THE MARVELOUS MRS MAISEL ou la double vie d’une femme au foyer reine du stand up

The marvelous Mrs Maisel ou la double vie d’une mère au foyer juive new yorkaise le jour, comique de stand up la nuit, une plongée réjouissante dans le New York des années 50 version féminine et féministe. Une série récompensée aux Golden Globes à ne pas manquer !

Il suffit parfois d’un simple texto pour vous rappeler les fondamentaux à côté desquels ne pas passer. Cette fois, c’est à ma voisine que je dois cette fabuleuse découverte. Son texto m’invitait, que dis-je, me sommait de découvrir d’urgence la nouvelle série d’Amy Sherman-Palladino, la créatrice de Gilmore girls. De quoi titiller ma curiosité. Pourtant cela démarrait plutôt mal : la série est signée Amazon, ce qui a tendance d’emblée à me faire grimacer, et je l’ai regardé en vf (pas trouvé de vo disponible), ce qui pour moi est d’habitude absolument rédhibitoire tant je m’érige contre le doublage. Mais c’était sans compter sur le charme irrésistible de Mrs Maisel.

New York dans l’Upper West Side fin des années 50. Miriam Maisel est une femme au foyer parfaite. Belle, intelligente, drôle, elle est aussi un soutien sans faille pour son mari Joel dont le hobby est de faire du stand up le soir à Greenwich Village. Elle tient même un carnet pour noter les blagues qui fonctionnent ou pas, les postures à améliorer, les « lines » à affiner.

Elevée dans un appartement cossu au sein d’une riche famille juive, elle a reçu une éducation stricte et son destin semble tout tracé. Joel et Miriam ont deux enfants, un garçon et une fille avec le « front de Winston Churchill ». « On lui mettra une frange », lance Miriam pour rassurer sa mère Rose. Il est vrai que dans la famille Weissman, les filles doivent toutes être apprêtées et absolument irréprochables. Tous les matins, Miriam se lève avant son mari pour se repoudrer et se parfumer avant son réveil. Tout comme sa mère. Chez les Weissman, les filles sentent la rose et portent des tailleurs Chanel.

Pourtant tout vole en éclat le jour où Joel décide de la quitter pour sa secrétaire. Ivre, Miriam se rend au Gaslight, le rade où se produit son mari et monte sur scène pour raconter ses mésaventures. Le succès est immédiat, le public hurle de rire. Une future star du stand up est née ce que ne manque pas de flairer Suzie la tenancière qui décide de devenir son impresario.

Ce qui réjouit par dessus tout dans cette série, c’est bien sûr son personnage principal à la dualité renversante, capable de se fondre dans n’importe quel décor de l’Upper West side ou d’une manifestation de Washington Square. Pas la peine de chercher, Miriam « Midge » ne rentre dans aucune case. Si elle se plie aux conventions de son milieu et ne le renie jamais, elle n’en demeure pas moins une femme forte, résolue à vivre sa vie telle qu’elle l’entend et capable de soulever des montagnes pour arriver à ses fins. Mrs Maisel est déterminée,  candide mais toujours lucide et avant tout une femme en pleine émancipation. Car oui The marvelous Mrs Maisel est une série féministe à l’image de son héroïne, véritable figure de modèle aussi invincible que charmante.

Servie par des dialogues croustillants et une narration qui mêle par fulgurance son histoire passée de femme au foyer rose bonbon à son présent de femme quittée en passe de devenir comique de stand up acide et piquante,The marvelous Mrs Maisel nous plonge dans une époque révolue où  les femmes devaient tenir leur rang comme leur foyer. La résonance en 2018 reste très probante à l’heure du débat encore d’actualité (y a du boulot les filles !) de l’égalité hommes-femmes et l’énergie contagieuse de Midge porte littéralement la série.

Contrainte à revenir vivre chez ses parents, Midge se retrouve à mener une double vie : respecter le jour les règles d’un autre temps de ses parents et s’éclipser le soir pour retrouver les planches downtown. Le jour comme la nuit, Midge arbore ses tenues de grands couturiers, ses coiffures impeccables et son sourire radieux. Ce contraste saisissant entre son apparence et ses propos n’épargnant aucun membre de sa famille est en soi libérateur. Non l’habit ne fait pas le moine !

On y côtoie Lenny Bruce (interprété par Luke Kirby) le pape du stand up  à qui Bob Fosse a consacré un film avec Dustin Hoffman, mais aussi d’autres figures imaginaires inspirés de cette époque et qui rappellent le formidable Inside Llewyn Davis des frères Coen. Le personnage de Miriam semble lui-même avoir été  inspiré par Joan Rivers, la célèbre reine du stand up fan de chirurgie esthétique.

The marvelous Mrs Maisel  dont la deuxième saison se tourne actuellement a remporté en janvier deux Golden Globes bien mérités de la meilleure actrice  et de la meilleure série comique. Rachel Brosnahan qu’on a déjà pu voir dans House of cards est absolument désopilante et apporte à son personnage une saveur toute particulière. Elle parvient en effet à réaliser le double exploit de nous rassembler autour de son personnage pourtant éloigné de femme au foyer juive et aisée et de livrer un portrait nuancé d’une femme hors du commun. On a tous quelque chose de Mrs Maisel. Mais comme dit son mari Joel, la plupart des femmes ont telle ou telle qualité, Mrs Maisel les réunit toutes et ne nous énerve même pas ! Inconcevable ? Vérifiez vous-mêmes vous verrez !

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JUSQU’A LA GARDE, un thriller conjugal à couper le souffle

Entre déchirement, peur et manipulation,  Jusqu’à la garde raconte la violence ordinaire, celle trop souvent subie et tue, avec un réalisme rarement égalé/ dans une intériorité qu’on a rarement vue. Suite logique de son court archi-primé Avant que de tout perdreJusqu’à la garde est le premier long de l’acteur-réalisateur Xavier Legrand et déjà un grand film de genre.

Le film démarre sur un huis clos chez la juge des affaires familiales. Un homme et une femme chacun accompagné de son avocat viennent défendre la garde de leur fils Julien. L’une demande la garde exclusive, l’autre le droit de voir son fils quand ce dernier le refuse pourtant. La juge tranche : ce sera droit de visite pour le père. Impossible de récuser une décision de justice, aussi mauvaise soit-elle. Julien est pris en otage dans ce conflit parental et devient l’enjeu malgré lui de la relation de conjugalité de ses parents. Antoine Besson veut tout faire pour récupérer sa femme Miriam et Julien n’est que le vecteur lui permettant d’atteindre sa cible.

Miriam avait pourtant tiré la sonnette d’alarme mais la juge est restée sourde préférant créditer un père prêt à déménager pour se rapprocher de ses enfants et ne semblant pas comprendre leur réticence à le voir. Le film pose en cela la question de la justice. Comment délibérer en quelques minutes le sort d’une famille dont on ne connait ni la réalité ni les coulisses ? Quelle place donner à la parole des enfants qui n’ont pas souvent leur mot à dire ? La juge conclut d’ailleurs par cette interrogation : « je me demande lequel de vous deux ment le plus ». De son côté, leur fille Joséphine bientôt majeure, échappe à ce conflit de garde et voit en Samuel, son amoureux, un possible renouveau. Mais s’éloigner de cet enfer familial pour reconstruire sa propre vie peut-il être un exutoire ?

Très vite Antoine va se révéler le père et le mari qu’il a toujours été. Possessif, jaloux, manipulateur et dangereux. Filmé comme un thriller, Jusqu’à la garde raconte l’indicible, la peur au ventre, montre ce que personne ne perçoit de l’extérieur et étonne par sa maitrise, tant dans sa mise en scène que dans son écriture détaillée. « Dès le scénario tout était en place, le crescendo, la tension dramatique, les personnages qui se dessinent au fur et à mesure, les  gestes, l’anxiété, le travail sur les sons. J’attendais un scénario comme ça depuis 15 ans », avoue Denis Ménochet lors de notre rencontre.

La force du film réside entre autre, comme dans tout grand film de genre, à placer le spectateur au centre du film, à le bousculer au fil de l’histoire, à le surprendre et à le faire passer par toutes les émotions qui habitent les personnages. On se projette en chacun d’eux et ainsi passe-t-on de la colère à la peur, de la tristesse à la confusion, de la tétanie à l’envie de fuir. On ne s’étonne pas d’apprendre le travail colossal de recherche qu’a effectué Xavier Legrand pour son film afin de lui donner la tonalité la plus juste, de rendre compte sans caricature d’une pathologie (celle des pervers narcissiques malheureusement assez courante), de la difficulté que représente le verdict des juges, comme du comportement des femmes victimes. Tout est nuancé, intériorisé, remarquablement narré et aucune grosse ficelle ne vient ternir le tableau.

Si Jusqu’à la garde doit beaucoup à la force de son scénario et de sa mise en scène minimaliste mais efficace, il repose aussi bien sûr sur l’interprétation de ses acteurs tous époustouflants, à commencer par le trop rare Denis Ménochet, absolument magistral en père et mari en proie à sa névrose. S’appuyant sur toute la complexité de son personnage, dans un jeu à la fois acéré et inspiré, Denis Ménochet campe un homme blessé, rattrapé par son histoire – une mère aimante et un père (toujours formidable Jean Marie Winling) dont on sent qu’il a du l’humilier – et ses démons. Il aimerait croire et faire croire qu’il a changé mais sa violence le dépasse.  Un rôle dont on espère qu’il soufflera l’idée à d’autres réalisateurs/rices de lui offrir des rôles de telle envergure. Léa Drucker et le tout jeune Thomas Giora dans sa première apparition au cinéma sont également tous les deux formidables dans des rôles pourtant éprouvants et « casse-gueule ».

Difficile d’en dire davantage sans trop dévoiler. Ajoutons seulement que Xavier Legrand s’est inspiré de cinéastes aussi immenses que Kubrick, Chabrol ou Hitchcock et qu’il ne trahit pas ses maitres avec ce premier long plus que prometteur.

Date de sortie : le 7 février 2018
Distribution : Haut et Court
Durée : 1h33

 

SEULE SUR LA PLAGE LA NUIT, le dernier film sublime de Hong San Soo

Une femme, deux villes, des retrouvailles et l’amour adultère en suspens. Hong san soo continue son exploration vertigineuse de l’amour et du hasard au goût de soju. Magique !

Younghee revient d’Europe où elle s’est réfugié quelques années laissant derrière elle une histoire d’amour avec un réalisateur marié. Le film démarre en Allemagne avec son amie Jeeyoung qui est partie elle aussi pour fuir un mari volage. « Il avait du désir, pas moi. Je l’espère heureux aujourd’hui ». Du désir Younghee en a encore pour l’homme marié censé la rejoindre là-bas. Une promenade dans un parc où elle rend hommage à celle qu’elle a envie d’être sans plus jamais se renier, une balade au bord de la mer avec un couple d’amis allemands et une disparition soudaine qui se termine par un générique de film (un classique chez Hong Sansoo qui nous a déjà fait le coup dans Un jour avec un jour sans) avant de reprendre dans une salle de cinéma avec Younghee. Encore une fameuse mise en abyme chère au cinéaste mais cette fois il va encore plus loin, brouillant davantage les frontières du film dans le film.  Un  nouveau chapitre s’ouvre en Corée du sud à Gangneung où Younghee retrouve ses vieux amis. Réapparait l’homme fantôme qui l’emporte sur la plage en Allemagne et que l’on retrouve en train de nettoyer une baie vitrée. Est-il le reflet de son âme, celui qui la ramène chez elle et qui l’oblige à y voir clair ?

« Mourir avec élégance »

Younghee (sublime Kim Minhee, Prix d’interprétation féminine à Berlin) est fatiguée par l’amour, le cinéma, les hommes. Dans un moment d’ivresse attablée avec ses amis, elle s’emporte, leur reproche de n’être pas qualifiés pour l’amour, de n’être pas digne d’aimer ou d’être aimés. « Il faut mourir avec élégance » scande-t-elle. Pour Younghee, l’amour se place très haut mais ses désillusions et ses échecs la rendent aussi plus clairvoyante. Qu’est ce que l’amour finalement ? Une assurance contre la solitude ? Younghee refuse d’attendre le réalisateur avec qui elle a vécu une romance. Elle préfère le hasard à l’attente. Le même hasard qui la fait croiser sur une plage son équipe de tournage. Et dans cette solitude, lovée sur le sable froid de l’hiver, elle retrouve l’homme aimé sans plus le reconnaitre. Le temps est cruel, il a vieilli et en perdant sa muse a perdu aussi son inspiration. Car une autre des questions de Hong San Soo est bien le rapport au temps qui passe, à la vieillesse inéluctable. Même la très belle Younghee a changé, « a mûri » disent ses amis. Le cinéaste ne s’épargne pas à travers le portrait en écho d’un réalisateur vieillissant qui a créé le scandale en trompant sa femme. Toute ressemblance avec des faits réels n’est évidemment pas fortuite quand on connait l’histoire qui lie Hong San Soo à la jeune Kim Minhee. De la même manière, Younghee interroge son viel amant sur les raisons pour lesquelles il l’aimait et l’aime encore. La jolie assistante à sa gauche aussi est belle. Cela ne suffit pas à la rassurer. Dans la multitude des possibles, qu’est ce qui fait qu’un être en aime un seul autre ? Vaste question à laquelle le cinéaste tente toujours de répondre.

Seule sur la plage la nuit évoque sans cesse l’empreinte du temps à travers les dialogues entre les personnages (« tu as mauvaise mine, tu as pris un coup de vieux, tu as changé, tu as quel âge ?… ») mais aussi à travers les paysages d’automne, les cafés défraichis, les rengaines chantées sur le pas de la porte en fumant sa cigarette ou les soirées entre amis qui s’enchainent avec la même sonorité. Chez Hong San Soo tout semble pareil et pourtant tout nous surprend. Ainsi va la vie.

Younghee en revenant en Corée comprend qu’on ne laisse jamais les choses derrière nous. Fuir ne sert à rien et à l’instar d’une autre héroïne d’Hong San Soo, Sunhi, Younghee doit suivre sa voie coûte que coûte. Pour tenter de vivre. Et mourir avec élégance.

Date de sortie : 10 janvier 2018
Durée : 1h41
Distribution : Capricci

HAPPY NEW YEAR 2018 !

Nouvelle année, nouvelle cuvée ! On l’espère toujours meilleure que la précédente mais on a souvent tendance à occulter trop vite les évènements passés. On le comprend aisément tant il est plus doux de ne se remémorer que les bons souvenirs. Mais j’ai quand même envie de dire que 2017 ce n’était pas si chouette, vive 2018 (l’espoir fait vivre) !

Rien de bien neuf pourtant, la classique destruction de la planète, la trop répandue évasion fiscale, la présidence de Trump, les promesses non tenues, l’écart qui se creuse…. La disparition de Jeanne Moreau, de Jean Rochefort et Danielle Darrieux. De Harry Dean Stanton, de Frank Vincent, de Mireille Darc, de Claude Rich, de Sam Shepard, de Roger Moore, de John Hurt, de Simone Veil bien sûr ou de Victor Lanoux (bah oui aussi). Et puis notre Johnny Hallyday national. Je dis « notre » mais ça n’a jamais été le mien. Heureusement il nous reste les films pour rêver, résister, comprendre et vivre.

Voici donc mes voeux, pas très gais dans ses 3 premières minutes mais je n’y peux rien c’est le monde qui veut ça. La suite est belle. Elle s’appelle Jeanne.

Santa & Cie, le film 100% noël d’Alain Chabat

Un père Noël prêt à tout pour sauver ses lutins, une famille contrainte à l’aider, des flics à ses trousses, le tout dans un Paris aussi carte postale que son pays natal, Santa et Cie, la toute dernière comédie d’Alain Chabat, flirte du côté des comédies bankables US pour le meilleur comme pour le pire.

Le Père Noël Santa Claus (Alain Chabat) vit avec sa femme Wanda (Audrey Tautou) dans un joli chalet perché en haut de montagnes enneigées, non loin du pays des jouets et de ses 92 000 lutins qu’il dirige pour s’assurer que chaque enfant reçoive ses cadeaux. Toute l’imaginaire collectif de la féérie de Noel y est représenté, des rennes aux lutins en passant par les couleurs chatoyantes et lumineuses ou les lettres d’enfants arrivant par milliers. Mais lorsque Magnus, l’un de ses lutins, tombe inanimé, c’est l’hécatombe. Les 92 000 lutins tombent à leur tour comme des mouches (ou comme « un banc de poissons » selon Wanda) et l’usine à jouets se retrouve en grève forcée. Nul autre choix pour Santa que d’aller sur Terre chercher 92 000 tubes de vitamines C pour sauver ses lutins.

La suite c’est une série de péripéties en surnombre et pour la plupart assez inutiles. Le Père Noël à bord de ses rennes va atterrir non loin de Pigalle et être accueilli par une famille dont Thomas, le père (Pio Marmai) est l’avocat qui l’a déjà aidé à sortir du commissariat où il était retenu après avoir tenté une incursion dans une pharmacie. Car oui, pas facile d’être crédible à Paris quand on est déguisé en Père Noël et qu’on demande des tubes de vitamines pour soigner ses lutins. Plus personne ne croit au Père Noël et de son côté Santa a du mal à comprendre le fonctionnement de cette Terre qu’il découvre pour la première fois autrement que lors de la nuit calme du réveillon. Lui qui règne sur un empire de lutins travaillant sans relâche mais de façon ludique (un jouet doit être créé en s’amusant sinon ce n’est pas un jouet) a en effet du mal à comprendre le concept d’argent et de société basée sur l’échange monétaire (« Acheter, ça veut dire quoi ? Je ne comprends pas »).

Ce décalage offre quelques dialogues assez réjouissants notamment entre Amélie (Golshifteh Farahani), la femme de Thomas, qui se démène entre son boulot, ses enfants et les 92 000 tubes à trouver pour sauver Noël et Santa qui est aussi déconnecté de la réalité que la plupart des patrons du CAC 40. C’est d’ailleurs dans les répliques que l’on retrouve la patte du Nul Chabat et que l’on esquisse quelques sourires. Pour le reste, malgré des effets numériques époustouflants au budget-qui-vous-en-met-plein-les-mirettes, et quelques apparitions de la bande à Chabat (Patrick Timsit, le duo du Palmashow Grégoire Ludig et David Marsais, Thomas VDB et même Jean-Pierre Bacri en père Noël rouge Coca Cola), Santa et Cie parait interminable tant les péripéties s’accumulent en vain (que vient faire ce personnage sans intérêt du frère loser de Thomas ?) pour arriver à une fin sans surprise.

On est loin de se bidonner comme dans son Asterix et Obélix mission Cléopâtre ou même dans RRRrr. Chabat que l’on a connu plus inspiré, verse moins dans la parodie dans laquelle il excelle davantage que dans l’effet « film de Noël » à l’instar de toutes les versions US auxquelles on a le droit en ce mois de décembre. Parions que le film remplissant parfaitement cette case saura rencontrer son public. Nous, on retiendra surtout le duo Tautou-Chabat qui offre les meilleurs répliques et l’autre duo de flics choc (Grégoire Ludig et David Marsais du Palmashow) qui sauve un peu le navire. Comme quoi la magie de Noël ça ne s’invente pas !

Durée : 1h35
Date de sortie : 6 décembre 2017

 

La villa : et vogue le navire entre nostalgie et espoir

Vingtième film de Robert Guédiguian qui n’a rien perdu de sa ferveur politique, La villa signe les retrouvailles sur la calanque Méjean du trio Darroussin-Ascaride et Meylan autour d’un père déjà loin. Autour des questions de transmission et de mémoire, La villa nous plonge dans un temps suspendu où l’horizon reste à dessiner. L’un de ses plus beaux films.

Angèle (Ariane Ascaride), comédienne installée à Paris, rentre à Marseille dans sa calanque natale retrouver ses deux frères restés auprès de leur père rendu invalide suite à un AVC. La fratrie doit se rapprivoiser après 20 ans d’absence d’Angèle qui n’a pu se résoudre à revenir sur les lieux où sa fille s’est noyée. C’est donc avec un mélange de rancoeur et de désarroi que se renoue leur relation. Tout le monde a vieilli même l’estaque où les rues ont été désertées. Pourquoi ? demande Angèle. « L’argent », rétorque Martin (Jacques Boudet) le voisin et ami de la famille de toujours. L’inflation est passée par là et les promoteurs et touristes en mal de charme ont pris possession des anciens cabanons pour en faire leur maison secondaire. Jacques en sait quelque chose lui qui avec sa femme n’arrive plus à payer les traites de sa maison.

Joseph (Jean-Pierre Darroussin) est accompagné de sa jeune fiancée Bérangère (Anaïs Demoustier) qui jadis l’aimait et l’admirait. Leur couple bat de l’aile laissant place chez Joseph à une amertume et un cynisme que son licenciement n’a fait qu’accentuer. Quant à Armand (Gérard Meylan), le fils fidèle, le « sacrifié » de la bande, il se bat pour faire survivre le restaurant ouvrier familial aux recettes traditionnelles.

Qu’il est doux de partager ce moment auprès de ces personnages à l’authenticité chère à Guédiguian ! La narration se met en place doucement, laissant se déployer les silences, les interrogations, la tristesse d’Angèle, la mélancolie de Joseph, la gêne d’Armand. Et puis il y a la nouvelle génération, Yvan (Yann Tregouët) le fils de Jacques et Suzanne, médecin aussi prospère qu’attentionné, Bérangère qui aspire à s’affranchir de sa relation avec Joseph, et Benjamin (Robinson Stévenin), pêcheur-comédien amateur et amoureux transi d’Angèle depuis son enfance. Ces trois-là sont tournés vers l’avenir qu’ils voient moins noir que les anciens sans pour autant occulter le passé qui les unit.

« Aujourd’hui il faut être con pour ne pas être pessimiste »

Robert Guédiguian semble à chaque fois nous livrer un film aux accents testamentaires. C’est peut-être encore plus vrai pour celui-là tant La villa est habité par une nostalgie et une nouvelle forme de militantisme politique qui caractérise le réalisateur depuis toujours : une forme plus diffuse, pessimiste mais jamais résignée. « Aujourd’hui il faut être con pour ne pas être pessimiste » affirme Guédiguian. Le cinéaste balade sa caméra depuis la terrasse de cette villa prolétaire, construite entre voisins à la sueur de leurs fronts et avec leur coeur. La mer qu’ils aiment observer oscille entre déferlement et placidité à l’image de Guédiguian dont on devine à travers les répliques de Darroussin les positions. Le monde est devenu moche fait de matériaux horribles (le jogging en lycra de Bérangère), de murs aux couleurs criantes (« Il devrait y avoir un Conseil national de la couleur ») et de touristes qui visitent le monde sans voir qu ‘il « est pourri partout ». Guédiguian répond à cela en revisitant les photos et les souvenirs de famille, avec bienveillance et amour. Il va même jusqu’à relier ses personnages au sein de sa propre filmographie en intégrant un extrait de Ki lo sa ? où l’on redécouvre Meylan, Ascaride et Darroussin se jeter dans l’eau du port sur fond de I want you de Bob Dylan. Entrelacement magique  !

La villa évoque donc un monde qui préfère envisager d’interdire les cigarettes au cinéma (là encore joli pied de nez de Guédiguian qui met des clopes partout) que de s’occuper des migrants, un monde qui favorise l’argent au détriment de notre part d’humanité, un monde qui s’évertue à faire plaisir aux plus riches et balayer la misère sous le tapis, un monde que seules l’amitié et l’amour sauvent de la dérive. Guédiguian a la grande idée d’imaginer la rencontre de la fratrie avec une autre fratrie, celle de trois enfants kurdes échoués dans la colline non loin. Ils les accueillent, les soignent et font ce que n’importe quelle société saine devrait faire. Quel avenir pour ces enfants-là  ? Etre renvoyés chez eux dans un pays en guerre ? Etre placés ici où ils n’ont aucun repère ? La question reste en suspension. L’important c’est d’aimer.

Durée : 1h47
Date de sortie : 29 novembre 2017
Distribution : Diaphana

12 JOURS : plongée humaniste au coeur de la folie

Nouvelle plongée de Raymond Depardon dans l’univers de la santé mentale Après San Clemente et Urgences réalisés dans les années 80, 12 jours confronte des patients internés de force aux juges des libertés afin de décider de la prolongation ou non de leur internement. Sélectionné en hors compétition à Cannes, 12 jours révèle une fois de plus le talent de Depardon à peindre un pan d’une société malade.

Depuis 2013, une loi oblige les patients hospitalisés sans consentement dans les hôpitaux psychiatriques à être présentés à un juge des libertés et de la détention avant 12 jours pour décider de leur sort. 12 jours est donc la capture de ces entretiens entre les malades et les juges à l’hôpital du Vinatier à Lyon. Depardon en a conservé une dizaine.

Même procédé que pour 10ème chambre, instants d’audience (2004) où Depardon filme les audiences du tribunal correctionnel de Paris mais cette fois avec trois caméras numériques, l’une sur le patient, l’autre sur le juge et enfin un plan plus général. Les entretiens recueillis sont édifiants. Entre celle qui a été internée sur demande de son employeur (Orange pour ne pas le nommer) pour éviter un « passage à l’acte », celui qui demande à la juge de rentrer en contact avec son père « béatifié » dont on apprend en fait qu’il l’a tué ou celle qui réclame son droit à se suicider après ses « 37 ans de souffrance », on se demande si 12 jours, au-delà d’une cartographie de la folie n’est pas avant tout un portrait d’une humanité abimée, poussée à ce point de rupture qui les font franchir les portes d’une folie à laquelle nous sommes tous exposés. Car c’est surtout la détresse des patients qui ressort de ces entretiens et vient nous glacer. Bien sûr certains sont dangereux et ont commis des actes d’agression voire de meurtre sous le coup de leur maladie (schizophrénie, paranoïa…), et à en entendre certains aux propos incohérents, aux voix  shootées par les médicaments, au regard hagard, on se dit qu’ils ne sont en effet pas prêts à reprendre une vie normale. La plupart ont subi de tels sévices, de telles souffrances qu’on se demande comment réparer l’irréparable. Comment survivre à huit viols ou à 37 ans de solitude ? Ce moment avec les juges, même si le verdict n’est pas celui qu’ils espèrent – la majorité souhaitant recouvrer sa liberté – vient panser un temps leurs maux. « L’enjeu des audiences ce n’est pas de les sortir mais de les guérir », précise Depardon. Le simple fait d’être écoutés, entendus, compris par ces juges hommes et femmes semble les soulager, les ramener à leur position d’humain parmi les humains, aspirant comme tout un chacun à la liberté.

« Comme j’avais déjà filmé l’univers psychiatrique, j’ai voulu prendre mon temps, être beaucoup plus en retrait. Quand je suis arrivé, c’était impressionnant. J’ai fait des gros plans car j’ai été très marqué par ce que j’ai vu (…). Maintenant ils sont tous abrutis par les médicaments. Il y a beaucoup plus de solitude . »

« De l’homme à l’homme vrai le chemin passe par l’homme fou ».

« De l’homme à l’homme vrai le chemin passe par l’homme fou ». En exergue du film, la phrase de Michel Foucault prend tout son sens. Hormis ce patient vraiment perché, ne sont-ils pas aussi dans le vrai ? Malgré leur état psychique dont on ne remet pas en cause la nécessité de prise en charge, ces patients ne questionnent-ils pas notre société et son mal-être ? Quelle place laisse-t-on aux « abimés », aux « fous » ? L’un d’eux qui a l’air d’être encore en plein trip, le regard fixe, interpelle le juge. « Pourquoi on est tous malades ? » Le juge modère sa réponse. Non, nous ne sommes pas tous malades. Non, la plupart parvient à contenir ses peurs, à supporter l’insupportable, à ne pas commettre d’actes déraisonnés, non, nous ne sommes pas comme eux. Et pourtant, peut-être est-on moins éloignés d’eux qu’on ne veut le croire. C’est ce que semble interroger Depardon à nouveau dans ce film où il pose un regard bienveillant, tout aussi bienveillant que celui des juges qui tentent de trouver une réponse juste en se basant sur ces échanges et l’avis des psychiatres (qu’on ne voit ici jamais). En nous conviant à écouter ces paroles de « fous », Depardon nous incite à les accueillir sous l’angle de l’ouverture et de l’absence de jugement. Il serait en effet facile de les regarder comme des bêtes curieuses mais ce que capture le cinéaste, c’est bien leur part d’humanité, qui certes est brisée, mais nous relie.

« Je suis fou ! J’ai la folie d’un être humain »

Impossible de ne pas éprouver de la compassion envers cette femme internée depuis son accouchement et qui aimerait voir sa petite fille de deux ans. Elle est concentrée et semble réciter une défense qu’elle s’est écrite, suppliant le juge de lui laisser un droit de visite. Elle n’est pas folle, non, elle est consciente d’être incapable de gérer sa fille au quotidien. Mais la voir de temps en temps, la promener, lui changer ses couches, ça elle est sûre d’y arriver. Cette part de conscience de leur propre trouble les relie d’autant plus à nous spectateurs. Ils ne sont pas aveugles, certains bien sûr sont plus dans le déni ou carrément incapables de ce recul, mais les autres savent. Le même qui demandait pourquoi les Hommes sont-ils tous malades, scande avant de se retirer : « Je suis fou ! J’ai la folie d’un être humain ». Cette phrase magnifique suivie du silence perplexe du juge nous pétrifie.

Entre les entretiens, Depardon filme les couloirs vides, la brume hivernale, les malades faisant les cent pas dehors ou enchainant leurs cigarettes, sous la très belle partition habitée d’Alexandre Desplat. Et signe une fois de plus un très grand documentaire dont il a seul la recette (à l’exception des Habitants sur lequel j’avais des réserves). Il mêle ici la justice et la santé mentale, deux thèmes qu’il n’a cessé d’explorer au cours de sa filmographie. On pense bien sûr à San Clemente tourné dans un hôpital psychiatrique en Italie et à Urgences tourné à l’Hôtel-Dieu mais aussi à Faits divers, Délits flagrants et peut-être plus encore à 10ème chambre, instants d’audience. Depardon et Claudine Nougaret (sa femme, productrice et ingénieur du son) parviennent à trouver le juste procédé, celui qui permet de déposer des mots (des maux ?), de témoigner en laissant place à la vie, aux émotions et au questionnement.

« Pour le premier plan j’ai donné toute mon expérience, à la fois technique et mentale, pour traduire la crainte de l’enfermement que j’ai et qui me vient de je ne sais où. Je n’ai pas voulu le faire en plan fixe mais en travelling. Les couloirs sont aux couleurs pâles, tout est neuf, il n’y plus rien au mur, car ils ont décidé qu’il ne fallait plus rien mettre. Ca c’est la nouvelle psychiatrie. » 

Quand arrive le générique, on est comme aimantés sur nos fauteuils et jusqu’au numéro de visa final, cloués par ces paroles partagées, par nos interrogations. Un film éprouvant, sublime, percutant et nécessaire.

Durée : 1h27
Date de sortie : 29 novembre 2017
Distribution : Wild Bunch

J’AI MEME RENCONTRE DES TZIGANES HEUREUX, le chef d’oeuvre de Petrovic ressort en salles

Film emblématique sur la communauté tzigane, J’ai même rencontré des tziganes heureux d’Aleksandar Petrović ressort en salles en copie restaurée le 15 novembre prochain avec le concours du distributeur Malavida et c’est immanquable.

Pour la petite histoire, le film sort en 1967 et est sélectionné en compétition officielle de Cannes. Claude Lelouch qui fait partie du jury y voit sa Palme d’or mais le président du Festival de l’époque lui annonce qu’il a promis à Antonioni la Palme pour son Blow up. Lelouch démissionne du jury et se battra pour distribuer le film de Petrović.

Entre le documentaire et la fiction, J’ai même rencontré des tziganes heureux raconte l’histoire de Bora, vendeur de plumes qui se dispute avec Mirta les territoires où ils peuvent faire affaire. Bientôt ils se disputeront aussi Tissa, une jolie sauvageonne dont Bora s’est épris.

Tourné en Serbie, J’ai même rencontré des tziganes heureux est le premier film qui met en scène de réels tziganes et constitue un témoignage quasi-documentaire sur cette communauté. Petrović inspirera d’ailleurs Emir Kusturica (on pense plus particulièrement au Temps des gitans) ou Tony Gatlif. Il a su le premier rendre hommage à leur culture, leur musique, leurs coutumes et leur humanité (« Nous sommes des hommes quand même » rappelle Bora à une soeur qui lui refuse de l’argent). Si le film est construit comme une fiction avec un récit et ses personnages, on retient surtout les scènes filmées avec un souci du réel, traversées par la grâce des personnages, plus vrais que nature, telles les scènes époustouflantes dans le bar où l’on peut entendre ce qui est encore aujourd’hui l’hymne tzigane Djelem Djelem, ou dans les habitations de fortune où la boue remplace le bitume. Les acteurs, tous non professionnels, sont absolument épatants et leur présence à l’écran irradie et nous emporte.

Comme dit Claude Lelouch « tout est fait dans ce film pour que le spectateur devienne acteur et se projette » et en cela le film relève vraiment de la fiction. Pourtant, la volonté de raconter leur quotidien transpire, et derrière les scènes fictives et poétiques (la scène où Bora jette les plumes du camion pour ne citer qu’elle), on retrouve tout au long du film des plans au réalisme frappant, jusqu’à la scène finale où alors que Bora est recherché par la police, la caméra balaie tous les visages du village, des vieilles édentées aux gamins clope au bec. Un grand film à découvrir absolument.

THELMA, le thriller fantastique de Joachim Trier

Une jeune femme en proie à des visions tombe amoureuse d’une autre femme et fait tout pour se délivrer du mal. Mais quel est vraiment le mal ? Après Back home, le norvégien Joachim Trier revient avec un thriller fantastique très maitrisé, Thelma.

La scène d’ouverture donne d’emblée le ton : une fillette de 6 ans et son père armé d’un fusil avance sur un lac gelé avant de s’enfoncer dans la forêt. Au loin une biche. Thelma regarde son père armer son fusil et le braquer sur la biche. Elle observe la créature semblant lui souhaiter un autre sort pendant que son père sans qu’elle ne le voie, retourne le fusil sur sa fille. La biche s’éloigne, épargnée par le mouvement du père.

Dès les premières minutes, Joachim Trier parvient à nous intriguer et nous emmener dans un récit pour le moins inquiétant. Thelma (Eili Harboe) est étudiante à Oslo. Elle a quitté le foyer familial très croyant que constituent ses parents mais continue à leur parler chaque jour, à les rassurer. Pourtant à priori pas de quoi s’inquiéter. Thelma est une jeune fille sérieuse, ne boit pas, travaille bien et ne sort pas. Lorsqu’elle rencontre Anja (Okay Kaya), elle vient de faire ce qu’elle croit être une crise d’épilepsie. Elle tombe amoureuse d’Anja et ses certitudes comme ses convictions religieuses la titillent et l’exposent à des crises de plus en plus rapprochées. Mais si ses crises n’étaient pas le fruit d’une maladie neurologique mais la preuve de pouvoirs surnaturels ?

Thelma cherche à comprendre ses crises et découvre qu’elles correspondent à des visions qu’elle a, elles-mêmes provoquées par une forme de refoulement. C’est l’une des raisons pour laquelle ses sentiments envers Anja la bouscule autant. Dans une scène où elle sort diner au restaurant avec ses parents, elle émet une remarque à l’encontre d’amis créationnistes de son père, soulevant l’indignation de ce dernier qui lui reproche son manque de respect. « C’est vrai que parfois je me sens supérieure aux autres. » Ce qu’elle ressent n’est en fait que sa faculté à voir et sentir bien au-delà du réel.

Si Thelma flirte avec le genre fantastique, ce n’est que par touches, pour servir les crises psychogènes de la jeune fille et rendre compte de ses visions ou de ses rêves. Lors de sa première crise en pleine bibliothèque, on distingue  un vol d’oiseau au loin, non sans rappeler les oiseaux menaçants d’Hitchcock et l’un d’eux vient se jeter contre la fenêtre juste avant que les mains de Thelma se mettent à trembler, tout comme les lampes, et qu’elle ne tombe à la renverse. Joachim Trier joue en permanence, et de façon très hitchcockienne, avec notre perception. Il donne à voir certains symboles (parfois trop grossiers comme le serpent qui hante les rêves de Thelma) pour nous emmener finalement dans une autre direction et nous obliger à regarder autrement, à s’immiscer dans le monde intérieur de l’héroïne, dans l’obscurité de ses souvenirs.

Thelma tiraillée entre le bien et le mal, peu à peu se libère, se met à boire, à sortir avec ses nouveaux amis. Lors d’un tête à tête chez elle avec Anja, elle lui confie en montrant une bougie, que son père lui avait un jour tenu sa main au-dessus de la flamme suffisamment longtemps pour qu’elle ressente le mal, en lui expliquant que l’enfer c’était cette douleur-là, tout le temps. On comprend mieux la dualité qui l’habite et qui est le résultat d’une éducation rigoriste et catholique, à la limite de la perversion.

Visuellement très beau, Thelma s’appuie sur une mise en scène efficace mêlant tour à tour les plans des deux jeunes femmes dans une fusion qui les dépasse. Dans certains plans, la caméra se substitue au regard de Thelma posé sur une mèche de cheveux d’Anja (mèche de cheveux qu’on retrouvera plus tard), un lustre à l’opéra, ou sur des lumières qui vacillent, annonçant ainsi les évènements étranges qui suivent. Thelma captive par l’ambiguïté du personnage dont on ne sait jamais très bien si elle est victime ou coupable, nous renvoyant de fait à la dualité qui anime Thelma mi-sorcière, mi-proie.

Difficile d’en dire plus sans spoiler – ce qu’on vous épargnera – mais ce que l’on peut affirmer c’est bien le talent de Joachim Trier à peindre ce personnage en quête d’émancipation et de vérité, de sa vérité et non celle que ses parents ont choisi pour elle. On regrette néanmoins un final un peu trop oedipien qui fera sans doute sourire quelques psys dans la salle.

REVES EN ROSE de Dušan Hanák, un film d’une inventivité rare

Le réalisateur slovaque Dušan Hanák était hier soir au ARRAS FILM FESTIVAL pour présenter son film  Rêves en rose en copie restaurée et distribué par Malavida. Naviguant entre onirisme et réalisme documentaire, Rêves en rose est l’histoire d’amour impossible entre un facteur et une gitane. Une perle rare à découvrir sans faute !

Il y avait beaucoup d’émotion hier soir dans la salle 3 du Cinemovida, en particulier chez Anne-Laure Brénéol (directrice de Malavida et par ailleurs réalisatrice du très beau En plein Caubère), la larme à l’oeil pour présenter le film slovaque aux côtés de Dušan Hanák. Restauré par le Slovak Fim Institute, Rêves en rose ressort en salles aujourd’hui avec le concours de Malavida.

Jakub (Juraj Nvota) est un doux rêveur. Quand il ne distribue pas le courrier à vélo, Jakub jongle, fait des tours de magies, rend visite à son oncle tout aussi fantasque que lui et observe médusé Jolanka (Iva Bittova), la jolie gitane. Entre eux c’est le coup de foudre. Mais la famille de Jolanka comme celle de Jakub ne regardent pas cet amour de cet oeil-là. Ils se retrouvent sans leur consentement et ensemble se promènent à vélo, dansent, jouent aux funambules sur les rails du train et finissent par se faire la belle.  Mais leur amour naissant survivra-t-il au choc des cultures ?

© Malavida

Sorti en 1976 et co-écrit avec l’écrivain Dušan Dušek, Rêves en rose est l’un des rares films de Dušan Hanák à ne pas avoir été censurés. Le film remporta de nombreux prix et sera le seul film slovaque à être exporté à l’international dans les années 70. Pourtant l’histoire d’amour contrariée brise un tabou bien ancré et peu flatteur pour le pays : les relations tendues ente les roms et les “gadjos“. La production leur impose un happy end plus avantageux pour l’image du pays, qu’ils parviennent à contourner formidablement.

Dušan Hanák entremêle le « réalisme socialiste » (tel qu’on le nomme à l’époque) à la fable onirique et l’originalité du film réside bien dans cet enchevêtrement des genres qui nous font passer du rire aux larmes, de l’apparente légèreté à la tragi-comédie. Son traitement cinématographique comme le travail sur les couleurs traduisent sa volonté de marier rêve et réalité avec des couleurs plus vives et des focales plus longues quand il s’agit de réalisme. Dušan Hanák traite le temps en s’affranchissant des codes narratifs. A l’instar d’un rêve, tout semble se passer sur un temps linéaire alors même que son film contient de nombreuses ellipses. Ainsi, Hanák rassemble ses scènes en enfilade sans évoquer le temps qui passe. Car peu importe la notion de temps quand on est jeune et amoureux, elle s’efface au profit des rêves, au gré de nos envies et laisse surgir la magie du présent. C’est exactement ce que fait Dušan Hanák et c’est aussi troublant que drôle et tragique.

© Malavida

Là où Jakub est fasciné par l’esprit de liberté des roms, Jolanka recherche un certain conformisme. Jakub la fait rire avec ses tours de magie, sa candeur, son regard doux mais leur évasion lui rappelle son foyer et son amour semble déjà s’éteindre. Hanák pose évidemment la question des origines et de l’union impossible entre deux mondes que tout oppose. Sa réponse se place du côté de la poésie, inventive et salutaire et la pirouette finale est un joli pied de nez à l’amertume et au désespoir.

Précisons enfin que vous pouvez retrouver les autres films de Dušan Hanák réunis dans un coffret édité par Malavida et que le 15 novembre prochain ressortira en salles encore grâce à Malavida le chef d’oeuvre d’Aleksandar Petrovic J’ai même rencontré des tziganes heureux qu’on a pu revoir dimanche à Arras.