PLAIRE, AIMER ET COURIR VITE, l’hymne à l’amour de Christophe Honoré

Hier, Cannes fut une plongée étourdissante dans les années 90, les années sida, une ode à l’amour sous toutes ses formes, aux gens qui doutent, qui tremblent et qui paniquent. Hier, Cannes était sous le signe  d’un cinéma générationnel qui fait du bien à l’âme, d’un cinéma qui nous plait et que l’on aime tellement qu’on a envie de courir vite pour le découvrir. Hier, Christophe Honoré, à qui l’on doit déjà de très beaux moments de cinéma, n’en déplaisent à ses détracteurs, présentait son dernier film en compétition PLAIRE, AIMER ET COURIR VITE et c’est une merveille.

Dès le générique le décor est planté. Un Paris vif, rapide, kaléidoscopique. Des personnages qui se mêlent sans s’être encore rencontrés. Et puis la caméra se pose sur Jacques, écrivain atteint du sida. Il vit au-dessus de chez Mathieu, journaliste homo plutôt ronchon mais pas mauvais bougre. L’ami de toujours. Jacques doit travailler, n’importe quoi lui ira pourvu qu’il n’ait pas à réfléchir. Invité en Bretagne autour d’un de ses livres, il rencontre Arthur étudiant rennais qui ne sent pas la crêpe au citron comme Gregoire Leprince Ringuet dans Les chansons d’amour. Il sent plutôt le chouchen, le vent de liberté, le poète Whitman et l’amour décomplexé. Arthur aime les hommes mais ne tombe amoureux que des femmes. Pourtant, il sent qu’avec Jacques ses sentiments l’emportent. Jacques de son côté se sait condamné et ne veut ni souffrir, ni s’emballer ni faire souffrir. Dilemne de la sagesse versus la fougue de la jeunesse. Entre eux rien d’impossible si ce n’est un compte à rebours inéluctable. Mais comment s’aimer quand on doit s’aimer vite ?

S’il y a un cinéaste en France dont le coeur flanche entre Godard et Truffaut, entre Demy et Eustache, c’est bien Christophe Honoré qui, depuis Ma mère ou Dans Paris jusqu’aux Métamorphoses, a toujours oscillé entre les genres, s’est même parfois un peu réfugié derrière une certaine frivolité faussement assumée. Avec Plaire, aimer et courir vite, Christophe Honoré devient au générique à l’instar de tous ses techniciens “Honoré“ tout court et c’est peut être dans ce film qu’il s’accorde à son tour à faire ce qui lui plait. Pour le meilleur. Car Plaire, aimer et courir vite est aussi son film le plus personnel.

Comment ne pas voir en Arthur, étudiant breton et cinéaste en devenir qui se cherche sexuellement  un double d’Honoré ? Le film nous plonge dans les années 90, les années sida et rappelle en cela le film de Robin Campillo 120 battements.  La comparaison s’arrête pourtant là, le film d’Honoré dressant avant tout le portrait d’un amour condamné, très 19ème (siècle pas arrondissement !) qui flirte davantage du côté de Truffaut et évoque d’autres films générationnels plus récents tels le mélancolique Eden de Mia Hansen Love ou Théo et Hugo dans le même bateau de Ducastel et Martineau pour son traitement du désir comme préliminaire à l’amour. Mais au-delà des références générationnelles, de la bande son fabuleuse (Les gens qui doutent  d’Anne Sylvestre à Massive Attack ou Marrs), Plaire, aimer et courir vite fourmille de clins d’oeil, de Hervé Guibert en photo chez Arthur à Querelle de Fassbinder en passant par l’éblouissante et atemporelle Isabelle Huppert (qu’Honoré a fait tourner dans Ma mère) dont on aperçoit la silhouette sur l’affiche d’Orlando à l’Odéon ou Koltès cité par un ami d’Arthur (« la vraie et terrible cruauté est celle de l’homme qui rend l’homme inachevé… »). Honoré se révèle derrière chacun de ces clins d’oeil et semble affronter sa propre histoire sans détour. Les liens au sein de sa filmographie sont pourtant évidents et Jacques pourrait être le grand frère d’Ismael (Les chansons d’amour), Arthur celui d’Erwann ou de Jonathan (Dans Paris). Les personnages de Christophe Honoré ont en effet en commun de se plier à leur désir pour mieux le repousser ou l’embrasser. Le désir comme prémisse de l’amour,  comme vecteur de la vie.  Ce n’est plus seulement le désir qu’il interroge, fragile et éphémère, déchirant ou léger mais le moment de bascule, l’urgence qui ressemble à une baise dans des chiottes pour reprendre les mots sous chouchen d’Arthur qui préfère se sentir vivant coûte que coûte.

Au-delà de la sexualité crue, Honoré filme les corps d’avant et après l’amour, dans les draps blancs ou la baignoire bleue, quand les êtres se retrouvent face à eux-mêmes. Vincent Lacoste n’a jamais été aussi attirant, s’élançant dans l’amour comme dans Paris, sans foi ni loi, du haut de sa belle jeunesse qui découvre l’amour au masculin pour la première fois. Quant à Pierre Deladonchamps, magnifique dans ce rôle, il incarne de son large sourire à sa sage résignation un Jacques tout en nuances. Et comme chez Honoré il n’y a jamais deux sans trois, Denis Podalydès rejoint ce duo et est à son habitude absolument formidable. Les scènes à trois sont d’ailleurs parmi les plus réjouissantes et ouvrent un épilogue très émouvant.

Plaire, aimer et courir vite est aussi un film sur la transmission, sur ce qu’on laisse derrière soi et qui construit les autres. Il y a les auteurs souvent cités bien sûr (Christophe Honoré est aussi écrivain et on le sent dans ses dialogues), les « grands frères », les amants perdus, et les doutes qui assaillent qui nous font faire demi tour ou ne pas décrocher le téléphone, les lits qu’on déserte. Et il y a l’enfant de Jacques, Loulou qui sera un jour peut être fier de son père (« même si c’est con de dire ça ») et les femmes, en retrait dans ce film, gardiennes bienveillantes, compréhensives, généreuses, présentes.

Filmé dans une lumière bleue onirique (sublime photographie de Remy Chevrin), le dernier film de Christophe Honoré est sûrement sa plus belle histoire d’amour.

Publicités

EVERYBODY KNOWS, un huis clos qui porte bien son titre

Le 71ème festival de Cannes s’est ouvert mardi soir sous le signe de la légèreté, de la beauté et de l’humour avec un Edouard Baer en maitre de cérémonie à qui l’on aimerait attribuer la palme d’or dans ce rôle là tant il l’a campé avec la poésie et la liberté qu’on lui connait dans Plus près de toi (sur radio Nova). La soirée s’est clôturée avec Everybody knows, le film du grand cinéaste iranien et habitué de Cannes, Asghar Farhadi. Grosse déception.

Everybody knows. Voilà un titre qui porte bien son nom. On pourrait même dire de ce huis clos que tout le monde savait (everybody knew). Laura (Penelope Cruz) revient dans son village natal en Espagne pour assister avec ses deux enfants au mariage de sa soeur. Son mari (Ricardo Darin) est resté en Argentine où ils vivent pour des raisons professionnelles. La voilà donc seule au milieu des siens : son vieux père, sa soeur ainée, sa cadette et Paco (Javier Bardem) son amour de toujours. Mais en plein coeur de cette soirée festive, Irene, sa fougueuse adolescente, disparait.

Asghar Farhadi est un cinéaste impressionnant. Le monde entier l’a découvert avec A propos d’Elly ours d’argent à Berlin en 2009 puis vint le couronnement avec son chef d’oeuvre Une séparation, film unanimement plébiscité et récompensé. Suivirent Le passé, formidable film tourné en France avec Bérénice Béjo et Le client en 2016 qui déjà flirtait du côté du polar. On attendait donc beaucoup de ce film d’ouverture au casting très glamour : le couple Cruz-Bardem. Rien que ça. Pourtant dès les premiers plans le doute nous assaille. La mise en place des personnages (ils sont nombreux) et du décor donne un peu l’impression d’une publicité Barilla avec tous les clichés des pays méditerranéens (linge pendu aux fenêtres, petites places ensoleillées, embrassades)  là où pourtant Farhadi s’était complètement approprié la banlieue parisienne dans Le passé. Quand arrive enfin la scène du mariage et le talent de Farhadi à filmer la vie, les accidents (pour reprendre Pierrot le fou), le verre de trop, la coupure d’électricité, les gens qui continuent de chanter, le père ivre. Nous voici à nouveau plongés au coeur de leur vie, de leur joie jusqu’à la découverte du lit vide dans lequel Irene s’est réfugiée pour se remettre de son décalage horaire et de sa fougue amoureuse.

L’intérêt du film ne repose évidemment pas sur l’intrigue attendue mais sur les rapports entre les personnages filmé dans le huis clos d’un village où tout se sait. Difficile en effet de ne pas suspecter les invités du mariage au cours duquel s’est passé le drame. Chacun cherche à retracer la vérité avant que cela ne soit trop tard, les secrets de famille remontent à la surface et dans l’attente insupportable que traverse Laura-Penelope Cruz, peu d’autres solutions que de tenter le tout pour le tout au risque de tout perdre.

Mais si Farhadi sait parfaitement filmer les tensions, les non dits, les frôlements, le désarroi, il convainc nettement moins dans ce genre du polar malgré ses clins d’oeil au clocher de Vertigo  qui annoncent le drame à suivre. Certes Farhadi reste un grand directeur d’acteurs mais lui qui nous avait habitués à une mise en scène souvent prodigieuse et incarnée déçoit ici par un retournement facile et paresseux. Le couple star ne relève en rien nos attentes, en particulier Penelope Cruz qui surjoue les mères épleurées. Reste Javier Bardem plutôt touchant et juste mais leur présence interroge sur la pertinence et l’intérêt des cinéastes étrangers à tourner avec des stars hollywoodiennes.

Edouard Baer a ouvert cette 71ème cérémonie sur la fameuse scène de Pierrot le fou de Jean-Luc Godard (affiche du festival cette année) où la magnifique Anna Karina fredonne les pieds dans l’eau « Qu’est ce que je peux faire, je sais pas quoi faire », et s’en est emparé pour dire combien le cinéma c’était aussi l’art d’improviser avec la vie, les producteurs, les festivals… Espérons que le cinéaste iranien saura pour son prochain film tourner sans trop savoir quoi faire.

LARGUEES, un feel good movie à la française

Quand un trio mère-filles part sous le soleil panser ses plaies, cela donne LARGUées, une comédie printanière portée par trois actrices en fusion et quelques scènes réjouissantes. Le film s’essouffle hélas trop vite pour ouvrir sur une deuxième partie plus poussive et plus convenue. Dommage on se marrait bien.

Rose et Alice sont deux soeurs que tout sépare. L’une est un oiseau de nuit en santiags et mini-short, l’autre une mère de famille exemplaire un peu trop rigide.  Elles sont pourtant toutes les deux déterminées à sortir leur mère Françoise (Miou-Miou) de sa déprime suite à sa récente séparation d’avec leur père, parti pour une bien plus jeune, et s’envolent pour une parenthèse en club à La Réunion. Mais Françoise va se révéler une nouvelle femme plus vite qu’elles ne l’espéraient.

Eloïse Lang retrouve sa « connasse » fétiche (Camille Cottin découverte dans la série de Canal + et qu’on a retrouvé depuis dans Dix pour cent) et lui attribue une autre Camille dans le rôle de la soeur un peu coincée (Camille Chamoux). Entre elles les répliques fusent et le film démarre en trombe. Il faut dire que Rose a la langue bien pendue et son côté ado attardée en fait une “larguée“ de première catégorie. Sa soeur Alice, à force de vouloir tout contrôler, se perd aussi elle-même et ce voyage inaugure une remise en question du bonheur au féminin : peut-on être heureuse quand on n’a pas d’attache ni de relation amoureuse sincère (Rose), quand on est entièrement dévoué à sa famille quitte à mettre de côté ses propres désirs (Alice), quand notre jeunesse est derrière nous (Françoise) ? La réponse d’Eloïse Lang se situe du côté de la légèreté des sentiments induite par une trêve pas si idyllique mais qui a le mérite de les bousculer toutes les trois. Rose et Alice voulaient remettre leur mère sur pied. C’est aussi elles que ce voyage vient secouer.

Personne n’est simplement ce qu’il laisse paraitre. Ainsi Rose n’est pas aussi désabusée qu’elle le laisse croire. D’ailleurs elle qui se targue de ne pas vouloir d’enfant va tisser des liens forts avec le seul gamin du club en vacances avec son père lui aussi dépressif (le « Chien de Navarre » Thomas Scimeca, hilarant dans Apnée). Larguées dresse en cela un portrait de femmes au-delà de la comédie. Cela ne suffit malheureusement pas à sauver la deuxième partie et ses multiples rebondissements poussifs. Si en effet le trio fonctionne à merveille et donne lieu à des dialogues drôlatiques, on finit par se lasser d’un scénario qui accumule des situations n’évitant pas les clichés.

Car Larguées n’échappe pas à la caricature ni aux traits grossiers propres à la plupart des comédies françaises. Chaque acteur a son kit personnalisé venant souligner son rôle et pallier l’absence de psychologie des personnages. Rose est donc quelqu’un sans gêne, libre qui ne dort jamais et boit beaucoup quand sa soeur Alice, elle, s’inquiète à distance pour les poux présents dans l’école de ses enfants ou pour sa ligne. Idem pour les seconds rôles : Romain le gentil organisateur un peu lourdaud et qui ne sait pas nager ou Thierry (Johan Heldenbergh) le bellâtre quinquagénaire, dessinateur à ses heures perdues, derrière qui se cache une âme sensible. C’est d’autant plus regrettable que le début, fort bien rythmé, nous emporte véritablement et laissait croire qu’une comédie – à l’instar du travail de Bacri et Jaoui – peut aussi être fine.

Larguées est donc un “feel good movie“ à ne pas bouder, relevant malgré tout le niveau des comédies françaises les plus décevantes (et elles sont nombreuses !). Le film aurait pourtant gagné à ne pas s’égarer dans un scénario à rebondissements attendus pour se concentrer davantage sur le trio mère-filles et permettre aux personnages de s’incarner avec plus de sincérité.

 

LUTINE un film de lutinage artistique

Dans Lutine d’Isabelle Broué, il y a des vrais gens, des acteurs qui jouent des vrais gens, des acteurs qui jouent des acteurs et une réalisatrice qui joue une réalisatrice en train d’inventer son film. Vous me suivez ? Peu importe, Lutine est un film où il faut lâcher prise et se laisser emporter par ce tourbillon introspectif et créatif qui oscille entre les différents genres et les différents niveaux de lecture. Un film hybride sur le polyamour absolument réjouissant !

Une réalisatrice décide de faire un documentaire sur le polyamour et de se filmer en train de le faire. Le film devient dès lors un film dans le film où elle met en scène sa propre famille, son amoureux, des acteurs pour jouer son amoureux, des polyamoureux, un faux producteur, une fausse mère, une fausse avocate (Anne Benoit). Impossible de distinguer le vrai du faux, le réel de la fiction, le documentaire du film en devenir.  Car Lutine est avant tout un film sur l’acte créatif et est en cela aussi passionnant que très drôle.

Isabelle Broué dans ses recherches sur ce courant amoureux qu’est le polyamour a la bonne idée de tout filmer (ou de prétendre tout filmer). Filmer ses dialogues avec son amoureux, filmer ses questionnements, filmer son écriture en cours, filmer les coulisses d’un tournage home made. Le film joue sans cesse sur ce léger décalage entre le moment où elle réfléchit son propre film, l’inscrit dans son quotidien (elle filme dans son propre appartement) et le moment où elle rejoue ce qu’elle vient de vivre et le met en scène, l’écrit et l’interprète. Ainsi voit-on Isa parler avec son amoureux et lui demander s’il est d’accord pour paraitre à l’écran dans son film. Gael n’est pas d’accord à cause de sa femme (« ton ex femme » précise à chaque fois Isa) et de ses enfants. L’amoureux est donc interprété par un faux Gael (Mathieu Bisson) pour toutes ces scènes rejouées du « making of » du documentaire en cours mais également interprété par Philippe Rebbot en “vrai“ Gael pour les scènes écrites avec son personnage. Ce brouillage identitaire entre l’incarné et l’incarnant donne lieu à une scène désopilante où Philippe Rebbot doit embrasser Agathe, une amie comédienne qui interprète une polyamoureuse et à qui Isa demande d’interpréter son propre rôle. « Donc là, je suis censée être Sophie l’amoureuse de ton ami Laurent ou ta copine comédienne ? En gros je joue ou je suis censée être moi ? ». Philippe Rebbot alias Gael, alias le copain comédien qui est censé être le vrai Gael ne comprend lui aussi plus rien. La scène est hilarante et montre combien il importe peu de démêler le vrai du faux tant cette prétendue complexité sert le propos du film qui est de tenter de définir le polyamour. Isabelle Broué butine entre les genres (documentaire et fiction), entre les hommes (faux Gael et vrai faux Gael) et en ressort la meilleure définition du polyamour : l’art d’aimer plusieurs personnes et de ne pas avoir à choisir. Pourquoi en effet devrions-nous aimer une seule personne ? Pourquoi devrions-nous interpréter un seul rôle ? De même les techniciens se superposent (Gael le vrai amoureux est censé filmer en alternance avec les vrais techniciens).

Copyright Lutine & Cie 2013

Le cinéma c’est comme la vie, on ne peut pas toujours tout prévoir.

Isabelle Broué ne s’épargne pas dans cet autoportrait entre narcissisme (elle le dit elle-même) et autodérision. Elle se met en scène comme réalisatrice un peu fauchée qui n’a pas fait de film depuis bien longtemps malgré des débuts prometteurs et un passage par la FEMIS. On aperçoit d’ailleurs sa journaliste de soeur (Caroline Broué, animatrice de La grande table sur France Culture) qui se montre assez sceptique sur le film de son ainée et qui donne lieu plus tard à une scène d’interview fantasmée sur France Culture, les vrais personnages jouant donc aussi des scènes fictives. Elle met également en scène sa fausse mère qui ne comprend pas comment faire un film dans sa cuisine va l’aider dans sa carrière. Un discours qui sonnera plus vrai que nature pour tous ceux qui ont des parents inquiets (et un peu réacs).

Le documentaire surgit au milieu de ces scènes fictives entre making of et fausse fiction et Lutine donne la parole à quelques polyamoureux dont la prêtresse du lutinage, Françoise Simpère. Les propos des témoins viennent bousculer la vie d’Isa qui voit son couple voler en éclat. Gael ne supporte pas la place que ce film a dans la vie de son amoureuse ni de la voir embrasser les faux acteurs qui incarnent son personnage. Il faut dire qu’Isa prend un malin plaisir à embrasser avec la langue ses partenaires. En même temps que la cinéaste interroge ce courant de liberté amoureuse, elle interroge sa propre conception de l’amour et n’hésite pas à la tordre ni à la remettre en question.

Copyright Lutine & Cie 2013

La réussite de ce processus (malgré quelques petites longueurs) tient en grande partie à cette liberté de ton et de filmage que s’accorde la réalisatrice et à sa façon cocasse et habile de contourner le système de production cinématographique (le film a été entièrement financé via une plateforme participative). En réinventant un certain cinéma, elle s’affranchit des codes pour mieux “jouer au monde“ comme elle aime le revendiquer sur son blog. Lutine est pourtant très écrit et le fruit d’un travail collectif entre performance et fiction.  « Pour produire un film, il faut l’écrire », lui dit Philippe Rebbot en faux producteur. Qu’à cela ne tienne, elle écrira au fur et à mesure de ce qu’elle vit dans ses recherches et dans son couple pour en extraire un OFNI (Objet filmique non identifié). En sortant des terrains battus, Isabelle Broué nous livre un film atypique et inclassable, libre et déjanté. Un film à butiner sans hésitation !

Durée : 1h37
Date de sortie : 4 avril 2018

RETOUR SUR LE 40e FESTIVAL DU CINEMA DU REEL

Cinémas à la croisée du réel, de la fiction, de l’expérience immersive, de la lutte et de l’onirisme, les films présentés cette année au Cinéma du Réel sont autant de formes cinématographiques ouvrant la voie vers de nouveaux territoires, pour mieux réfléchir le monde. Retour sur cette 40e édition du Cinéma du Réel qui s’est achevée hier.
© James Benning

Réfléchir le réel c’est aussi et avant tout questionner notre perception et notre façon de regarder le monde. Qu’est ce que le réel ? Vaste question à laquelle le Cinéma du réel offre de multiples réponses cinématographiques depuis 40 ans. On pourrait également poser la question d’André Bazin « Qu’est-ce que le cinéma ? » tant les films proposés prennent des formes très différentes. Le documentaire ne se limite pas à raconter, dénoncer,  interroger sur des sujets réels mais flirte du côté de la fiction, de l’expérimentation, de la photographie et plus largement des arts visuels. De quoi annihiler ces fameuses frontières entre les genres et se laisser porter par un regard subjectif, formel et interrogateur.

Une fenêtre de liberté

Les films que l’on voit au Cinéma du Réel ont bel et bien une chose en commun, ils nous bousculent, nous interrogent, nous incitent à nous sonder, à nous mettre en action, à créer des passerelles invisibles et à confronter nos regards. Bien sûr certains films nous toucheront plus que d’autres, certains même verront des spectateurs s’en aller, affichant ainsi discrètement leur limite ou leur ennui, mais tous se hissent à un geste filmique plus ou moins radical qui nous contraint à voir le monde sous un angle différent. Les films projetés constituent en cela un véritable contrepied aux images omniprésentes qui nous entourent, à l’instantanéité des réseaux sociaux et au formalisme des cases télévisuelles. Et c’est tant mieux.

Le Cinéma du réel c’est aussi l’occasion de croiser des figures du documentaire et du septième art, de l’équipe Lussassoise des Etats généraux du film documentaire, Jean-Marie Barbe et son délégué artistique Christophe Postic, aux documentaristes Nicolas Philibert, Mariana Otéro ou Boris Lehman, mais aussi les acteurs/rices Nahuel Pérez Biscayart ( 120 battements par minute) ou Joana Preiss, une des égéries de Nan Goldin.

Qui dit réel ne dit pas réalisme

Cette 40e édition nous a permis de découvrir bon nombre de films qui, s’ils interrogent l’idée même du réel ou d’irréel, recouvrent des formes libres et pour certaines expérimentales. C’est d’ailleurs l’artiste avant-gardiste James Benning qui a reçu cette année le Grand Prix pour son film L.Cohen., invitation  à observer un même paysage de l’Oregon sur fond sonore d’avions. Difficile de raconter ce film pour le moins contemplatif sans en dévoiler l’essence et le moment de bascule qui justifie ce cadre immobile mais pour reprendre les mots du cinéaste venu présenter son film « au début il ne se passe pas grand chose, ensuite vous verrez quelque chose d’étrange et puis quelque chose de magique ». Et effectivement, au-delà de « l’évènement » à la moitié du film d’une durée de 45 minutes, c’est notre propre capacité à regarder que le cinéaste interroge. En nous incitant à observer de la sorte une composition définie, le cinéaste nous invite à ressentir les phénomènes naturels et l’empreinte du temps dans une sorte d’allégorie du fil de la vie et de relativisme entre la lenteur perçue et le passage d’un instant fugace. Pour certains croisés à l’issue de la projection, le film sera le plus beau de cette décennie.

Autre film étonnant dans sa forme : Monelle de Diego Marcon en compétition internationale de courts métrages. Le film tourné à la Casa del Fascio à Côme, emblème de l’architecture mussolinienne et oeuvre de Giuseppe Terragni, est une plongée dans l’obscurité fragmentée par des plans réguliers et furtifs éclairés au flash où l’on ne distingue que des scènes d’une seconde avant de replonger dans l’obscurité. Le cinéma c’est 24 images par seconde, ici c’est 24 images chaque 20 secondes. Le reste, c’est au spectateur de se raconter l’histoire et de tisser le fil d’un récit elliptique et suggestif.

© Diego Marcon

Fiction ou documentaire : telle n’est pas la question

Deux films en particuliers nous rappellent que le documentaire c’est aussi de la fiction : l’essai d’Eugène Green, En attendant les barbares, qui raconte l’initiation de six personnages en quête de sens fuyant l’arrivée des “Barbares“ annoncée sur les réseaux sociaux. A priori rien de documentaire dans ce film. Et pourtant le résultat qui est le fruit d’un atelier de cinéma est la preuve que la forme importe peu (ici on est dans un jeu dépouillé laissant place aux mots), et que d’un récit somme toute fictif et irréel, jaillit une expérience collective vivante et une parabole de notre société contemporaine.

Le film d’Antoine Bourges Fail to appear  joue également sur la confusion entre fiction et documentaire puisque c’est du « re-enactment ». Le réalisateur a observé un centre d’aide sociale de Toronto et a fait rejouer par des acteurs les rôles d’Isolde, assistante sociale débutante, et d’Eric, musicien et voleur récidiviste. Le procédé interroge : est-ce moins vrai du fait que cela soit rejoué par des acteurs professionnels ou au contraire la liberté permise par la « fiction documentée » comme la renomme le cinéaste, lui permet-il de dire et montrer davantage que dans un documentaire ?

© Eugène Green

Paysages urbains ou ode à la nature

Rêver sous le capitalisme de la belge Sophie Bruneau mêle les récits d’hommes et de femmes racontant les rêves qui les hantent liés à leur travail. Les rêves traduisent les peurs des travailleurs, la peur d’être inutile, la peur d’être harcelé par un patron, la peur de ne pas arriver et même la peur d’être dévoré par ses patients (une psy raconte un rêve édifiant à ce propos). Les visages n’apparaissent pas ou peu, laissant place aux paysages urbains, aux bureaux désertés, aux parkings de supermarché investis par les mouettes et au ciel traversé par les avions. Ces paysages de fin du monde deviennent le décor de cauchemars dans lesquels notre monde néolibéral s’est engouffré. Portrait d’un monde à la dérive qui a remporté le Prix des Bibliothèques.

Pour L’esprit des lieux Stéphane Manchematin et Serge Steyer sont partis loin des villes à la rencontre de Marc Namblard, preneur de sons naturaliste vivant dans les Vosges. Le film s’appuie sur le métier de leur protagoniste et sans discours aucun, L’esprit des lieux se propose d’être une balade sensorielle et sonore en pleine nature. Portrait d’une délicatesse inouie qui incite à l’instar de James Benning à savoir « regarder et écouter ».

© Sophie Bruneau

Militer ou filmer : pourquoi choisir quand on peut faire les deux ?

Que ce soit la rétrospective du japonais Shinsuke Ogawa, les films de Ken Loach choisis par un autre cinéaste militant, Lech Kowalski,  dans le cadre de la sélection spéciale du quarantième anniversaire, le film de Ruth Beckermann consacré à Kurt Waldheim (Waldheims walzer), tous ont été réalisés par des cinéastes  engagés. Dans Waldheims walzer, Ruth Beckermann utilise ses propres images tournées dans les années 80 pour revenir sur le parcours de Kurt Waldheim – ancien secrétaire général de l’ONU soupçonné d’être un ancien nazi et qui s’est toujours défendu de quelconque implication dans les crimes perpétrés pendant la deuxième guerre mondiale – sauf lors d’une séquence d’action contre Waldheim où au lieu de filmer, la réalisatrice a préféré militer. C’est donc d’autres images à ce moment-là qui nous sont données à voir et qui se mêlent aux siennes pour recomposer le fil de son enquête sur cet homme qui fut blacklisté par les Etats Unis. Le film, formidablement construit, constitue un tableau édifiant et personnel sur un scandale dont l’écho retentit encore aujourd’hui, à l’heure où l’extrême droite reste très présente en Europe.

© Ruth Beckermann

La rétrospective Shinsuke Ogawa et Ogawa Pro qui se poursuit au Jeu de Paume jusqu’au 28 avril offre aussi un panorama pertinent sur un cinéma militant et de résistance. Si Ogawa et Ogawa Pro restent assez méconnus en Europe, leurs films eurent un impact considérable dans le Japon d’après-guerre  et rendirent compte des bouleversements que connut ce pays. On a pu découvrir Assatsu no mori (La forêt de l’oppression), film sur un groupe d’étudiants protestataires d’une université de province du Japon. Ici plus question de la distance du filmeur, au contraire. Le parti pris  consiste à filmer de l’intérieur ces jeunes révoltés qui décident de s’enfermer dans la maison des étudiants pour échapper à leur éviction. La caméra devient des leurs, à la fois complice et témoin d’un combat qui aura des conséquences sur le mouvement étudiant de ces années-là. Ogawa et son collectif vivaient d’ailleurs en communauté et avaient élaboré des principes de tournage très définis. Leur oeuvre représente une mémoire précieuse du mouvement de résistance que connut le Japon.

Se battre contre le pouvoir signifie aussi de se battre contre les médias ce que l’on a pu voir dans l’un des programmes de la sélection Pour un autre 68 avec le film d’Helke Sanders Break the Power of Manipulators et celui de Joaquim Pedro de Andrade The Language of Persuasion qui dénonce l’espace publicitaire comme élément de domination.  « Le sentimentalisme nous rend dociles » peut-on y entendre. Tellement vrai et peut être encore plus actuel aujourd’hui qu’hier, à l’heure des réseaux sociaux et des partages de vidéos de chatons.

 

 

 

 

CINEMA DU REEL EDITION #40

Après les Etats généraux du film documentaire de Lussas, Le Blog du cinéma se rend à un autre grand rendez-vous du cinéma documentaire, le CINEMA DU REEL qui se tient du 23 mars au 1er avril 2018. Au programme de cette 40e édition,  quatre compétitions de films, un focus sur l’an 68 à travers le monde, une rétrospective du documentariste japonais Shinsuke Ogawa et la promesse de belles expériences immersives interrogeant toujours notre rapport au monde et au réel.

Le changement de cette 40e édition est d’abord la nouvelle direction artistique confiée désormais à Andréa Picard, programmatrice du TIFF (Toronto International Film Festival), qui succède à Maria Bonsanti. Pour le reste voici un panorama de ce que l’on pourra découvrir :

Les compétitions de films

Cette édition nous permettra de découvrir 11 films en compétition internationale, 11 films en compétition française, 11 films en compétition internationale de premiers films ainsi que 10 courts métrages en compétition internationale. Qui dit compétition dit jury (dont Albert Serra pour ne citer que lui) et bien sûr prix à la clé.

Parmi les films en compétition internationale, nous irons voir L. Cohen de James Benning sur les champs agricoles dans l’Oregon, Minatomachi de Kazuhiro Soda, portrait de pêcheur dans un village de Seto, Rêver sous le capitalisme de Sophie Bruneau, balade au milieu des travailleurs de nuit; en compétition française,  Jusqu’à ce que le jour se lève de Pierre Tonachella qui signe le retour du réalisateur dans l’Essone rurale de son enfance; et en compétition premiers films, Fail to appear,  d’Antoine Bourges ou les débuts d’Isolde en tant qu’assistante sociale dans un quartier défavorisé de Toronto.

L. Cohen de James Benning

Ir/réel

Les 40 ans du Festival donnent lieu cette année à une édition spéciale « Qu’est-ce que le réel ? » à laquelle ont contribué 40 personnes, prolongée par une sélection de films qui se propose de nous immerger dans les « contours flous d’une réalité contemporaine » avec notamment Caniba portrait d’Issey Sagawa jugé en 1981 pour meurtres et cannibalisme, En attendant les Barbares d’Eugène Green ou encore Invocation of my demon brother de Kenneth Anger à qui l’on doit les formidables recueils Hollywood Babylone et Retour à Babylone. Cette sélection a été choisie par les cinéastes et contributeurs. Ainsi pourra-t-on voir ou revoir Ice de Robert Kramer, Broadway by Light de William Klein, Chile, la memoria obstinada du chilien Patricio Guzman ou encore A question of leadership de Ken Loach présenté par Lech Kowalski.

En attendant les Barbares d’Eugène Green

Pour un autre 68

La sélection « Pour un autre 68 » propose quant à elle de déconstruire la mythologie de 68 pour mieux la « faire résonner ailleurs ». Ainsi pourra t-on découvrir des films de Helke Sanders Break the power of manipulators, et Dionysus in 69 de Brian de Palma, immersion au coeur d’un représentation théâtrale.

Rétrospective Shinsuke Ogawa et du collectif Ogawa pro

Le grand documentariste japonais Shinsuke Ogawa et son collectif Ogawa productions sont à l’honneur de cette édition puisqu’une rétrospective des films réalisés au milieu des révoltes étudiantes leur est consacrée. L’occasion de voir Forest of oppression (1967) et de suivre la masterclass samedi midi menée par Ricardo Matos Cabo et Markus Nornes. A noter également : 12 films d’Ogawa et de son collectif seront parallèlement projetés au Jeu de Paume du 3 au 28 avril.

Rétrospective Shinsuke Ogawa
En bonus de cette quarantième année, une scénographie consacrée à l’artiste vidéaste américaine Lyle Ashton Harris, des discussions et rencontres, une table ronde et des projections hors les murs. De quoi nourrir notre réflexion sur le réel et ses contours.

AMERICA, portrait d’une Amérique entre nostalgie et espoir

Après son documentaire sur les sans abri (Au bord du monde), Claus Drexel revisite le rêve américain en posant sa caméra route 66 à Seligman, Arizona. Filmé en cinémascope, America dresse un portrait édifiant d’une Amérique entre nostalgie et espoir.

Le film s’ouvre sur un plan large d’un cerf suspendu par les pattes en train d’être dépecé par deux hommes. A leurs pieds des cadavres de bouteilles de bières. Le ton est donné et le procédé le même que pour son film précédent : des cadres en grand angle, des plans fixes, véritables tableaux vivants aussi époustouflants que terrifiants. Ce premier plan est aussi la première scène à laquelle ont assisté le réalisateur et Sylvain Leser son chef opérateur en arrivant à 10h du matin à Seligman. Cela ne s’invente pas !

Claus Drexel connait bien les Etats Unis pour y avoir fait de nombreux voyages. Lorsque Donald Trump entre en campagne présidentielle, il ressent le besoin d’aller sur le terrain vivre cette élection hors du commun. Il lui parait dès lors évident de se rendre dans l’Amérique profonde, celle des laissés pour compte et des oubliés, au milieu des paysages qui ont toujours fait la grandeur du pays. C’est donc une Amérique aux symboles forts qui nous est montrée, celle de John Ford et de Monument Valley, des cow-boys et des indiens. Mais ce retour aux sources d’un territoire autrefois convoité montre aussi combien cette Amérique-là  a été abandonné et ne ressemble aujourd’hui plus qu’à une carte postale désertée. Exode rural et essor des métropoles obligent. Pourtant à Seligman, au bord de cette mythique route 66 vivent Sandy, Mike, Corinne, John, Lori et bien d’autres. L’un est barman, l’autre fossoyeur, cow boy ou vétéran. La vie n’est pas simple quand on se trouve à 200 kms de la moindre ville ou du moindre commissariat. C’est l’une des raisons pour laquelle la plupart est armée jusqu’aux dents à l’instar de pas mal d’américains et grâce (ou à cause de) au second amendement.

La force du film réside dans la manière dont Drexel leur donne la parole sans aucun jugement, avec empathie et bienveillance. L’idée n’est donc pas de nous convaincre mais de nous donner à entendre des prises de position très loin de nous à priori et les laisser se déployer sans les stigmatiser. Il eut été pourtant facile de les caricaturer tant certains personnages semblent tout droit sortis d’un film et tant certaines paroles sont rebutantes ou dures à entendre. On s’étonnera pourtant de ne pas trouver idiots certains arguments en faveur du port d’armes,  même si la récente tuerie en Floride et les discours ignobles de Trump nous ramènent très vite à la raison.

« We live in hell »

L’autre grande force du film est sa construction et son montage qui alternent les visages et les discours avec une fluidité remarquable, comme si les uns répondaient aux autres sans se voir. Le spectateur évolue au gré du film avec les personnages qui se dévoilent peu à peu. Les témoignages sont tous pour des raisons différentes édifiants, que ce soit quand ils racontent leur passé, les rêves brisés, les tranches de vie, les opinions arriérées, l’absence de boulot, les bières qui s’enchainent en attendant un monde meilleur et les armes comme cadeau de naissance. L’un des personnages compare d’ailleurs Seligman à un enfer.

Qu’ils soient républicains ou démocrates, jeunes ou vieux, pour ou contre les armes, ils ont en commun d’être des survivants de cette Amérique autrefois magnifiée et qui finit par ressembler à des carcasses rouillées de vieilles voitures emblématiques.

A l’instar d’un Walker Evans quand il photographie l’Amérique en crise de 1930, Claus Drexel se pose en ethnologue et filme un territoire devenu le miroir d’une population sacrifiée. L’élection de Trump n’est plus qu’un prétexte en arrière plan et Claus Drexel a l’excellente idée de ne jamais montrer le candidat. Seule sa voix résonne en fond sur un poste de radio alors que Sandy fait le ménage dans des motels. En jouant ainsi sur la dichotomie entre les allocutions patriotiques de Trump et la réalité américaine qui nous est donnée à voir, Claus Drexel déconstruit ses tableaux stéréotypés et dénonce parfaitement l’incompréhensible : en votant Trump, ils votent aussi contre leur propre intérêt.

En rassemblant une galerie de personnages aux contrastes saisissants, America nous incite à observer ces habitants avec un regard neuf. Un documentaire puissant et profondément humain.

 

 

EVA, le remake raté de Jacquot

Après Le Journal d’une femme de chambre,  l’infatigable Benoit Jacquot s’attaque à Eva de James Hadley Chase, tous les deux ayant déjà fait l’objet d’une adaptation cinématographique à laquelle il était difficile de se mesurer. Et là encore, Jacquot déçoit.

Bertrand (Gaspard Ulliel) est un jeune gigolo opportuniste. Lorsqu’il s’empare d’une pièce de théâtre d’un de ses clients anglais, le succès est immédiat et Bertrand devient un auteur en vogue. Son éditeur le presse d’écrire sa prochaine pièce et Bertrand, en panne d’inspiration, quitte Paris pour la montagne dans le chalet familial de son amie. Il y fait la rencontre d’Eva (Isabelle Huppert), une prostituée mystérieuse. Bertrand immédiatement attiré par Eva semble retrouver une certaine inspiration.

Jusque là, rien de très différent du film de Joseph Losey si ce n’est un prologue qui vient surligner le pourquoi du comment : fallait-il vraiment que Bertrand ait été gigolo lui-même et passe du statut de “bourreau“ à celui de “victime“ (d’Eva) pour que l’on s’intéresse davantage à ce récit ? La scène d’ouverture annonce d’emblée le pire (pour le spectateur) à venir. Un homme, riche écrivain à succès anglais devenu has been loue les services du jeune et beau Gaspard mais est victime d’un malaise et s’éteint dans son bain. S’il y a malaise ce n’est pas tant lié à la situation d’amour tarifé qu’au jeu des acteurs et à l’absence d’incarnation. On reste à distance de ce théâtre pathétique et on ne s’en approchera plus.

Benoit Jacquot qui est l’un des maitres dans l’expression des sentiments magnétiques, indicibles, lui qui sait traduire avec grâce les émotions les plus obscures, semble s’être égaré depuis quelques temps dans les limbes d’un cinéma froid et peu inspiré. Le film qui se veut être un thriller nous laisse de marbre et l’attirance du jeune écrivain envers Eva parait aussi factice qu’insipide.

Lorsque Jacquot filme un dialogue tendu entre Bertrand et Caroline (Julia Roy, pâle copie d’Isild Lebescot), il préfère au champ contre-champ passer d’un visage à l’autre dans un mouvement rapide (et assez laid), illustrant de façon appuyée la tension qui les lie. On retrouvera d’ailleurs plusieurs plans sans aucune inventivité, venant appuyer les gestes des protagonistes. Là où Losey était dans l’évocation, la sensualité, la mélancolie (la sublime scène de Jeanne Moreau se déshabillant sur du Billie Holiday), Jacquot reste dans l’illustration et nous ennuie.

Quant à Isabelle Huppert dont c’est la sixième collaboration avec Benoit Jacquot, et qui n’en est pas à son premier rôle de femme fatale et déconcertante (notamment chez Chabrol), elle peine à nous convaincre dans ce rôle de prostituée bourgeoise de province. Certes Huppert est une icône atemporelle mais c’est justement parce qu’elle est une icône qu’il est difficile de croire en son Eva accoutrée d’une perruque.  La fascination que Bertrand a pour elle ne semble justifiée que par les quelques (mauvaises) répliques qu’il lui vole pour sa pièce à venir. Rien ne nous retient dans cette relation, pas même ce qui flirte du côté malsain et pervers. Ajoutez à cela des dialogues dont on peine à croire qu’ils aient été co-écrits par Gilles Taurand – scénariste confirmé à qui l’on doit un bon nombre d’adaptations (Réparer les vivants, Le coeur régulier, La belle personne et l’un des plus beaux films de Jacquot, Les adieux à la reine) – tant ils sont plats et dignes d’une mauvaise sitcom.

Benoit Jacquot à l’instar d’un Verhoeven a voulu s’attaquer au thriller sexuel et on pouvait espérer un film à la hauteur de ce grand cinéaste à la carrière imposante et aux succès mérités. La déception est grande surtout quand on sait qu’il porte ce projet depuis ses 14 ans, à l’époque même où il décide de devenir cinéaste et qu’il découvre le roman de Chase. Eva c’est l’histoire d’un homme qui se ment à lui même. A se demander si Jacquot n’en a pas fait autant.

L’INSOUMIS, un documentaire un peu trop soumis

La campagne du candidat de la France insoumise filmée au plus près par Gilles Perret, le réalisateur de Ma mondialisation et La sociale. Un documentaire insoumis ?

Qu’on l’aime ou qu’on le déteste, on ne peut enlever à Jean-Luc Mélenchon son talent de tribun, son érudition, son franc-parler et sa force de caractère. L’insoumis promettait donc une plongée au coeur de la campagne présidentielle d’un candidat passionnant, intrigant et que finalement on connait peu. Promesse échouée et on regrette de n’apprendre pas grand chose sur « l’homme » Mélenchon. L’une de ses conditions était de ne jamais aborder sa vie privée (ce que l’on conçoit aisément) mais Gilles Perret aurait pu dévoiler à travers ce film de campagne des éléments clés pour comprendre le parcours de cet homme politique. En vain.

Le film démarre sur le fameux rassemblement à Lyon et Paris où Mélenchon s’est dédoublé grâce à l’utilisation d’un hologramme qui lui a valu pas mal de railleries. Tout est prétexte à moquer le candidat du front de gauche qui a bien compris que la presse ne le soutiendrait jamais et contre laquelle il se positionne avec virulence. Or lorsque l’on touche au saint organe de la presse, le retour de bâton n’est pas tendre. Qui de la poule ou de l’oeuf a démarré cette relation d’incompréhension ? Mélenchon est un émotif, il l’avoue lui-même, il s’en veut de perdre son sang froid devant un cheminot (bourré) qui lui reproche de ne pas les respecter. Le ton monte, Mélenchon s’énerve et trouve injuste la réaction de l’homme, lui qui « use sa vie » à les défendre.

Si Gilles Perret a gagné la confiance de Mélenchon qui lui ouvre ses portes à un moment pourtant crucial, c’est aussi que le candidat a compris mieux que personne comment communiquer. Mélenchon est le candidat le plus tourné vers les nouveaux moyens de communication: sa chaine youtube, son blog, l’usage de nouvelles technologies. Puisque les medias traditionnels le desservent, il contourne le problème en s’adressant directement au peuple.

Le problème c’est que Mélenchon a un tel charisme, une telle aura, qu’il semble avoir envoûté Gilles Perret, qui filme un Mélenchon érigé par des plans en plongée presque systématiques. Ce choix questionne : à qui s’adresse-t-il donc ? L’absence de distance de Perret semble répondre à la question. Les colères de Jean-Luc Mélenchon comme son combat sont sincères et l’on déplore que le film ne raconte jamais la genèse de ses positions, de ses batailles, de son parcours politique du parti socialiste jusqu’au Front de gauche. Bien sûr on est en pleine campagne et Mélenchon a sûrement autre chose à faire que de se confier à la caméra, le sujet étant cette campagne et non de dresser un portrait de l’homme, mais lorsque Depardon filme Giscard d’Estaing dans 1974, une partie de campagne, il dépasse le factuel et s’appuie sur le quotidien de sa campagne pour raconter en filigrane quel homme se cache derrière celui sur le point de remporter l’élection présidentielle – le film fut d’ailleurs censuré par Valéry Giscard d’Estaing jusqu’en 2002. Mais Gilles Perret n’est pas Raymond Depardon.

De quoi parle L’insoumis au final ? D’un élan du peuple derrière un mouvement rassembleur autour de valeurs humanistes et équitables, d’une équipe soudée autour de leur candidat dont la personnalité est pour beaucoup dans la montée fulgurante du Front de gauche. Mélenchon c’est le « patron ». Il aime tout contrôler jusqu’à la veste qu’il doit porter et s’il écoute sa conseillère en communication Sophia Chikirou, il n’en demeure pas moins obstiné. Rien de bien neuf donc qui vaille le détour.

L’insoumis souffre déjà des premiers signes de la censure à Marseille dans le cinéma Les variétés. Un moyen de faire parler de lui ou au contraire de le stigmatiser davantage ? A mon sens et à en croire la discussion enflammée entre journalistes à la sortie de la projection presse, ceux qui le détestent ne le détesteront que davantage et ceux qui l’aiment ne verront rien de plus que cet élan qui les a portés jusqu’au soir de la présidentielle. Une petite leçon néanmoins à tous ceux qui le voient comme un mauvais perdant, il faut l’entendre dire, lui qui croit dur comme fer en la victoire du peuple, qu’en cas de défaite « on aura bien travaillé et puis voilà ».

L’insoumis paraitra au mieux un reportage réalisé par l’un des leurs et au pire un pamphlet propagandiste. Personnellement je trouve que c’est un film sans grand intérêt pour un homme pourtant captivant et qui aurait mérité un documentaire à sa hauteur.

THE MARVELOUS MRS MAISEL ou la double vie d’une femme au foyer reine du stand up

The marvelous Mrs Maisel ou la double vie d’une mère au foyer juive new yorkaise le jour, comique de stand up la nuit, une plongée réjouissante dans le New York des années 50 version féminine et féministe. Une série récompensée aux Golden Globes à ne pas manquer !

Il suffit parfois d’un simple texto pour vous rappeler les fondamentaux à côté desquels ne pas passer. Cette fois, c’est à ma voisine que je dois cette fabuleuse découverte. Son texto m’invitait, que dis-je, me sommait de découvrir d’urgence la nouvelle série d’Amy Sherman-Palladino, la créatrice de Gilmore girls. De quoi titiller ma curiosité. Pourtant cela démarrait plutôt mal : la série est signée Amazon, ce qui a tendance d’emblée à me faire grimacer, et je l’ai regardé en vf (pas trouvé de vo disponible), ce qui pour moi est d’habitude absolument rédhibitoire tant je m’érige contre le doublage. Mais c’était sans compter sur le charme irrésistible de Mrs Maisel.

New York dans l’Upper West Side fin des années 50. Miriam Maisel est une femme au foyer parfaite. Belle, intelligente, drôle, elle est aussi un soutien sans faille pour son mari Joel dont le hobby est de faire du stand up le soir à Greenwich Village. Elle tient même un carnet pour noter les blagues qui fonctionnent ou pas, les postures à améliorer, les « lines » à affiner.

Elevée dans un appartement cossu au sein d’une riche famille juive, elle a reçu une éducation stricte et son destin semble tout tracé. Joel et Miriam ont deux enfants, un garçon et une fille avec le « front de Winston Churchill ». « On lui mettra une frange », lance Miriam pour rassurer sa mère Rose. Il est vrai que dans la famille Weissman, les filles doivent toutes être apprêtées et absolument irréprochables. Tous les matins, Miriam se lève avant son mari pour se repoudrer et se parfumer avant son réveil. Tout comme sa mère. Chez les Weissman, les filles sentent la rose et portent des tailleurs Chanel.

Pourtant tout vole en éclat le jour où Joel décide de la quitter pour sa secrétaire. Ivre, Miriam se rend au Gaslight, le rade où se produit son mari et monte sur scène pour raconter ses mésaventures. Le succès est immédiat, le public hurle de rire. Une future star du stand up est née ce que ne manque pas de flairer Suzie la tenancière qui décide de devenir son impresario.

Ce qui réjouit par dessus tout dans cette série, c’est bien sûr son personnage principal à la dualité renversante, capable de se fondre dans n’importe quel décor de l’Upper West side ou d’une manifestation de Washington Square. Pas la peine de chercher, Miriam « Midge » ne rentre dans aucune case. Si elle se plie aux conventions de son milieu et ne le renie jamais, elle n’en demeure pas moins une femme forte, résolue à vivre sa vie telle qu’elle l’entend et capable de soulever des montagnes pour arriver à ses fins. Mrs Maisel est déterminée,  candide mais toujours lucide et avant tout une femme en pleine émancipation. Car oui The marvelous Mrs Maisel est une série féministe à l’image de son héroïne, véritable figure de modèle aussi invincible que charmante.

Servie par des dialogues croustillants et une narration qui mêle par fulgurance son histoire passée de femme au foyer rose bonbon à son présent de femme quittée en passe de devenir comique de stand up acide et piquante,The marvelous Mrs Maisel nous plonge dans une époque révolue où  les femmes devaient tenir leur rang comme leur foyer. La résonance en 2018 reste très probante à l’heure du débat encore d’actualité (y a du boulot les filles !) de l’égalité hommes-femmes et l’énergie contagieuse de Midge porte littéralement la série.

Contrainte à revenir vivre chez ses parents, Midge se retrouve à mener une double vie : respecter le jour les règles d’un autre temps de ses parents et s’éclipser le soir pour retrouver les planches downtown. Le jour comme la nuit, Midge arbore ses tenues de grands couturiers, ses coiffures impeccables et son sourire radieux. Ce contraste saisissant entre son apparence et ses propos n’épargnant aucun membre de sa famille est en soi libérateur. Non l’habit ne fait pas le moine !

On y côtoie Lenny Bruce (interprété par Luke Kirby) le pape du stand up  à qui Bob Fosse a consacré un film avec Dustin Hoffman, mais aussi d’autres figures imaginaires inspirés de cette époque et qui rappellent le formidable Inside Llewyn Davis des frères Coen. Le personnage de Miriam semble lui-même avoir été  inspiré par Joan Rivers, la célèbre reine du stand up fan de chirurgie esthétique.

The marvelous Mrs Maisel  dont la deuxième saison se tourne actuellement a remporté en janvier deux Golden Globes bien mérités de la meilleure actrice  et de la meilleure série comique. Rachel Brosnahan qu’on a déjà pu voir dans House of cards est absolument désopilante et apporte à son personnage une saveur toute particulière. Elle parvient en effet à réaliser le double exploit de nous rassembler autour de son personnage pourtant éloigné de femme au foyer juive et aisée et de livrer un portrait nuancé d’une femme hors du commun. On a tous quelque chose de Mrs Maisel. Mais comme dit son mari Joel, la plupart des femmes ont telle ou telle qualité, Mrs Maisel les réunit toutes et ne nous énerve même pas ! Inconcevable ? Vérifiez vous-mêmes vous verrez !