large public. Quant au second, on se ravit de constater ici aussi qu’un grand film c’est avant tout une grande histoire, réelle ou pas, triste ou gaie. Celle là est bel et bien tragiquement réelle puisqu’il s’agit du récit d’une mère en quête de son enfant en pleine révolution des Khmers rouges. Denis Do, très ému en venant récupérer son cristal, a rendu hommage aux artistes cambodgiens qui ont travaillé sur ce film à ses côtés et dont on imagine l’émotion qu’ils ont ensemble partagé autour de ce récit sur ce génocide.

La soirée a été entrecoupée de petits cadeaux filmiques (décidément à Annecy l’animation ne s’arrête jamais !) dont un court métrage Dreamworks réjouissant et un autre court très drôle sur le thème de la différence. Patrick Eveno directeur de CITIA pour la dernière année a même eu le droit à un bel hommage de ses collègues et même à un karaoké géant ! Il passe le relaivant de passer le relai l’an prochain à Mickaël Marin.

La présentation en images de cette édition en préambule de la cérémonie nous a rappelés légèrement frustrée en nous rappelant tout ce quo’n a manqué : Annecy est un festival accueillant, bouillonnant, riche de rencontres, d’évènements et bien sûr dun panorama unique au monde sur le cinéma d’animation. Ajoutez à cela un public d’amoureux du genre joliment indiscipliné et vous aurez « le plus beau des festivaux » !

[FESTIVAL ANNECY 2018] PARVANA UNE ENFANCE EN AFGHANISTAN

Belle immersion au Festival d’Annecy avec une première séance des plus intenses : Parvana une enfance en Afghanistan. Réalisé par Nora Twomey, directrice du studio Cartoon saloon, PARVANA est une fable au réalisme sur la force et le courage face à l’oppression et l’ignorance.

Pas le temps de profiter du beau soleil d’Annecy, les bagages posés et l’accrédition autour du cou, c’est en direction du Pathé que démarre pour nous cette édition avec Parvana, portrait d’une famille afghane de Kaboul, adapté du roman de Deborah Ellis.

Parvana a 12 ans et vit au sein d’une famille aimante. Son père aime lui raconter des histoires sur l »histoire de leur pays qui n’en est pas à ses premières oppressions ni souffrances. Contraint de vendre quelques biens au marché pour survivre, son père se fait arrêter et jeté en prison sans raison par les Talibans. Parvana sa soeur Soraya et leur mère Fatima se voient alors dans l’impossibilité de sortir (et oui chez les Talibans pas d’homme pas de sortie !) sans homme pour les accompagner. Comment dès lors faire les courses pour se nourrir ? Parvana décide de se travestir en garçon et toute la survie de sa famille repose désormais sur elle.

La voici donc cheveux courts et tenue masculine se mêler aux hommes sur la place du marché, acheter de quoi nourrir sa famille. Mais s’il est plus facile d’être un garçon dans un monde de Talibans, les dangers ne demeurent pas mùoins présents et les mésaventures s’enchainent pour Parvana devenue un double de Souleymane, jeune héros d’un conte que son père lui racontait. La réalisatrice a la bonne idée avec sa co-scénariste  de mêler à son récit réaliste, les légendes du pays sous la forme d’un traitement graphique différent, sorte  de collage animé, qui s’inscrit parfaitement dans le long métrage et ses couleurs chatoyantes. Parvana au-delà du récit d’aventures réalistes est aussi un hommage à la richesse de l’histoire de ce pays, et aux cultures qui ont précédé le régime des Talibans. Parvana puise sa force dans les contes ancestraux qu’elle raconte à son petit frère et y retrouve les valeurs de bonté, de courage nécessaires à son salut et à sa survie dans un monde où la notion du bien semble avoir été éradiquée.

Les mésaventures de Parvana et de sa famille, l’acharnement des hommes sur les femmes, l’injustice criante de leur quotidien font de ce long métrage un film qui peut sembler parfois éprouvant et nous ramener à notre position de spectateur-citoyen impuissant. Comment survivre dans un pays en guerre sous le regard du reste du monde ? Parvana va tout faire pour libérer son père de prison mais leur sort semble scellé à celui du régime en place. Le film raconte d’ailleurs très bien en arrière plan comment ce pays au carrefour de la route de la soie s’est retrouvé plusieurs fois au cours de son histoire la proie de conquérants. Ce n’est pourtant que récemment, en 2001, que les Talibans arrivent au pouvoir et plongent la population dans un climat de terreur.

Parvana est un récit touchant, intense, habité, animé avec des décors réalistes et oniriques à la fois, qui rend un bel hommage à la diversité et à la richesse de la culture afghane. Le film sortira le 27 juin en salles.

FESTIVAL D’ANNECY 2018, UNE PROGRAMMATION PROMETTEUSE

Annecy est à l’animation ce que Cannes est à la fiction : un festival de renommée internationale avec une sélection de films en compétition, des guest stars et un marché pour les professionnels devenu incontournable (MIFA).  Cette 42e édition du festival d’Annecy se tiendra du 11 au 16 juin 2018 et rendra un  hommage tout particulier à l’animation brésilienne. Un petit panorama du programme ?

La sélection officielle

L’animation se porte bien, la preuve le Festival d’Annecy a reçu plus de 3000 soumissions de films ! Au final, 218 films seront présentés dont 10 longs métrages et 130 courts métrages en compétition, 13 longs métrages hors compétition et de nombreux autres courts projetés dans le cadre du festival. Au total ce sont pas moins de 93 pays représentés ! Le festival explore aussi les nouveaux chemins de la réalité virtuelle avec 11 films en sélection officielle VR @Annecy que le public pourra découvrir le dimanche 10.

Parmi les 10 longs métrages en compétition, on pourra découvrir Le mur du canadien Cam Christiansen, film en plein dans l’actualité sanglante du conflit israélo-palestinien mais aussi Funan du belge Denis Do, sur les atrocités commises par les Khmers rouges au Cambodge, période tragique déjà abordée dans les formidables documentaires de Rithy Panh (S21, la machine de mort khmère rouge et L’image manquante).
On voyagera également au Japon avec Miraï, ma petite soeur d’une des figures majeures de l’animation japonaise, Mamoru Hosoda et Okko’s inn de Kitaro KOSAKA (ancien collaborateur de Miyasaki), en Afghanistan avec PARVANA,  une enfance en Afghanistan de Nora TWOMEY, au Brésil, pays à l’honneur cette année, avec Tito et les oiseaux de Gustavo Steinberg, Gabriel Matioli Yazbek Bitar, André Catoto Dias mais aussi en Italie avec Gatta Cenerentola, une nouvelle variation de Cendrillon, que certains auront peut être déjà découvert à Venise, co-réalisé par  de Alessandro Rak, Ivan Cappiello, Marino Guarnieri et Dario Sansone.

Un festival aux couleurs brésiliennes

Après la Chine l’an passé, c’est au Brésil d’être célébré à Annecy ! Le délégué artistique du Festival Marcel Jean souhaitait « montrer comment ce grand territoire est une puissante source de création, comment les animateurs brésiliens ont su y puiser une expression singulière et forte. »
La programmation réalisée en collaboration avec le festival brésilien 
Anima Mundi, nous permettra de découvrir un classique de l’animation brésilienne, Sinfonia Amazônica (1953), et le documentaire Lumière, animation, action d’Eduardo Calvet mais aussi de revoir Le Garçon et le Monde (Cristal du long métrage et prix du public en 2014) ainsi que 3 programme de courts autour des questions sociétales que sont la déforestation, la sexualité ou la musique. Deux expositions, l’une dans un square en plein air sur l’animation brésilienne, l’autre, Tudo Bom, au Haras qui propose des projections d’oeuvres animées  viendront compléter ce panorama du plus grand pays d’Amérique latine.

Le garçon et le monde

En avant la musique !

« Rendre hommage à la musique dans le cinéma d’animation, c’est d’abord donner une place sur scène aux musiciens, pour rappeler de la manière la plus forte qui soit l’importance de la dimension musicale dans notre relation au film, dans l’émotion qui s’en dégage, dans sa structure même. » – Marcel Jean

Cette édition rendra hommage à la musique d’animation à travers cinq rétrospectives thématiques : Classique, Opéra, Pop Rock, De Visu, Tétralogie de Rosto mais aussi des ciné-concerts, des ateliers pour enfants initiant à recréer des bandes son. Le vendredi 15, belle surprise avec un concert de Dominique A et une performance inédite et en direct de Sébastien Laudenbach (réalisateur du très beau La jeune fille sans main) à 20h30 au Brise glace. De quoi en avoir plein les mirettes….et les oreilles !

Les séances évènements

Pour couronner sa belle programmation, le festival d’Annecy organise des séances évènements tout au long de la semaine. Ainsi Michel Ocelot aura le privilège d’ouvrir cette édition avec Dilili  à Paris le lundi soir suivi le mercredi de Hôtel Transylvania 3 et vendredi, en avant première mondiale, nous aurons la chance de découvrir Les indestructibles 2 en présence de Brad Bird qui se verra remettre le Cristal d’honneur pour saluer l’ensemble de sa carrière. Le festival d’Annecy ne plaisante pas en matière d’évènements !

Dilili à Paris de Michel Ocelot en ouverture

Enfin cette 42ème édition promet de belles rencontres (Christina Miller, Florence Miailhe, Éléa Gobbé-Mévellec et Zabou Breitman, ou encore Lino DiSalvo, Lorenzo Mattotti et Pablo Grillo), mais aussi des séances nocturnes pour les plus avertis avec la programmation Midnight specials, un hommage aux films marquants du cinéma d’animation dans le cadre d’Annecy Classics, des dédicaces, des masterclasses et même des séances en plein air.
Une très belle édition en vue !

 

 

 

 

 

PLAIRE, AIMER ET COURIR VITE, l’hymne à l’amour de Christophe Honoré

Hier, Cannes fut une plongée étourdissante dans les années 90, les années sida, une ode à l’amour sous toutes ses formes, aux gens qui doutent, qui tremblent et qui paniquent. Hier, Cannes était sous le signe  d’un cinéma générationnel qui fait du bien à l’âme, d’un cinéma qui nous plait et que l’on aime tellement qu’on a envie de courir vite pour le découvrir. Hier, Christophe Honoré, à qui l’on doit déjà de très beaux moments de cinéma, n’en déplaisent à ses détracteurs, présentait son dernier film en compétition PLAIRE, AIMER ET COURIR VITE et c’est une merveille.

Dès le générique le décor est planté. Un Paris vif, rapide, kaléidoscopique. Des personnages qui se mêlent sans s’être encore rencontrés. Et puis la caméra se pose sur Jacques, écrivain atteint du sida. Il vit au-dessus de chez Mathieu, journaliste homo plutôt ronchon mais pas mauvais bougre. L’ami de toujours. Jacques doit travailler, n’importe quoi lui ira pourvu qu’il n’ait pas à réfléchir. Invité en Bretagne autour d’un de ses livres, il rencontre Arthur étudiant rennais qui ne sent pas la crêpe au citron comme Gregoire Leprince Ringuet dans Les chansons d’amour. Il sent plutôt le chouchen, le vent de liberté, le poète Whitman et l’amour décomplexé. Arthur aime les hommes mais ne tombe amoureux que des femmes. Pourtant, il sent qu’avec Jacques ses sentiments l’emportent. Jacques de son côté se sait condamné et ne veut ni souffrir, ni s’emballer ni faire souffrir. Dilemne de la sagesse versus la fougue de la jeunesse. Entre eux rien d’impossible si ce n’est un compte à rebours inéluctable. Mais comment s’aimer quand on doit s’aimer vite ?

S’il y a un cinéaste en France dont le coeur flanche entre Godard et Truffaut, entre Demy et Eustache, c’est bien Christophe Honoré qui, depuis Ma mère ou Dans Paris jusqu’aux Métamorphoses, a toujours oscillé entre les genres, s’est même parfois un peu réfugié derrière une certaine frivolité faussement assumée. Avec Plaire, aimer et courir vite, Christophe Honoré devient au générique à l’instar de tous ses techniciens “Honoré“ tout court et c’est peut être dans ce film qu’il s’accorde à son tour à faire ce qui lui plait. Pour le meilleur. Car Plaire, aimer et courir vite est aussi son film le plus personnel.

Comment ne pas voir en Arthur, étudiant breton et cinéaste en devenir qui se cherche sexuellement  un double d’Honoré ? Le film nous plonge dans les années 90, les années sida et rappelle en cela le film de Robin Campillo 120 battements.  La comparaison s’arrête pourtant là, le film d’Honoré dressant avant tout le portrait d’un amour condamné, très 19ème (siècle pas arrondissement !) qui flirte davantage du côté de Truffaut et évoque d’autres films générationnels plus récents tels le mélancolique Eden de Mia Hansen Love ou Théo et Hugo dans le même bateau de Ducastel et Martineau pour son traitement du désir comme préliminaire à l’amour. Mais au-delà des références générationnelles, de la bande son fabuleuse (Les gens qui doutent  d’Anne Sylvestre à Massive Attack ou Marrs), Plaire, aimer et courir vite fourmille de clins d’oeil, de Hervé Guibert en photo chez Arthur à Querelle de Fassbinder en passant par l’éblouissante et atemporelle Isabelle Huppert (qu’Honoré a fait tourner dans Ma mère) dont on aperçoit la silhouette sur l’affiche d’Orlando à l’Odéon ou Koltès cité par un ami d’Arthur (« la vraie et terrible cruauté est celle de l’homme qui rend l’homme inachevé… »). Honoré se révèle derrière chacun de ces clins d’oeil et semble affronter sa propre histoire sans détour. Les liens au sein de sa filmographie sont pourtant évidents et Jacques pourrait être le grand frère d’Ismael (Les chansons d’amour), Arthur celui d’Erwann ou de Jonathan (Dans Paris). Les personnages de Christophe Honoré ont en effet en commun de se plier à leur désir pour mieux le repousser ou l’embrasser. Le désir comme prémisse de l’amour,  comme vecteur de la vie.  Ce n’est plus seulement le désir qu’il interroge, fragile et éphémère, déchirant ou léger mais le moment de bascule, l’urgence qui ressemble à une baise dans des chiottes pour reprendre les mots sous chouchen d’Arthur qui préfère se sentir vivant coûte que coûte.

Au-delà de la sexualité crue, Honoré filme les corps d’avant et après l’amour, dans les draps blancs ou la baignoire bleue, quand les êtres se retrouvent face à eux-mêmes. Vincent Lacoste n’a jamais été aussi attirant, s’élançant dans l’amour comme dans Paris, sans foi ni loi, du haut de sa belle jeunesse qui découvre l’amour au masculin pour la première fois. Quant à Pierre Deladonchamps, magnifique dans ce rôle, il incarne de son large sourire à sa sage résignation un Jacques tout en nuances. Et comme chez Honoré il n’y a jamais deux sans trois, Denis Podalydès rejoint ce duo et est à son habitude absolument formidable. Les scènes à trois sont d’ailleurs parmi les plus réjouissantes et ouvrent un épilogue très émouvant.

Plaire, aimer et courir vite est aussi un film sur la transmission, sur ce qu’on laisse derrière soi et qui construit les autres. Il y a les auteurs souvent cités bien sûr (Christophe Honoré est aussi écrivain et on le sent dans ses dialogues), les « grands frères », les amants perdus, et les doutes qui assaillent qui nous font faire demi tour ou ne pas décrocher le téléphone, les lits qu’on déserte. Et il y a l’enfant de Jacques, Loulou qui sera un jour peut être fier de son père (« même si c’est con de dire ça ») et les femmes, en retrait dans ce film, gardiennes bienveillantes, compréhensives, généreuses, présentes.

Filmé dans une lumière bleue onirique (sublime photographie de Remy Chevrin), le dernier film de Christophe Honoré est sûrement sa plus belle histoire d’amour.

EVERYBODY KNOWS, un huis clos qui porte bien son titre

Le 71ème festival de Cannes s’est ouvert mardi soir sous le signe de la légèreté, de la beauté et de l’humour avec un Edouard Baer en maitre de cérémonie à qui l’on aimerait attribuer la palme d’or dans ce rôle là tant il l’a campé avec la poésie et la liberté qu’on lui connait dans Plus près de toi (sur radio Nova). La soirée s’est clôturée avec Everybody knows, le film du grand cinéaste iranien et habitué de Cannes, Asghar Farhadi. Grosse déception.

Everybody knows. Voilà un titre qui porte bien son nom. On pourrait même dire de ce huis clos que tout le monde savait (everybody knew). Laura (Penelope Cruz) revient dans son village natal en Espagne pour assister avec ses deux enfants au mariage de sa soeur. Son mari (Ricardo Darin) est resté en Argentine où ils vivent pour des raisons professionnelles. La voilà donc seule au milieu des siens : son vieux père, sa soeur ainée, sa cadette et Paco (Javier Bardem) son amour de toujours. Mais en plein coeur de cette soirée festive, Irene, sa fougueuse adolescente, disparait.

Asghar Farhadi est un cinéaste impressionnant. Le monde entier l’a découvert avec A propos d’Elly ours d’argent à Berlin en 2009 puis vint le couronnement avec son chef d’oeuvre Une séparation, film unanimement plébiscité et récompensé. Suivirent Le passé, formidable film tourné en France avec Bérénice Béjo et Le client en 2016 qui déjà flirtait du côté du polar. On attendait donc beaucoup de ce film d’ouverture au casting très glamour : le couple Cruz-Bardem. Rien que ça. Pourtant dès les premiers plans le doute nous assaille. La mise en place des personnages (ils sont nombreux) et du décor donne un peu l’impression d’une publicité Barilla avec tous les clichés des pays méditerranéens (linge pendu aux fenêtres, petites places ensoleillées, embrassades)  là où pourtant Farhadi s’était complètement approprié la banlieue parisienne dans Le passé. Quand arrive enfin la scène du mariage et le talent de Farhadi à filmer la vie, les accidents (pour reprendre Pierrot le fou), le verre de trop, la coupure d’électricité, les gens qui continuent de chanter, le père ivre. Nous voici à nouveau plongés au coeur de leur vie, de leur joie jusqu’à la découverte du lit vide dans lequel Irene s’est réfugiée pour se remettre de son décalage horaire et de sa fougue amoureuse.

L’intérêt du film ne repose évidemment pas sur l’intrigue attendue mais sur les rapports entre les personnages filmé dans le huis clos d’un village où tout se sait. Difficile en effet de ne pas suspecter les invités du mariage au cours duquel s’est passé le drame. Chacun cherche à retracer la vérité avant que cela ne soit trop tard, les secrets de famille remontent à la surface et dans l’attente insupportable que traverse Laura-Penelope Cruz, peu d’autres solutions que de tenter le tout pour le tout au risque de tout perdre.

Mais si Farhadi sait parfaitement filmer les tensions, les non dits, les frôlements, le désarroi, il convainc nettement moins dans ce genre du polar malgré ses clins d’oeil au clocher de Vertigo  qui annoncent le drame à suivre. Certes Farhadi reste un grand directeur d’acteurs mais lui qui nous avait habitués à une mise en scène souvent prodigieuse et incarnée déçoit ici par un retournement facile et paresseux. Le couple star ne relève en rien nos attentes, en particulier Penelope Cruz qui surjoue les mères épleurées. Reste Javier Bardem plutôt touchant et juste mais leur présence interroge sur la pertinence et l’intérêt des cinéastes étrangers à tourner avec des stars hollywoodiennes.

Edouard Baer a ouvert cette 71ème cérémonie sur la fameuse scène de Pierrot le fou de Jean-Luc Godard (affiche du festival cette année) où la magnifique Anna Karina fredonne les pieds dans l’eau « Qu’est ce que je peux faire, je sais pas quoi faire », et s’en est emparé pour dire combien le cinéma c’était aussi l’art d’improviser avec la vie, les producteurs, les festivals… Espérons que le cinéaste iranien saura pour son prochain film tourner sans trop savoir quoi faire.

LARGUEES, un feel good movie à la française

Quand un trio mère-filles part sous le soleil panser ses plaies, cela donne LARGUées, une comédie printanière portée par trois actrices en fusion et quelques scènes réjouissantes. Le film s’essouffle hélas trop vite pour ouvrir sur une deuxième partie plus poussive et plus convenue. Dommage on se marrait bien.

Rose et Alice sont deux soeurs que tout sépare. L’une est un oiseau de nuit en santiags et mini-short, l’autre une mère de famille exemplaire un peu trop rigide.  Elles sont pourtant toutes les deux déterminées à sortir leur mère Françoise (Miou-Miou) de sa déprime suite à sa récente séparation d’avec leur père, parti pour une bien plus jeune, et s’envolent pour une parenthèse en club à La Réunion. Mais Françoise va se révéler une nouvelle femme plus vite qu’elles ne l’espéraient.

Eloïse Lang retrouve sa « connasse » fétiche (Camille Cottin découverte dans la série de Canal + et qu’on a retrouvé depuis dans Dix pour cent) et lui attribue une autre Camille dans le rôle de la soeur un peu coincée (Camille Chamoux). Entre elles les répliques fusent et le film démarre en trombe. Il faut dire que Rose a la langue bien pendue et son côté ado attardée en fait une “larguée“ de première catégorie. Sa soeur Alice, à force de vouloir tout contrôler, se perd aussi elle-même et ce voyage inaugure une remise en question du bonheur au féminin : peut-on être heureuse quand on n’a pas d’attache ni de relation amoureuse sincère (Rose), quand on est entièrement dévoué à sa famille quitte à mettre de côté ses propres désirs (Alice), quand notre jeunesse est derrière nous (Françoise) ? La réponse d’Eloïse Lang se situe du côté de la légèreté des sentiments induite par une trêve pas si idyllique mais qui a le mérite de les bousculer toutes les trois. Rose et Alice voulaient remettre leur mère sur pied. C’est aussi elles que ce voyage vient secouer.

Personne n’est simplement ce qu’il laisse paraitre. Ainsi Rose n’est pas aussi désabusée qu’elle le laisse croire. D’ailleurs elle qui se targue de ne pas vouloir d’enfant va tisser des liens forts avec le seul gamin du club en vacances avec son père lui aussi dépressif (le « Chien de Navarre » Thomas Scimeca, hilarant dans Apnée). Larguées dresse en cela un portrait de femmes au-delà de la comédie. Cela ne suffit malheureusement pas à sauver la deuxième partie et ses multiples rebondissements poussifs. Si en effet le trio fonctionne à merveille et donne lieu à des dialogues drôlatiques, on finit par se lasser d’un scénario qui accumule des situations n’évitant pas les clichés.

Car Larguées n’échappe pas à la caricature ni aux traits grossiers propres à la plupart des comédies françaises. Chaque acteur a son kit personnalisé venant souligner son rôle et pallier l’absence de psychologie des personnages. Rose est donc quelqu’un sans gêne, libre qui ne dort jamais et boit beaucoup quand sa soeur Alice, elle, s’inquiète à distance pour les poux présents dans l’école de ses enfants ou pour sa ligne. Idem pour les seconds rôles : Romain le gentil organisateur un peu lourdaud et qui ne sait pas nager ou Thierry (Johan Heldenbergh) le bellâtre quinquagénaire, dessinateur à ses heures perdues, derrière qui se cache une âme sensible. C’est d’autant plus regrettable que le début, fort bien rythmé, nous emporte véritablement et laissait croire qu’une comédie – à l’instar du travail de Bacri et Jaoui – peut aussi être fine.

Larguées est donc un “feel good movie“ à ne pas bouder, relevant malgré tout le niveau des comédies françaises les plus décevantes (et elles sont nombreuses !). Le film aurait pourtant gagné à ne pas s’égarer dans un scénario à rebondissements attendus pour se concentrer davantage sur le trio mère-filles et permettre aux personnages de s’incarner avec plus de sincérité.

 

LUTINE un film de lutinage artistique

Dans Lutine d’Isabelle Broué, il y a des vrais gens, des acteurs qui jouent des vrais gens, des acteurs qui jouent des acteurs et une réalisatrice qui joue une réalisatrice en train d’inventer son film. Vous me suivez ? Peu importe, Lutine est un film où il faut lâcher prise et se laisser emporter par ce tourbillon introspectif et créatif qui oscille entre les différents genres et les différents niveaux de lecture. Un film hybride sur le polyamour absolument réjouissant !

Une réalisatrice décide de faire un documentaire sur le polyamour et de se filmer en train de le faire. Le film devient dès lors un film dans le film où elle met en scène sa propre famille, son amoureux, des acteurs pour jouer son amoureux, des polyamoureux, un faux producteur, une fausse mère, une fausse avocate (Anne Benoit). Impossible de distinguer le vrai du faux, le réel de la fiction, le documentaire du film en devenir.  Car Lutine est avant tout un film sur l’acte créatif et est en cela aussi passionnant que très drôle.

Isabelle Broué dans ses recherches sur ce courant amoureux qu’est le polyamour a la bonne idée de tout filmer (ou de prétendre tout filmer). Filmer ses dialogues avec son amoureux, filmer ses questionnements, filmer son écriture en cours, filmer les coulisses d’un tournage home made. Le film joue sans cesse sur ce léger décalage entre le moment où elle réfléchit son propre film, l’inscrit dans son quotidien (elle filme dans son propre appartement) et le moment où elle rejoue ce qu’elle vient de vivre et le met en scène, l’écrit et l’interprète. Ainsi voit-on Isa parler avec son amoureux et lui demander s’il est d’accord pour paraitre à l’écran dans son film. Gael n’est pas d’accord à cause de sa femme (« ton ex femme » précise à chaque fois Isa) et de ses enfants. L’amoureux est donc interprété par un faux Gael (Mathieu Bisson) pour toutes ces scènes rejouées du « making of » du documentaire en cours mais également interprété par Philippe Rebbot en “vrai“ Gael pour les scènes écrites avec son personnage. Ce brouillage identitaire entre l’incarné et l’incarnant donne lieu à une scène désopilante où Philippe Rebbot doit embrasser Agathe, une amie comédienne qui interprète une polyamoureuse et à qui Isa demande d’interpréter son propre rôle. « Donc là, je suis censée être Sophie l’amoureuse de ton ami Laurent ou ta copine comédienne ? En gros je joue ou je suis censée être moi ? ». Philippe Rebbot alias Gael, alias le copain comédien qui est censé être le vrai Gael ne comprend lui aussi plus rien. La scène est hilarante et montre combien il importe peu de démêler le vrai du faux tant cette prétendue complexité sert le propos du film qui est de tenter de définir le polyamour. Isabelle Broué butine entre les genres (documentaire et fiction), entre les hommes (faux Gael et vrai faux Gael) et en ressort la meilleure définition du polyamour : l’art d’aimer plusieurs personnes et de ne pas avoir à choisir. Pourquoi en effet devrions-nous aimer une seule personne ? Pourquoi devrions-nous interpréter un seul rôle ? De même les techniciens se superposent (Gael le vrai amoureux est censé filmer en alternance avec les vrais techniciens).

Copyright Lutine & Cie 2013

Le cinéma c’est comme la vie, on ne peut pas toujours tout prévoir.

Isabelle Broué ne s’épargne pas dans cet autoportrait entre narcissisme (elle le dit elle-même) et autodérision. Elle se met en scène comme réalisatrice un peu fauchée qui n’a pas fait de film depuis bien longtemps malgré des débuts prometteurs et un passage par la FEMIS. On aperçoit d’ailleurs sa journaliste de soeur (Caroline Broué, animatrice de La grande table sur France Culture) qui se montre assez sceptique sur le film de son ainée et qui donne lieu plus tard à une scène d’interview fantasmée sur France Culture, les vrais personnages jouant donc aussi des scènes fictives. Elle met également en scène sa fausse mère qui ne comprend pas comment faire un film dans sa cuisine va l’aider dans sa carrière. Un discours qui sonnera plus vrai que nature pour tous ceux qui ont des parents inquiets (et un peu réacs).

Le documentaire surgit au milieu de ces scènes fictives entre making of et fausse fiction et Lutine donne la parole à quelques polyamoureux dont la prêtresse du lutinage, Françoise Simpère. Les propos des témoins viennent bousculer la vie d’Isa qui voit son couple voler en éclat. Gael ne supporte pas la place que ce film a dans la vie de son amoureuse ni de la voir embrasser les faux acteurs qui incarnent son personnage. Il faut dire qu’Isa prend un malin plaisir à embrasser avec la langue ses partenaires. En même temps que la cinéaste interroge ce courant de liberté amoureuse, elle interroge sa propre conception de l’amour et n’hésite pas à la tordre ni à la remettre en question.

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La réussite de ce processus (malgré quelques petites longueurs) tient en grande partie à cette liberté de ton et de filmage que s’accorde la réalisatrice et à sa façon cocasse et habile de contourner le système de production cinématographique (le film a été entièrement financé via une plateforme participative). En réinventant un certain cinéma, elle s’affranchit des codes pour mieux “jouer au monde“ comme elle aime le revendiquer sur son blog. Lutine est pourtant très écrit et le fruit d’un travail collectif entre performance et fiction.  « Pour produire un film, il faut l’écrire », lui dit Philippe Rebbot en faux producteur. Qu’à cela ne tienne, elle écrira au fur et à mesure de ce qu’elle vit dans ses recherches et dans son couple pour en extraire un OFNI (Objet filmique non identifié). En sortant des terrains battus, Isabelle Broué nous livre un film atypique et inclassable, libre et déjanté. Un film à butiner sans hésitation !

Durée : 1h37
Date de sortie : 4 avril 2018

RETOUR SUR LE 40e FESTIVAL DU CINEMA DU REEL

Cinémas à la croisée du réel, de la fiction, de l’expérience immersive, de la lutte et de l’onirisme, les films présentés cette année au Cinéma du Réel sont autant de formes cinématographiques ouvrant la voie vers de nouveaux territoires, pour mieux réfléchir le monde. Retour sur cette 40e édition du Cinéma du Réel qui s’est achevée hier.
© James Benning

Réfléchir le réel c’est aussi et avant tout questionner notre perception et notre façon de regarder le monde. Qu’est ce que le réel ? Vaste question à laquelle le Cinéma du réel offre de multiples réponses cinématographiques depuis 40 ans. On pourrait également poser la question d’André Bazin « Qu’est-ce que le cinéma ? » tant les films proposés prennent des formes très différentes. Le documentaire ne se limite pas à raconter, dénoncer,  interroger sur des sujets réels mais flirte du côté de la fiction, de l’expérimentation, de la photographie et plus largement des arts visuels. De quoi annihiler ces fameuses frontières entre les genres et se laisser porter par un regard subjectif, formel et interrogateur.

Une fenêtre de liberté

Les films que l’on voit au Cinéma du Réel ont bel et bien une chose en commun, ils nous bousculent, nous interrogent, nous incitent à nous sonder, à nous mettre en action, à créer des passerelles invisibles et à confronter nos regards. Bien sûr certains films nous toucheront plus que d’autres, certains même verront des spectateurs s’en aller, affichant ainsi discrètement leur limite ou leur ennui, mais tous se hissent à un geste filmique plus ou moins radical qui nous contraint à voir le monde sous un angle différent. Les films projetés constituent en cela un véritable contrepied aux images omniprésentes qui nous entourent, à l’instantanéité des réseaux sociaux et au formalisme des cases télévisuelles. Et c’est tant mieux.

Le Cinéma du réel c’est aussi l’occasion de croiser des figures du documentaire et du septième art, de l’équipe Lussassoise des Etats généraux du film documentaire, Jean-Marie Barbe et son délégué artistique Christophe Postic, aux documentaristes Nicolas Philibert, Mariana Otéro ou Boris Lehman, mais aussi les acteurs/rices Nahuel Pérez Biscayart ( 120 battements par minute) ou Joana Preiss, une des égéries de Nan Goldin.

Qui dit réel ne dit pas réalisme

Cette 40e édition nous a permis de découvrir bon nombre de films qui, s’ils interrogent l’idée même du réel ou d’irréel, recouvrent des formes libres et pour certaines expérimentales. C’est d’ailleurs l’artiste avant-gardiste James Benning qui a reçu cette année le Grand Prix pour son film L.Cohen., invitation  à observer un même paysage de l’Oregon sur fond sonore d’avions. Difficile de raconter ce film pour le moins contemplatif sans en dévoiler l’essence et le moment de bascule qui justifie ce cadre immobile mais pour reprendre les mots du cinéaste venu présenter son film « au début il ne se passe pas grand chose, ensuite vous verrez quelque chose d’étrange et puis quelque chose de magique ». Et effectivement, au-delà de « l’évènement » à la moitié du film d’une durée de 45 minutes, c’est notre propre capacité à regarder que le cinéaste interroge. En nous incitant à observer de la sorte une composition définie, le cinéaste nous invite à ressentir les phénomènes naturels et l’empreinte du temps dans une sorte d’allégorie du fil de la vie et de relativisme entre la lenteur perçue et le passage d’un instant fugace. Pour certains croisés à l’issue de la projection, le film sera le plus beau de cette décennie.

Autre film étonnant dans sa forme : Monelle de Diego Marcon en compétition internationale de courts métrages. Le film tourné à la Casa del Fascio à Côme, emblème de l’architecture mussolinienne et oeuvre de Giuseppe Terragni, est une plongée dans l’obscurité fragmentée par des plans réguliers et furtifs éclairés au flash où l’on ne distingue que des scènes d’une seconde avant de replonger dans l’obscurité. Le cinéma c’est 24 images par seconde, ici c’est 24 images chaque 20 secondes. Le reste, c’est au spectateur de se raconter l’histoire et de tisser le fil d’un récit elliptique et suggestif.

© Diego Marcon

Fiction ou documentaire : telle n’est pas la question

Deux films en particuliers nous rappellent que le documentaire c’est aussi de la fiction : l’essai d’Eugène Green, En attendant les barbares, qui raconte l’initiation de six personnages en quête de sens fuyant l’arrivée des “Barbares“ annoncée sur les réseaux sociaux. A priori rien de documentaire dans ce film. Et pourtant le résultat qui est le fruit d’un atelier de cinéma est la preuve que la forme importe peu (ici on est dans un jeu dépouillé laissant place aux mots), et que d’un récit somme toute fictif et irréel, jaillit une expérience collective vivante et une parabole de notre société contemporaine.

Le film d’Antoine Bourges Fail to appear  joue également sur la confusion entre fiction et documentaire puisque c’est du « re-enactment ». Le réalisateur a observé un centre d’aide sociale de Toronto et a fait rejouer par des acteurs les rôles d’Isolde, assistante sociale débutante, et d’Eric, musicien et voleur récidiviste. Le procédé interroge : est-ce moins vrai du fait que cela soit rejoué par des acteurs professionnels ou au contraire la liberté permise par la « fiction documentée » comme la renomme le cinéaste, lui permet-il de dire et montrer davantage que dans un documentaire ?

© Eugène Green

Paysages urbains ou ode à la nature

Rêver sous le capitalisme de la belge Sophie Bruneau mêle les récits d’hommes et de femmes racontant les rêves qui les hantent liés à leur travail. Les rêves traduisent les peurs des travailleurs, la peur d’être inutile, la peur d’être harcelé par un patron, la peur de ne pas arriver et même la peur d’être dévoré par ses patients (une psy raconte un rêve édifiant à ce propos). Les visages n’apparaissent pas ou peu, laissant place aux paysages urbains, aux bureaux désertés, aux parkings de supermarché investis par les mouettes et au ciel traversé par les avions. Ces paysages de fin du monde deviennent le décor de cauchemars dans lesquels notre monde néolibéral s’est engouffré. Portrait d’un monde à la dérive qui a remporté le Prix des Bibliothèques.

Pour L’esprit des lieux Stéphane Manchematin et Serge Steyer sont partis loin des villes à la rencontre de Marc Namblard, preneur de sons naturaliste vivant dans les Vosges. Le film s’appuie sur le métier de leur protagoniste et sans discours aucun, L’esprit des lieux se propose d’être une balade sensorielle et sonore en pleine nature. Portrait d’une délicatesse inouie qui incite à l’instar de James Benning à savoir « regarder et écouter ».

© Sophie Bruneau

Militer ou filmer : pourquoi choisir quand on peut faire les deux ?

Que ce soit la rétrospective du japonais Shinsuke Ogawa, les films de Ken Loach choisis par un autre cinéaste militant, Lech Kowalski,  dans le cadre de la sélection spéciale du quarantième anniversaire, le film de Ruth Beckermann consacré à Kurt Waldheim (Waldheims walzer), tous ont été réalisés par des cinéastes  engagés. Dans Waldheims walzer, Ruth Beckermann utilise ses propres images tournées dans les années 80 pour revenir sur le parcours de Kurt Waldheim – ancien secrétaire général de l’ONU soupçonné d’être un ancien nazi et qui s’est toujours défendu de quelconque implication dans les crimes perpétrés pendant la deuxième guerre mondiale – sauf lors d’une séquence d’action contre Waldheim où au lieu de filmer, la réalisatrice a préféré militer. C’est donc d’autres images à ce moment-là qui nous sont données à voir et qui se mêlent aux siennes pour recomposer le fil de son enquête sur cet homme qui fut blacklisté par les Etats Unis. Le film, formidablement construit, constitue un tableau édifiant et personnel sur un scandale dont l’écho retentit encore aujourd’hui, à l’heure où l’extrême droite reste très présente en Europe.

© Ruth Beckermann

La rétrospective Shinsuke Ogawa et Ogawa Pro qui se poursuit au Jeu de Paume jusqu’au 28 avril offre aussi un panorama pertinent sur un cinéma militant et de résistance. Si Ogawa et Ogawa Pro restent assez méconnus en Europe, leurs films eurent un impact considérable dans le Japon d’après-guerre  et rendirent compte des bouleversements que connut ce pays. On a pu découvrir Assatsu no mori (La forêt de l’oppression), film sur un groupe d’étudiants protestataires d’une université de province du Japon. Ici plus question de la distance du filmeur, au contraire. Le parti pris  consiste à filmer de l’intérieur ces jeunes révoltés qui décident de s’enfermer dans la maison des étudiants pour échapper à leur éviction. La caméra devient des leurs, à la fois complice et témoin d’un combat qui aura des conséquences sur le mouvement étudiant de ces années-là. Ogawa et son collectif vivaient d’ailleurs en communauté et avaient élaboré des principes de tournage très définis. Leur oeuvre représente une mémoire précieuse du mouvement de résistance que connut le Japon.

Se battre contre le pouvoir signifie aussi de se battre contre les médias ce que l’on a pu voir dans l’un des programmes de la sélection Pour un autre 68 avec le film d’Helke Sanders Break the Power of Manipulators et celui de Joaquim Pedro de Andrade The Language of Persuasion qui dénonce l’espace publicitaire comme élément de domination.  « Le sentimentalisme nous rend dociles » peut-on y entendre. Tellement vrai et peut être encore plus actuel aujourd’hui qu’hier, à l’heure des réseaux sociaux et des partages de vidéos de chatons.

 

 

 

 

CINEMA DU REEL EDITION #40

Après les Etats généraux du film documentaire de Lussas, Le Blog du cinéma se rend à un autre grand rendez-vous du cinéma documentaire, le CINEMA DU REEL qui se tient du 23 mars au 1er avril 2018. Au programme de cette 40e édition,  quatre compétitions de films, un focus sur l’an 68 à travers le monde, une rétrospective du documentariste japonais Shinsuke Ogawa et la promesse de belles expériences immersives interrogeant toujours notre rapport au monde et au réel.

Le changement de cette 40e édition est d’abord la nouvelle direction artistique confiée désormais à Andréa Picard, programmatrice du TIFF (Toronto International Film Festival), qui succède à Maria Bonsanti. Pour le reste voici un panorama de ce que l’on pourra découvrir :

Les compétitions de films

Cette édition nous permettra de découvrir 11 films en compétition internationale, 11 films en compétition française, 11 films en compétition internationale de premiers films ainsi que 10 courts métrages en compétition internationale. Qui dit compétition dit jury (dont Albert Serra pour ne citer que lui) et bien sûr prix à la clé.

Parmi les films en compétition internationale, nous irons voir L. Cohen de James Benning sur les champs agricoles dans l’Oregon, Minatomachi de Kazuhiro Soda, portrait de pêcheur dans un village de Seto, Rêver sous le capitalisme de Sophie Bruneau, balade au milieu des travailleurs de nuit; en compétition française,  Jusqu’à ce que le jour se lève de Pierre Tonachella qui signe le retour du réalisateur dans l’Essone rurale de son enfance; et en compétition premiers films, Fail to appear,  d’Antoine Bourges ou les débuts d’Isolde en tant qu’assistante sociale dans un quartier défavorisé de Toronto.

L. Cohen de James Benning

Ir/réel

Les 40 ans du Festival donnent lieu cette année à une édition spéciale « Qu’est-ce que le réel ? » à laquelle ont contribué 40 personnes, prolongée par une sélection de films qui se propose de nous immerger dans les « contours flous d’une réalité contemporaine » avec notamment Caniba portrait d’Issey Sagawa jugé en 1981 pour meurtres et cannibalisme, En attendant les Barbares d’Eugène Green ou encore Invocation of my demon brother de Kenneth Anger à qui l’on doit les formidables recueils Hollywood Babylone et Retour à Babylone. Cette sélection a été choisie par les cinéastes et contributeurs. Ainsi pourra-t-on voir ou revoir Ice de Robert Kramer, Broadway by Light de William Klein, Chile, la memoria obstinada du chilien Patricio Guzman ou encore A question of leadership de Ken Loach présenté par Lech Kowalski.

En attendant les Barbares d’Eugène Green

Pour un autre 68

La sélection « Pour un autre 68 » propose quant à elle de déconstruire la mythologie de 68 pour mieux la « faire résonner ailleurs ». Ainsi pourra t-on découvrir des films de Helke Sanders Break the power of manipulators, et Dionysus in 69 de Brian de Palma, immersion au coeur d’un représentation théâtrale.

Rétrospective Shinsuke Ogawa et du collectif Ogawa pro

Le grand documentariste japonais Shinsuke Ogawa et son collectif Ogawa productions sont à l’honneur de cette édition puisqu’une rétrospective des films réalisés au milieu des révoltes étudiantes leur est consacrée. L’occasion de voir Forest of oppression (1967) et de suivre la masterclass samedi midi menée par Ricardo Matos Cabo et Markus Nornes. A noter également : 12 films d’Ogawa et de son collectif seront parallèlement projetés au Jeu de Paume du 3 au 28 avril.

Rétrospective Shinsuke Ogawa
En bonus de cette quarantième année, une scénographie consacrée à l’artiste vidéaste américaine Lyle Ashton Harris, des discussions et rencontres, une table ronde et des projections hors les murs. De quoi nourrir notre réflexion sur le réel et ses contours.