LES IDOLES de Christophe Honoré, à la vie à la mort

Hier soir le Tandem de Douai a ressuscité un temps les idoles de Christophe Honoré tous disparus trop tôt du sida : Jacques Demy, Hervé Guibert, Bernard Marie Koltès, Jean-Luc Lagarce, Serge Daney et Cyril Collard. Retour sur un spectacle magistral.
(c) Jean Louis Fernandez

Un mur d’enceinte sur la gauche, une affiche avec écrit « rêver », des micros éparpillés et six personnages en scène. La voix d’Honoré se fait entendre :

« (…) Je n’ai plus vingt ans. Aujourd’hui, j’aimerais évoquer ces jours étranges… Comment durant quelques années, ceux que j’avais choisis comme modèles pour ma vie, mes amours, mes idées se rangèrent tous du côté de la mort. Comment le Sida brûla mes idoles. Je n’ai plus vingt ans et j’aimerais faire un spectacle qui raconte le manque mais qui espère aussi transmettre. Un spectacle pour répondre à la question : Comment danse-t-on après ? »

Christophe Honoré raconte comment tout a commencé, de ses études à Rennes à son arrivée à Paris où il découvre Jours étranges du chorégraphe français Dominique Bagouet (également mort du sida). Le premier des 15 fragments, représentant les 15 étapes de la maladie, démarre sur When the music’s over des Doors.  Nous sommes en plein dans les années sida et on ne sait pas encore grand chose de ce mal. Rock Hudson fut même contraint de dépenser 250 000$ pour affréter un boeing et rentrer aux Etats Unis, tout le monde craignant d’attraper sa maladie qu’il venait de révéler.

Jean Luc Lagarce se lance le premier. Il plaisante sur le fait qu’en apprenant l’existence de cette maladie, il savait qu’il n’y échapperait pas et reprenant le titre de Kylie Minogue I should be so lucky, il semble un peu conjurer le sort.  Les autres personnages prennent le relai. Sauf Jacques Demy campé par  une époustouflante Marlène Saldana perchée sur de hauts talons et presque nue sous son manteau de fourrure. Demy reste dans son coin, observe. « Pourquoi t’es resté dans le placard, pourquoi tu n’as rien dit ? », lui reproche Hervé Guibert (parfaite Marina Fois). « J’avais une vie de famille et puis je ne suis pas comme Guibert, je ne fais pas de ma maladie mon commerce ». Dans cet échange imaginaire, les idoles règlent aussi leurs comptes. C’est drôle, tendre, émouvant, piquant. Honoré rêve cette conversation et fait ressurgir une époque pas si lointaine qui réveille nos propres souvenirs de jeunesse, l’époque où nous aussi on lisait Guibert, on allait voir les pièces de Koltès et de Lagarce, on regardait en boucle les films de Demy. Daney, pour ma part, ce n’est que plus tard que je le découvris. Quant à Collard, j’ai fait partie des premières groupies du film (que je n’ai jamais souhaité revoir, certaine d’être déçue) et je connaissais par coeur le discours de Romane Borhinger à sa remise prix du meilleur espoir féminin. Les idoles sont donc aussi les notres.

Jacques Demy sort soudain de l’ombre et se met à chanter et danser les Demoiselles de Rochefort. C’est sa manière à lui de se raconter, de pousser un cri muet. Plus tard dans la pièce, Honoré rendra d’ailleurs un hommage très émouvant, à Demy, à son cinéma, à Nantes où Honoré rendait visite à sa famille. Dans une chorégraphie des corps très rythmée, les six idoles évoluent, se frottent, s’engueulent, s’enlacent.  Chacun tour à tour se raconte, évoque ses amours, sa maladie, ses désirs, ses rêves brisés par une mort certaine, ses chers inconnus qui les chérissent. Comment le dire à nos proches ? Comment raconter la maladie ? Guibert évoque la très belle lettre de son père, puis seul sur scène s’adresse à Muzil alias Michel Foucault dans un monologue repris de son roman A l’ami qui ne lui a pas sauvé la vie. Marina Fois prête sa voix aux mots de Guibert nous laissant tétanisés. Demy prépare des crêpes pendant que Koltès se rêve en Travolta. Daney aussi aurait bien aimé faire un bon Travolta. Cyril Collard, lui, rejoue la cérémonie des césars et vient récupérer ses prix. A quelques jours près, c’eut été possible. Et après ? « Je m’en fous de la postérité ! », s’exclame Koltès.

Tout l’univers pop d’Honoré est posé là, et l’on s’y balade avec le même plaisir que dans ses films ou ses autres mises en scène. Les personnages (et les acteurs tous formidables) entre désir boulimique et mort imminente, nous font nous sentir terriblement vivants, peut être aussi parce qu’ils continuent de vivre en nous. Christophe Honoré avait déjà évoqué la génération sida dans son merveilleux Plaire, aimer et courir vite. Ici en ressuscitant ses idoles, c’est un peu de nous-mêmes qu’il ressuscite.

Au fil de ces 15 fragments, les idoles marchent doucement vers leur mort, finissent par disparaitre du tableau et à la question initiale du spectacle, « Comment danse-t-on après ? » répond ce geste scénique déjà entrepris par Honoré dans Nouveau roman : un geste d’amour fou.

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ARRAS FILM FESTIVAL : Hommage à l’un des derniers grands critiques, Michel Ciment

Retour sur cette avant-dernière  journée de samedi marquée par la rencontre  avec l’un des invités, et pas le moindre, le critique et historien du cinéma Michel Ciment. Le Arras Film Festival a souhaité lui rendre un bel hommage en lui offrant une carte blanche et en organisant une rencontre animée par Jean Claude Raspiengeas, autre critique reconnu (La Croix), rencontre précédée par la projection du très beau portrait de Simone Lainé, Michel Ciment le cinéma en partage. L’occasion de s’interroger sur l’avenir de la critique et parler cinéma.
(c) Aurélie Lamachere

Michel Ciment est un habitué d’Arras où il a animé bon nombre de masterclass (John Boorman en 2008) ou de séances spéciales (2001 l’Odyssée de l’espace en 2012). Il faut dire que Michel Ciment est à la critique ce qu’Orson Welles est au cinéma : une référence incontournable. Formidable conteur, Michel Ciment est avant tout un explorateur infatigable avant d’être un passeur. Rappelons qu’il a découvert notamment Quentin Tarantino ou Steven Soderbergh à l’époque où personne ne les connaissait. Rappelons aussi qu’il a contribué à sortir de l’ombre grand nombre de grands cinéastes asiatiques comme Hou Hsiao-hsien. Ciment, c’est aussi une mémoire du cinéma à lui tout seul (il a rencontré les derniers grands d’Hollywood de leur vivant, de Kazan à Billy Wilder ou Mankiewicz), à l’instar de deux grands amis, Bertrand Tavernier et le regretté Pierre Rissient.  Et enfin un précurseur et non un suiveur. A l’époque de la sortie de 2001, Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick, il fut le seul à défendre le film là où la critique l’avait assassiné. Cela parait inconcevable aujourd’hui tant le film est hissé au statut de chef d’oeuvre.

Michel Ciment a cinq ans quand il découvre ses premiers films. Adolescent, il s’amuse à écrire dans un cahier quelques lignes sur les films de plus en plus nombreux qu’il découvre. Une vocation est née même s’il reconnait que Truffaut n’a pas tort quand il dit que personne ne se rêve en critique de cinema. Pourtant Ciment avoue n’avoir jamais eu de velléité de faire des films. C’est donc sans l’amertume de l’artiste raté qu’il défend les films des autres. Après une Khâgne, Michel Ciment devient maître de conférences en civilisation américaine à Paris 7. Sa culture immense ne s’arrête donc pas au seul septième art et est le fruit de son insatiable curiosité. Mais ce que chérit Ciment avant tout, c’est l’idée de partager aux autres ses découvertes. D’où le très beau titre du documentaire de Simone Lainé : Le cinéma en partage (titre repris pour le très beau livre d’entretiens avec un autre grand cinéphile, N.T. Bihn).

Auteur de nombreux ouvrages de référence sur Stanley Kubrick, Joseph Losey, Elia Kazan, Fransesco Rosi, John Boorman ou Jane Campion, et d’entretiens fleuves avec les grands du cinéma, Michel Ciment s’est depuis 60 ans taillé une réputation internationale et tous les grands réalisateurs du cinéma hollywoodien, asiatique, européen sont unanimes pour l’élever au rang des critiques indispensables à cet art. Quentin Tarantino dit d’ailleurs de lui : « Tant que le cinéma a Michel Ciment, le cinéma va bien ». Les témoignages des réalisateurs interviewés dans le film de Simone Lainé abondent dans ce sens. Arnaud Desplechin souligne la faculté unique de Ciment à voir et décrypter ce que parfois les réalisateurs eux-mêmes ne voient pas dans leurs propres films. Michel Ciment au delà d’être un découvreur, est aussi un critique acerbe, au regard aiguisé, ce qui évidemment ouvre la question de la critique aujourd’hui. Selon lui, il devrait exister une certification pour devenir critique qui validerait un certain niveau de connaissances cinématographiques. « Certains ont tendance à oublier que le cinéma ne commence pas à Steven Spielberg ».

Depuis ses débuts il y a 40 ans à la Revue Positif (où, faut-il le rappeler, tous les contributeurs sont des bénévoles passionnés) à ses émissions radio (la très regrettée émission du samedi Projection privée sur France Culture et Lemasque et la plume qui lui vaut le titre de doyen de l’émission culte de France Inter), Michel Ciment s’évertue depuis 40 ans à défendre le cinéma avec beaucoup de virulence, et parfois d’intolérance.« Pour être critique, il faut faire preuve de conviction, dans nos coups de coeur comme dans nos déceptions ». Dans la préface à son essai sur le cinéma hollywoodien, Emmanuel Carrère dit de lui que peu importe qu’il vous ait vu hier ou il y a longtemps, Ciment ne vous demandera pas comment vous allez mais vous conseillera avant un film à aller voir. Jean Claude Raspiengeas qui le croise régulièrement le confirme.

Raspiengeas l’interroge sur la querelle fameuse entre Les Cahiers et Positif. « Les Cahiers étaient à droite quand nous étions à gauche. Je suis toujours resté à gauche même si aujourd’hui je juge davantage les gens à leurs actes qu’à leurs idées ». Querelle de pensées profondes donc, les deux revues ne défendaient pas le même cinéma. Raspiengeas continue en demandant à Ciment ce qui fait selon lui un bon film. « Le sens du rythme. Et l’image. Le cinéma est un art total et visuel avant tout. » En effet, qu’est ce que le cinéma à part cet art de traduire le temps et de de représenter le monde ? A la question pourquoi vous aimez autant le cinéma, Michel Ciment répond d’ailleurs que c’est pour sa faculté de contenir le monde dans un écran.

La rencontre est entrecoupée d’apparitions « surprises », nouvelle preuve s’il en faut de son incroyable influence et aura sur les réalisateurs/rices du monde entier. Ainsi a-t-on pu découvrir les visages de Wim Wenders, Jerry Schatzberg, Atom Egoyan, Jane Campion et Jeff Nichols témoigner de leur amitié et de leur admiration. Ciment plaisante sur le fait que cela commence à ressembler à un embaumement.  Rien de tout cela évidemment, juste un vibrant hommage rendu à un grand monsieur.

ARRAS FILM FESTIVAL : Amanda, Pupille, Sibel et Tel Aviv on fire

Septième jour très intense au Arras Film Festival autour de deux films particulièrement émouvants ce matin, Pupille de Jeanne Herry et Amanda de Mikhaël Hers, suivis d’une masterclass avec Pascale Ferran, d’une douceur palestinienne au bon goût de houmous (Tel Aviv on fire) et d’un portrait de femme puissant (Sibel). Retour sur cette deuxième journée.

PUPILLE de Jeanne Herry

Alice (très touchante Elodie Bouchez) ne peut pas avoir d’enfant. Ce n’est pas faute d’avoir essayé avec son compagnon duquel elle s’est depuis séparée. Théo vient de naitre mais sa mère préfère le confier à l’adoption. Karine (Sandrine Kiberlain) éducatrice spécialisée prend le relai et demande à Jean (Gilles Lellouche), assistant familial, d’accueillir Théo en attendant que Lydie (Olivia Côte) lui trouve une maman d’adoption.

En retraçant toutes les étapes et les mouvements mis en oeuvre pour le placement d’un enfant né sous X, Pupille raconte avec beaucoup de justesse et d’émotion le parcours du combattant des parents adoptants et l’énergie déployée par chacun pour trouver la solution la plus heureuse pour l’enfant. Car c’est bien de lui qu’il s’agit avant tout et en cela le film touche en plein coeur. Chacun s’efforce de poser les bons mots, de ne pas laisser dans l’ombre le drame initial de sa naissance. « Il ne va rien comprendre » dit la mère alors que l’assistante sociale l’incite à parler à son bébé.  Aujourd’hui on a compris qu’il fallait parler aux bébés, leur expliquer l’inexplicable pour ne pas les envoyer dans la vie avec cette plaie ouverte. C’est avec pudeur et réalisme documentaire que Jeanne Herry suit chacun de ses personnages dans leur mission mais aussi dans les coulisses de leur propre vie. Chacun s’efforce de faire son travail au mieux pour répondre à un seul objectif : trouver les meilleurs parents possibles. En les suivant ainsi dans leur quotidien, la réalisatrice les replace à leur position d’homme et de femme avec leurs propres failles, leurs doutes, leurs intuitions. Il n’y a pas de solution magique, mais une chaine humaine déterminée à accompagner un enfant dans les instants où il est le plus vulnérable et l’aider à se construire autrement.  Un hymne à l’amour et à la vie vibrant.

AMANDA de Mikhaël Hers

Après Ce sentiment de l’été où déjà  le cinéaste s’intéressait avec délicatesse à la question du deuil, Mikhaël Hers revient avec ce troisième film à un portrait sensible d’un jeune homme se retrouvant seule avec sa nièce suite à la disparition brutale de sa soeur.

David (Vincent Lacoste, de plus en plus épatant) a 24 ans et s’occupe de gérer les accueils locatifs pour un propriétaire quand il n’est pas élagueur pour la Mairie de Paris. Sa soeur Sandrine est prof d’anglais et élève seule sa fille Amanda. Elevés par leur père après le départ de leur mère, David et sa soeur sont très soudés.  David rencontre Léna et son coeur bat la chamade. Sandrine aussi a rencontré quelqu’un. Amanda démarre comme une histoire simple de fraternité et d’amour avant que tout ne vole en éclat.

Mikhaël Hers a l’air obsédé par les morts violentes, de celles qui vous tombent dessus sans crier gare. Dans Ce sentiment de l’été, le personnage succombait à un AVC, ici à un attentat. On retrouve d’ailleurs dans le film la même ambiance qu’après le Bataclan à la différence de saison près. Tout semble normal et pourtant quelque chose dans le paysage a changé. Paris est désormais une ville sous hyper protection, et chacun s’efforce de s’habituer à cette possible menace.

Ce cinéaste aime filmer les lumières d’été et les déambulations dans les parcs, celui du bord du lac d’Annecy dans Ce sentiment de l’été, ou ceux de Paris et New York. C’est peut être parce que ces déambulations estivales permettent de suspendre le temps au-dessus de nos vies,  nous offrant une trêve dans ce flot d’obligations qu’implique le fait d’être vivant. L’un part, les autres restent et doivent apprendre à continuer, à aimer, à aller à l’école, à élaguer les arbres et à prendre des décisions difficiles comme celle de garder ou non une fillette de sept ans (formidable Isaure Multrier).

On se sent bien dans les films de Mikhaël Hers, on se sent en famille de coeur. Ses personnages entre extrême bienveillance et intelligence traversent les épreuves du temps sans d’autre choix qu’avancer et le cinéaste traduit très bien ce qui fait le sel de la vie, des terribles drames aux petits gestes qui nous relient au monde. Tant qu’il y a de la grâce, rien n’est jamais “plié“ pour reprendre l’expression “Elvis has left the building“ que Sandrine explique à sa fille. Un film profond et lumineux.

SIBEL de Çağla Zencirci et Guillaume Giovanetti

Tourné dans un village perché en haut des montagnes du nord est de la Turquie, SIBEL est le portrait d’une femme muette qui s’exprime dans la langue sifflée du village. Elle vit avec son père et sa soeur, et son handicap lui octroie une liberté singulière dans cette société patriarcale : son père la laisse passer ses journées dans la forêt, fusil à l’épaule. Sauvage et entêtée, Sibel espère chasser le loup et recouvrir le respect du village. Mais le loup sur lequel elle tombe s’appelle Ali. Fugitif recherché, Ali va trouver en Sibel un allié précieux.

Fable initiatique, Sibel est un portrait de femme rare au cinéma, d’une femme éprise de liberté et de reconnaissance, dans un lieu reculé du monde où les traditions aveuglent les gens. La caméra suit chacun de ses gestes de façon organique et devient le prolongement de son regard vert absolument renversant. Sibel voit le monde différemment et si elle accepte certains codes (rentrer à l’heure pour préparer le diner de son veuf de père, travailler aux champs, laver le linge familial), elle est tout autre quand elle rejoint son refuge, sa cabane au fond des bois. On vit au rythme de son souffle, on est suspendu à ses sifflets, à ses yeux expressifs, à son corps agile qui sautille dans les feuillages. Un film puissant et hypnotique.

TEL AVIV ON FIRE de Sameh Zouabi

Sur fond de soap opera, Tel Aviv on fire aborde le conflit israélo-palestinien sous le signe de l’humour. Pari risqué mais relevé.

 

Salem est palestinien et travaille en tant que stagiaire pour un soap opéra. Tous les jours il traverse le check point pour atteindre les studios jusqu’au jour où il est arrêté et contraint par le commandant Assi dont la femme est fan du feuilleton à modifier le cours de l’histoire.

Jouant des codes visuels clinquants du soap opéra, Tel Aviv on fire dépasse la simple comédie pour raconter en filigrane toutes les problématiques liées à ce conflit territorial qui dure depuis tant d’années. Les traits grossis par le biais du feuilleton dénoncent pourtant très bien sans parti pris toute la complexité de la situation entre Israël et Palestine. En fantasmant sur le mariage des deux personnages, l’un israélien, l’autre palestinienne, chacun rêve d’une trêve. Alors, chimère à l’eau de rose ou possible lendemain ? Grand prix au Festival international de Saint Jean de Luz.

ARRAS FILM FESTIVAL : Chris the swiss, Sunset et The reports on Sarah and Saleem

Pour la troisième année consécutive, je me rends au Arras Film Festival pour sa 19ème édition. Rendez-vous cinéphilique de la région Hauts de France désormais incontournable, le Arras Film Festival a démarré le 2 novembre et se prolonge jusqu’à dimanche prochain. Retour sur cette première journée.

CHRIS THE SWISS d’Anja Kofmel

Cette année la sélection Découvertes européennes offre un focus sur le cinéma d’animation et ce matin nous avons pu découvrir le film de la suissesse Anja Kofmel, Chris the swiss. Le film a déjà été présenté au dernier Festival d’Annecy et est sorti en salles début octobre. Anja Kofmel est encore une enfant quand elle apprend le décès de son cousin Christian, grand reporter de guerre, parti en Croatie couvrir la guerre d’ex-Yougoslavie.

Sous forme d’enquête journalistique mêlant l’animation noir et blanc aux images d’archives, Anja Kofmel tente de trouver des éléments de réponse à l’assassinat de son cousin. Partant des carnets de notes de Christian, elle retrace son parcours de son engagement à 17 ans dans l’armée sud africaine à son départ en Croatie à 26 ans. Là ils rencontrent d’autres grands reporters et depuis l’hôtel Continental, ils observent une guerre abominable. Parmi ses collègues, Christian se lie d’amitié avec Chico, un bolivien qui troque son brassard de presse pour celui de mercenaire volontaire, rattachés à l’Opus Dei et l’extrême droite. Qu’est donc allé faire Christian auprès de ce groupuscule ? Chris the swiss sonde un passé ambigu où de nombreuses questions restent sans réponse. Au delà de cette investigation familiale, Anja Kofmel imagine ce qu’a été cette guerre et ses dessins magnifiques sont un reflet à la fois onirique et percutant de l’ineffable horreur des guerres et de l’impact irréversible qu’elles ont sur les Hommes. Un film qu’on imagine ô combien cathartique pour son auteur.

THE REPORTS ON SARAH AND SALEEM de Muayad Alayan

Inspiré d’une histoire vraie, The reports on Sarah and Saleem est le récit d’un adultère entre une israélienne et un palestinien aux conséquences dramatiques pour leurs familles. Sarah est mariée à un colonel de l’armée israelienne. Elle tient un café quand elle n’est pas obligée de déménager pour la énième fois pour suivre son mari envoyé en mission. Saleem vit à Jérusalem avec sa femme Bissan, qui se refuse à lui craignant pour son bébé à naitre. Sallem est chauffeur livreur le jour et son beau frère lui propose de faire des livraisons de nuit dans les zones occupées pour gagner un peu plus d’argent. Lors d’une de ses tournées, Sarah l’accompagne mais alors qu’ils vont boire un verre ensemble, Saleem se retrouve impliqué dans une baston et dénoncé comme étant un potentiel terroriste.

Le scénario trop alambiqué est doublé d’une mise en scène laborieuse et un réel manque de rythme. Le film dure plus de deux heures et on peut dire qu’on les sent passer. C’est dommage, le sujet était intéressant mais le réalisateur ne parvient pas à nous atteindre, semblant trop s’efforcer de rendre une bonne copie et oubliant qu’un bon film c’est aussi avant tout un film traversé par la vie.

SUNSET de Laszlò Nemes, un film crépusculaire

En avant-première française exclusive, le dernier film de Laszlo Nemes était projeté ce soir après une présentation par le célèbre critique Michel Ciment, également invité dans le cadre de sa carte blanche. En guise d’introduction Michel Ciment évoque la fin du monde et le « pessimisme moral » comme fil conducteur à ces grands films de l’est de l’époque de la fin de l’empire austro-hongrois et précise que si le film n’a pas remporté de prix du jury,  il a en revanche remporté le prix de la critique (Fipresci) à la Mostra de Venise.

1913. Irisz Leiter revient à Budapest après des années éloignée de sa ville natale. Elle postule comme modiste dans le magasin de chapeaux que tenaient autrefois ses parents avant qu’ils ne périssent dans les flammes. On lui refuse la place déjà pourvue en l’invitant à quitter la ville mais lorsqu’elle découvre l’existence de son frère, elle se met en tête de le rechercher à tout prix malgré les rumeurs monstrueuses à son encontre. S’ensuit une quête sans fin dans une ville au bord du chaos.

Sunset ressemble à un mauvais rêve éveillé où les sourires auraient disparu des visages. Irisz (Juli Jakab) ne semble pas pouvoir s’échapper de ce huis clos dans lequel elle s’enferme elle-même. La caméra la suit de tout près pour ne plus la quitter. Sa nuque nous guide dans sa course effrénée, pour mieux nous dévoiler au détour de son chemin un arrière plan apocalyptique. Tout parait presque irréel et le regard déterminé mais apeuré du personnage renforce cette impression de fin du monde évoquée par Ciment. Le spectateur découvre dans un second temps ce qu’Irisz voit, créant ainsi un léger décalage certes haletant au début mais plus le film avance, plus ce procédé devient excluant. On finit par ne plus très bien comprendre les enjeux et il faut regarder Sunset en se laissant happer par l’atmosphère plus que par l’intrigue.

Sunset ressemble sur bien des points à son excellent film précédent, Le fils de Saul : un personnage prêt à tout pour arriver à leurs fins, une photographie sublime, une longue focale ouvrant sur des arrières plans flous et énigmatiques et une caméra subjective qui nous plonge dans l’intériorité du protagoniste. Pourtant, si le film est visuellement magnifique, on regrette de se lasser devant ce tourbillon de péripéties troubles. Sunset finit par ressembler à un rêve qui ne nous appartient plus.

UN AMOUR IMPOSSIBLE : une adaptation poussive

Une histoire d’amour glamour contrariée par une différence de milieu social, une fillette née de cette union et une tragédie irréversible, Un amour impossible dessine une fresque familiale emphatique et sans saveur.

Adapté du roman éponyme autobiographique de Christine Angot , Un amour impossible est l’histoire de Rachel, modeste employée à la Sécurité sociale, et Philippe, jeune bourgeois érudit, qui tombent amoureux un beau jour à Châteauroux. Nait une folle histoire d’amour entre eux et bientôt une petite fille, Chantal alias Christine Angot dont c’est la propre histoire. Nous sommes à la fin des années 50 et Rachel (Virginie Efira) est une jeune femme célibataire qui n’a eu qu’une histoire avec un homme « trop gentil » pour avoir envie de passer sa vie à ses côtés. Quand elle croise le regard de Philippe, le coup de foudre est immédiat. Il lui parle de littérature, de Nietzsche, de liberté, l’emmène voir Jeanne Moreau dans Ascenseur pour l’échafaud. Philippe est traducteur pour l’OTAN et le plus souvent à Paris. Un jour elle lui écrit pour lui annoncer qu’elle est enceinte. Le silence de Philippe annonce la couleur : Rachel élèvera son enfant seule. « Si tu avais été riche, ca aurait été différent ». Pourtant Rachel ne semble pas lui en vouloir et continue d’être sa maitresse au gré de ses visites de plus en plus espacées. Elle ne lui demande rien, ni argent ni implication, seulement de reconnaitre leur fille, « née de père inconnu ». Il faudra attendre les 14 ans de Chantal-Christine pour qu’enfin il accepte. C’est aussi à cette époque que tout bascule et que la relation père-fille démarre enfin, mais dans sa pire version.

Christine Angot a souvent parlé de l’inceste dont elle avait été victime. On ne l’ignore donc pas en découvrant ce film mais ce point de bascule amène le récit dans un imbroglio dont la réalisatrice ne semble pas savoir quoi faire. La petite Chantal a grandi entourée de l’amour d’une mère bienveillante et aimante jusqu’à son anéantissement par la faute d’un père jusque là absent. La bulle formée par le duo mère-fille explose et le film avec. Il ne faut pourtant pas attendre ce troisième acte pour se désintéresser de cette histoire à laquelle on ne croit plus, bien qu’elle repose sur des faits réels. L’émotion qui traverse les premiers plans en prologue s’évanouit très vite au profit d’un récit dont la cinéaste ne semble pas s’écarter assez pour se l’approprier. Ainsi parcourt-on ces décennies de vie en oscillant entre ennui et lassitude.

Catherine Corsini dans son désir de conférer à ce récit toute sa dimension romanesque n’évite pas les lourdeurs d’une reconstitution qui nous laisse à distance. Les personnages mal grimés passent ainsi de la vingtaine à la soixantaine avec moins de succès qu’Alex Lutz dans Guy. Côté casting, Virginie Efira s’en sort malgré tout plutôt bien dans ce rôle de mère courage. On ne peut en dire autant de Niels Schneider, qu’on aime beaucoup par ailleurs, mais peu convaincant à force de minauder et de froisser ses yeux à la Léotard, ni de la jeune Estelle Lescure chez qui tout sonne faux.

Le film en trois parties est accompagné par sa voix off, reprenant ainsi le rôle de la narratrice Angot. Et c’est bien inutile même si elle annonce le drame familial à suivre. Philippe parle de son histoire avec Rachel comme étant une histoire inévitable. Ce drame était-il lui aussi inévitable ? L’amour rend-il à ce point aveugle ? Combien peut-on se tromper sur les gens qu’on aime ? Autant de questions qu’on ne se pose même plus.

Figure médiatique de l’autofiction, Christine Angot divise autant qu’elle agace. Cette adaptation aura au moins le mérite de ressembler à son auteur et saura diviser sans conteste.

L’AMOUR FLOU, un hymne à la bohème

Un plateau nu à Montreuil, une famille qui se disloque sans s’éloigner, un chien qui pue et deux enfants au milieu de ce joyeux bordel, L’amour flou c’est aussi fou et flou que ça. Un hymne à la bohème réjouissant où l’amour se réinvente !

Après dix ans de vie commune et deux années de réflexion difficile, Romane et Philippe en arrivent à la conclusion qu’ils ne s’aiment plus assez pour continuer à former un couple et vivre sous le même toit. Oui mais voilà, ils s’aiment encore suffisamment pour décider de ne pas trop s’éloigner non plus afin de préserver leurs jeunes enfants qu’ils adorent. La solution est toute trouvée quand Romane rencontre un promoteur immobilier qui lui souffle l’idée de prendre deux appartements côte à côte qui aurait pour pièce commune la chambre des enfants. Ainsi ceux là pourraient tour à tour rendre visite à papa ou maman. Cette décision accueillie de façon sceptique par leurs proches leur donne l’idée d’en faire un film. Non pas pour créer un objet autocentré sur leur vie mais plutôt pour raconter l’histoire qui est la leur en la transformant en comédie tour à tour légère, drôle et émouvante.

L’amour flou, voilà un titre qui sonne bien, qui cligne de l’oeil à Breton tout en y ajoutant des ailes (des « l »), celles du désir qui n’est plus tout à fait le même. Flou comme Philippe Rebbot sans ses lunettes, comme Romane Bohringer au lit avec un homme puis une femme, flou comme une famille séparée mais très unie. Comment refaire sa vie ou plutôt la continuer ensemble et séparément ? Comment tomber à nouveau amoureuse quand son ex vit à quelques mètres ? Va-t-il entendre nos ébats ? S’en moquer ? Peut-il débarquer chez moi à l’improviste ? Autant de questions concrètes auxquelles l’ex couple apporte une réponse simple : le respect mutuel et une dose d’esprit subversif.

Il faut dire que ces deux là sont particulièrement sympathiques, il n’y a qu’à les rencontrer pour réaliser combien ils sont “nature peinture“ et très loin du showbiz auquel leur métier de comédien ou leur position de « fille de » auraient pu les exposer. On les aime d’emblée et on plonge dans leur « film de famille » avec délectation et bonheur. Philippe Rebbot avoue pourtant avoir été très hésitant sur ce projet, ne voyant pas en quoi leur vie aller intéresser les autres. Avec ses airs d’ado attardé, Philippe Rebbot n’en demeure pas moins une personne pudique tout comme Romane Bohringer qui confie avoir eu beaucoup de mal à interpréter son propre rôle dans le film de son père (C’est beau une ville la nuit). Mais Romane sent tout de suite qu’il y a du cinéma derrière leur histoire et prend les rênes du projet avec une équipe réduite. « Le reste s’est fait par magie », ajoute Roman Bohringer lors de notre rencontre. On n’a aucun mal à le croire tant le film dégage de sincérité et de camaraderie.

Une certaine mélancolie traverse joliment le film lorsque les personnages réalisent qu’ils doivent aussi faire le deuil de l’image familiale qu’ils représentaient tous les quatre. Plus jamais leurs enfants, leurs familles ne les connaitront amoureux ensemble et Romane sent qu’elle a échoué quelque part là où Philippe voit ça d’une autre oeil. « On a été amis, amants, voisins, maintenant on continue d’être une famille ». Le modèle rêvé en somme même si on ne doute pas des difficultés qu’ils doivent rencontrer.

L’amour flou relève donc davantage d’une auto-fiction revue et corrigée par le biais de la comédie, à l’instar d’une Julie Delpy, qu’à un film introspectif aux accents documentaires. Partant de leur propre expérience de vie, ils convient à leur joyeuse entreprise filmique leurs familles et leurs amis, et réinventent leur séparation dans ce qu’elle a de plus romanesque. Car vivre sur le même palier implique une certaine organisation pour les enfants, un respect de la vie privée de l’autre et beaucoup de concessions. Tout cela donne évidemment lieu à des situations rocambolesques et drôlissimes dans le film comme la scène où Romane se prépare à un rendez-vous galant, masque d’argile sur le visage et crème à épiler sur les jambes, quand ses enfants débarquent pour le diner, suivis de Philippe prêt à sortir. « On avait dit que jeudi c’est moi qui sortais », s’énerve Romane.

On aperçoit aussi Reda Kateb, hilarant en amoureux des chiens, Brigitte Catillon en psy, Gabor Rassov en directeur d’école obsédé par la capillarité de Raoul, le fils du couple et même Clémentine Autain dans son propre rôle. Le film navigue au rythme de ses différentes tonalités et pêche parfois par un récit un peu chaotique mais qui traduit formidablement la philosophie de vie du duo de réalisateurs et ce qui les distingue.

De l’amour fou on passe à l’amour flou, celui qui les (dés)unit pour le meilleur comme pour le pire, car peu importe l’image qu’on reflète aux autres, leur choix est celui du bonheur, le leur et celui de leurs enfants, et leur film est un joli pied de nez  aux conventions. D’ailleurs André Breton ne disait-il pas dans L’amour fou : « La plus grande faiblesse de la pensée contemporaine me paraît résider dans la surestimation extravagante du connu par rapport à ce qui reste à connaître. »

Date de sortie : 10 octobre 2018
Durée : 1h37
Distribution : Rezo Films

 

 

CINE COMEDIES, le premier festival du « rire ensemble »

Belle initiative que cette première édition du festival CinéComédies consacré à la comédie au cinéma sous toutes ses formes ! Au programme des ces 3 jours, une rétrospective Pierre Richard, une rétrospective des Grands auteurs, scénaristes et dialoguistes de comédies à la française, une sélection de courts métrages au féminin, et des projections plein air dans la ville. Et pic du festival, un concert donné au Nouveau Siècle samedi soir, entièrement dédié au plus célèbre des grands blonds. De quoi réjouir nos zygomatiques en ce début d’automne !

Après l’ouverture jeudi soir du Festival avec l’avant-première du film de Pascal Thomas A Cause des filles et des garçons !?, une autre belle soirée nous attendait vendredi soir à l’UGC : Les aventures de Rabbi Jacob dans une très belle copie restaurée 4K, et surtout pour la première fois sur grand écran pour la plupart des gens dans la salle.

Silence Rabbi Jacob, il va danser !

On ne présente plus ce succès international de Gérard Oury avec Louis de Funès et Henry Guybet, présent pour l’occasion accompagné de Danièle Thompson, la fille du cinéaste disparu et co-scénariste. Et histoire de se mettre en appétit, un flashmob s’est déroulé place des Beaux Arts en présence d’Ilan Zaoui, le chorégraphe de Rabbi Jacob à découvrir ici.

Le public était au rendez-vous pour cette soirée culte et l’euphorie est montée en puissance pendant que les gens prenaient place dans la salle au rythme de la musique de Vladimir Cosma. Henri-Salomon-Guybet a été accueilli sous un tonnerre d’applaudissements et après quelques mots en guise d’introduction, on a enfin eu la joie de découvrir le générique et les premiers plans du film sur New York. Des années après, Rabbi Jacob ou l’histoire invraisemblable d’un bourgeois raciste contraint de prendre l’idendité d’un rabbin new yorkais, fait toujours autant sourire. Il faut dire que les dialogues cultes y sont pour beaucoup. Le film était d’ailleurs présenté dans le cadre d’une rétrospective consacré aux grands scénaristes-dialoguistes français.

Faisons un rêve de Sacha Guitry

C’est toujours dans le cadre de cette rétrospective consacrés aux grands auteurs, qu’on a pu revoir samedi le formidable Faisons un rêve de Sacha Guitry. Ecrit par Guitry en 1916 et adapté au cinéma par le même Guitry en 1936, le film n’a non seulement pas pris une ride, mais compte parmi les meilleurs dialogues de l’auteur qui s’offre le rôle de l’amant et un monologue absolument jubilatoire.

Faisons un rêve raconte l’histoire d’un mari (Raimu) qui venant de découcher et tromper sa femme, se tourne sans le savoir vers l’amant de sa femme pour qu’il lui vienne en aide. La situation cocasse est pimentée par des dialogues d’une modernité étonnante aussi hilarants que virtuoses. Sacha Guitry est absolument irrésistible dans ce rôle d’homme à femmes plein d’esprit, d’élégance et de légèreté. Le film démarre sur un prologue non moins réjouissant où une fête est donnée chez la femme (Jacqueline Delubac, troisième épouse de Guitry) et où l’on peut voir défiler Arletty, Michel Simon et Claude Dauphin sur le son de musique tzigane.

La grande soirée Pierre Richard

Samedi soir, après une petite pause en terrasse pour profiter du soleil, direction Le Nouveau Siècle pour la grande soirée consacrée à Pierre Richard autour d’un ensemble musical dirigé par le compositeur Jean-Michel Bernard. Pierre Richard est apparu sur scène ovationné par le public suite à la présentation faite par Stéphane Lerouge, spécialiste incontournable des musiques de films. Après un best of de 9 minutes retraçant la filmographie du Grand blond, les musiciens ont pris place et le concert a démarré sur les musiques de films de Chaplin et de Jacques Tati, cinéastes vénérés par l’invité d’honneur. Puis ce fut au tour des musiques de Vladimir Cosma et Philippe Sarde, compositeurs célèbres des grandes comédies qu’il a interprétées, avant l’arrivée surprise de Michel Fugain sur scène, en plein forme pour nous chanter Je sais rien mais je dirai tout. Le duo Abel et Gordon (réalisateurs de Paris pieds nus sorti en 2017 avec Pierre Richard et Emmanuelle Riva dans son dernier rôle) est également monté sur scène déguisé en lama pour une danse à leur image, poétique et burlesque. Et bien sûr, le morceau qu’on n’arrête plus de siffler depuis et que tout le monde attendait, a clôturé ce beau concert, le célèbre thème du film d’Yves Robert  Le grand blond avec une chaussure noire composé par Vladimir Cosma et interprété par Olivier Defays qui a troqué son saxophone pour la flûte traversière.

Ces trois jours ont permis au public de revisiter les grands classiques de la comédie française ainsi que la filmographie de Pierre Richard, mais également de découvrir des courts métrages réalisés par des femmes dans le cadre de la sélection La comédie au féminin. Dimanche après midi, on a pu ainsi assister à la projection de trois courts métrages à la Gare Saint Sauveur dont le poétique Le malheur des autres de la comédienne Barbara Shultz avec Jackie Berroyer. Le film sans aucun dialogue met en scène un homme qui traine son ennui près des cimetières et trouve un nouveau sens à sa vie en réconfortant les personnes en deuil.

Une première édition prometteuse donc et qui on l’espère continuera, ne serait-ce que pour redécouvrir les grands classiques du genre et voir le public rire ensemble.

 

 

FORTUNA, portrait gracieux d’une jeune exilée

Une jeune exilée éthiopienne trouve refuge dans un monastère des Alpes suisses et voit sa sa vie basculer à nouveau quand elle attend un enfant. Démunie, elle cherche ses réponses dans la paix de ce lieu entre recueillement et prière. Un film qui questionne notre humanité avec bienveillance et tolérance.

Une communauté de religieux nichée au coeur de la montagne suisse accueille des réfugiés. Parmi eux, une jeune fille éthiopienne de 14 ans, Fortuna, s’y trouve en attendant d’être accueillie par une famille. Elle passe ses journées à s’occuper des bêtes, en particulier de l’ânesse Clochette, à qui elle confie ses maux et son désarroi. Fortuna n’a plus rien et dans son exil, elle a perdu la trace de ses parents à qui elle adresse des prières tous les jours. Cette enfant sauvage et solitaire se retrouve d’autant plus seule quand elle réalise qu’elle est enceinte. Un seul plan suffit à nous révéler son secret alors que tout le monde est attablé et que Fortuna croise le regard de Kabir. La différence d’âge entre les deux pourrait laisser croire à un abus mais Fortuna est bel et bien amoureuse de Kabir. Du haut de ses 14 ans, elle ne voit pas l’homme qu’il est vraiment et ne s’étonne pas, quand ce dernier apprend la nouvelle, qu’il la tienne pour responsable et craigne pour son propre sort.

La genèse du scénario repose sur l’expérience de la compagne du réalisateur, Claudia Gallo, qui a travaillé auprès de jeunes roms dans la rue. De ces témoignages recueillis est née l’idée de raconter l’histoire de Fortuna en invitant le spectateur à épouser le point de vue de son personnage et de s’immiscer au plus près de ce qui l’anime, loin de tout jugement hâtif. Bruno Ganz (formidablement juste en chanoine supérieur) invite de son côté à la réflexion dans un magnifique échange avec l’éducateur qui suit Fortuna (Patrick d’Assumçao) et pose la question fondamentale du regard que l’on porte sur le destin des autres : pourquoi croire que ce qui est bon pour nous l’est forcément pour l’autre ? Pourquoi imposer notre propre vision et ne pas laisser l’autre juge même si cet autre n’est qu’une enfant ? Fortuna n’a plus rien, a tout perdu et cet enfant à venir est peut être devenu sa seule raison de vivre.

Dans un noir et blanc très (trop ?) stylisé, Germinal Roaux alterne les plans larges où le ciel se confond avec la terre recouverte de neige, obligeant ainsi le spectateur à dépasser le cadre (là encore, on devine une invitation à l’ouverture d’esprit) et les plans serrés sur le visage de Fortuna (bouleversante Kidist Siyum Beza), ses gestes, son regard désemparé et son sourire trop rare. On ignore tout de son passé mais les plans récurrents de mer houleuse nous laissent entrevoir et imaginer cette folle traversée qui la hante.

Une seule fois, Fortuna évoque ce souvenir de bateau entre odeur de vomi et de pétrole avec Kabir qui lui sait ce qu’elle a enduré. L’hiver rude semble interminable et Germinal Roaux rend magnifiquement compte de cet espace temps à travers des plans longs où les moindres petits gestes se déployent, où les silences résonnent au creux de la vie simple et paisible de cette communauté. Pendant tout le film, nous aussi nous trouvons refuge dans ce monastère auprès de ces religieux bienveillants mais néanmoins inquiets quand la police débarque et brusque leur voeu de silence. Le choix du noir et blanc n’y est pas pour rien et le réalisateur affirme d’ailleurs : « Mon souci est de rendre le spectateur actif, de lui donner un rôle, de l’inviter à réfléchir sur des questions essentielles de notre condition humaine. (…) Un film devrait pouvoir s’écrire dans le regard de celui qui le regarde. »

A travers le destin de cette jeune fille déracinée, FORTUNA rend hommage à tous ceux et celles poussés à l’exil qui tentent de renaitre dans un milieu souvent hostile. En nous incitant à regarder de l’autre côté du miroir, Germinal Roaux nous interroge sur notre capacité à comprendre l’autre avec empathie et balayer toute idée préconçue ou manichéenne. L’humanité est bien plus complexe et dans ce monde à la dérive on repense au vers de Paul Valéry « Le jour se lève, il faut tenter de vivre ». 

PREMIERE ANNEE, la belle surprise de cette rentrée

Après Hippocrate et Médecin de campagne, Thomas Litli clôt une trilogie sur le corps médical en nous emmenant cette fois sur les bancs de la fac dans Première année. Une chronologie inversée en somme, aux accents documentaires, qui s’avère aussi passionnante que touchante et bien menée.

On l’aura deviné, Première année raconte le parcours du combattant des étudiants en première année de médecine. A l’origine du film, l’envie de Thomas Litli “de faire un film sur l’université, sur l’énergie des étudiants au travail“. Mais en repensant à la souffrance qu’il avait endurée ces années-là et en particulier durant cette première année de médecine (Thomas Litli est aussi médecin généraliste en plus d’être cinéaste), le réalisateur a choisi son expérience comme contexte à son récit et interroge un système injuste, violent et hyper compétitif. Seuls les meilleurs passent en seconde année, mais sont-ils vraiment les meilleurs ou simplement ceux qui ont les fameux « codes », indispensables à leur succès ?

Antoine (toujours impeccable Vincent Lacoste) entame sa troisième première année alors que Benjamin (William Lebghil), tout juste bachelier, intègre médecine sans grande conviction. En prologue du film, Benjamin se retrouve face à son conseiller d’orientation qui au vu de son excellent dossier, lui suggère toutes les filières prometteuses de « belles perspectives ». Car Benjamin a les codes, ceux de sa famille – un père chirurgien, une mère universitaire, un frère normalien. Il peut tout faire et opte pour la voie paternelle. Ses facilités associées à sa capacité à se soumettre à un système broyeur vont se révéler très utiles là où Antoine, pourtant très intelligent aussi, rencontre davantage de difficultés. Peut être est ce aussi à cause de l’enjeu quasi vital pour Antoine ? Ce dernier est prêt à tout sacrifier pour devenir médecin. L’un est passionné, l’autre suit la voie presque déjà toute tracée familiale sans être toutefois sûr de son chemin. Benjamin vient d’une famille aisée qui lui loue une chambre de bonne à côté de la faculté. Une chance de plus de son côté. Son milieu social lui confère les codes nécessaires pour adopter la bonne méthode de travail et se montrer plus “reptilien“ qu’humain dans sa faculté à emmagasiner autant de connaissances. Très vite, les deux jeunes hommes se nouent d’amitié et décident de s’entraider pour réviser. Première année est donc et avant tout une histoire d’amitié poignante à un moment crucial de leur vie qui déterminera leur futur.

La grande réussite du film tient à sa construction très rythmée, haletante et à son duo d’acteurs, tous les deux formidables, qui rappelle la franche camaraderie qu’on retrouve dans les films de Jacques Becker. Là où on aurait pu attendre un récit d’apprentissage, on se retrouve face à une inversion des rôles entre Antoine et Benjamin qui confère au film sa puissance dramatique et qui permet de souligner l’absurdité du système.

Thomas Litli n’hésite en effet pas à dénoncer ce système de compétition féroce qui veut que les plus faibles ne résisteront pas longtemps. Son film très documenté et documentaire intègre des courtes interviews d’étudiants, des répliques plus vraies que nature (« ça fera une place de plus ») et des situations où l’on ressent toute la violence d’un concours. Derrière cette histoire, c’est tout un système sociétal qui peut être remis en question. Préfère-t-on vivre dans un société élitiste où la performance compte davantage que l’humanité ? Sûrement pas, pourtant force est de constater que tel est le cas, et pas seulement en médecine.

Première année, un film politique alors ? En tout cas, très certainement un film qui dépasse ce microcosme de bêtes à concours et qui penche du côté humaniste des êtres.  Comment en effet s’accomplir pleinement et trouver sa place dans une société de plus en plus impitoyable ? Antoine parviendra-t-il à réaliser son rêve ? Benjamin saura-t-il enfin rendre son père fier de lui ?

Première année en irritera certains qui se désintéresseront d’un récit “de niche“ ou encore qui reprocheront au film de ne pas les concerner. Pourtant, ce long métrage est passionnant dans son immersion naturaliste d’un milieu estudiantin qu’on ne voit jamais ou peu. On ne pensait pas se passionner pour un film qui parle de biologie moléculaire mais force est de constater que le film a d’universel ce qui nous lie : nos peurs, nos fragilités, nos rêves et notre quête identitaire.

Date de sortie : 12 septembre 2018
Durée : 1h32
Distribution : Le Pacte 

LES INDESTRUCTIBLES FONT UN RETOUR EXPLOSIF

Découvrir en avant première mondiale Les Indestructibles 2 en présence de son réalisateur Brad Bird, c’est aussi ça le Festival d’Annecy ! Retour sur ce deuxième volet explosif tant attendu .

Une salle Bonlieu archi remplie, des centaines d’avions en papier (une tradition ici) traversant la salle sous les applaudissements du public déchainé, un premier court métrage en préambule signé Pixar aussi drôle que décalé (Bao de Domee Shi) quand arrive enfin Brad Bird qui se voit remettre le cristal d’or avant la projection « cadeau » de son film. L’attente aura été longue (14 ans depuis Les Indestructibles) mais le résultat est largement à la hauteur !

La famille de super héros la plus célèbre est réduite à vivre dans un motel, leurs derniers exploits familiaux n’ayant pas remporté l’unanimité dans l’opinion publique. Helen-Elastigirl se dévoue pour trouver un emploi et inverser les rôles, Bob s’étant déjà sacrifié dans son job d’assureur. Il restera à la maison avec les enfants pendant qu’elle ira travailler. En disant cela, elle ne pensait pas trouver un emploi de super héros ! Winston Deavor (dont la voix américaine est doublée par Bob-BetterCallSaul-Odenkirk), fan de super héros qui a fait fortune dans les telecommunications lui offre en effet l’opportunité de leur redonner une image positive dans un plan de communication huilé par sa soeur Evelyn. La voici donc partie en mission caméra accrochée sur elle pour témoigner du bienfait de leurs actes. Bob se retrouve quant à lui père au foyer dépassé par les problèmes d’adolescence de Violette, l’énergie de Flèche et les super pouvoirs naissants de Jack Jack.

On peut dire que Brad Bird n’a pas fait les choses à moitié pour ce grand retour. Le film démarre en trombe avec la terrible attaque du Démolisseur que tentent de stopper nos indestructibles préférés, non sans détruire eux-mêmes plusieurs bâtiments. Les médias relayent davantage les pertes matérielles que leurs exploits qui ont sauvé des vies et l’opinion ne leur est plus favorable. C’est la crise pour les super héros devenus hors la loi et menacés de se retrouver à la rue. Qui d’autre pour les sauver qu’un riche mécène persuadé qu’ils sont victimes d’une injustice ? Et comment les réhabiliter si ce n’est en les invitant à faire ce qu’ils font de mieux : combattre le mal avec leurs super pouvoirs ? Elastigirl se retrouve propulsée tête d’affiche et la vedette d’une téléréalité hors du commun. Les cascades et les effets spéciaux sont absolument incroyables et l’on reconnait derrière la virtuosité et l’inventivité de la mise en scène, la patte du réalisateur de Mission impossible protocole fantôme.

Ce qui réjouit également toujours autant, ce sont bien les scènes de la vie conjugale où Bob doit faire face à un quotidien ordinaire qui devient extraordinaire de par les supers pouvoirs de ses enfants. Cette famille américaine malgré leurs dons nous ressemble et n’échappe pas aux clichés du genre. Un père qui aimerait bien lui aussi être sur le devant de la scène à place de sa femme, une jeune fille en plein émoi amoureux et qui se bat pour avoir l’air normale et une mère qui est prête à quitter son nouvel emploi au moindre signe de détresse de son mari. Mais la grande trouvaille de ce volet, c’est Jack Jack qui s’impose comme le personnage le plus inventif et le plus drôle. Le bébé rieur est désormais capable de se cloner, de devenir une boule de feu, de traverser les murs ou se battre avec un raton laveur et nous offre les scènes les plus mémorables.

De nouveaux super héros font leur apparition mais bien sûr on retrouve les personnages phares comme Edna (en babysitteuse dans une scène hilarante) et Frozone. La mise en scène nous tient en haleine tout le long du film avec des scènes de course poursuite de train ahurissante, des inventions géniales, une touche de féminisme décapant, un combat impressionnant dans une cage  électrifiée et un humour qui le hisse au rang des films d’animation qu’on ne se lassera pas de voir et revoir.

Elastigirl contribuera-t-elle à réhabiliter les super héros ? Vous le saurez le 4 juillet, et franchement, peu de chance que vous soyez déçus !