WOLF AND SHEEP

Premier film de la jeune afghane Shahrbanoo Sadat, Wolf and sheep dresse le portrait d’une communauté de villageois dans les montagnes afghanes, hors du temps, hors de la guerre, hors genre. Prix International des Cinémas Art & Essai CICAE à la Quinzaine des réalisateurs, Wolf and sheep est un film singulier et terriblement vivant à découvrir absolument.

Enfant, Shahrbanoo Sadat a vécu sept ans dans un village des montagnes afghanes avant de partir vivre à Kaboul et par la suite, devenir réalisatrice. Wolf and sheep s’appuye sur les souvenirs de la réalisatrice pour nous immerger au coeur d’une vie rurale faite de gestes simples. Shahrbanoo Sadat raconte d’ailleurs le choc qu’a été pour elle ce changement de vie, lorsqu’elle quitta l’Iran où elle vivait en tant que réfugiée afghane pour s’installer dans ce village de montagne. Elle raconte aussi qu’elle était assez moquée à cause de sa mauvaise vue qui lui donnait un air gauche, puisqu’elle tombait souvent et ne pouvait pas porter ses lunettes sous peine d’être considérée comme aveugle par la communauté (on la retrouve dans le personnage de Sediqa). Son désir était avant tout de relater ces tranches de vie, loin des clichés véhiculés sur l’Afghanistan, de filmer dans la lignée d’un cinéma-vérité cher à Jean Rouch qui fonda Les Ateliers Varan par lesquels la cinéaste est passée.

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Le film démarre sur le sacrifice d’un des moutons de cette communauté de bergers pour honorer la mort d’un des leurs. Chaque mouvement est filmé avec précision, caméra à l’épaule, annonçant dès le départ la recherche d’authenticité mais aussi la volonté de la cinéaste d’accorder une place importante aux gestes quotidiens, comme autant de rituels qui viennent rythmer leur vie. Difficile donc de résumer ce film car ce n’est pas ici l’histoire qui importe (il n’y a pas de réel scénario, ni de trame) mais la captation de scènes de vie au sein de cette communauté. Shahrbanoo Sadat filme les relations entre les êtres à travers leurs jeux, leurs traditions, leur tâches quotidiennes, la violence qui les unit parfois et l’austérité de cette vie loin du monde. Ici c’est la simplicité qui l’emporte. Les femmes isolent leur maison à base de bouse de vache, les enfants jouent avec leur fronde pour tuer le temps qui passe,  les fillettes miment un faux mariage, fument en cachette, les hommes et les enfants surveillent les troupeaux. Le film s’attache à filmer le temps qui s’imprègne derrière chaque geste, rappelant ainsi l’essence même de la vie : se nourrir, vivre et rêver avant de repartir pour fuir une nouvelle menace (car si l’on se sent éloigné de tout, les montagnes sont aussi le terrain de la guerre civile jamais si loin).

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Wolf and Sheep ne ressemble à aucun film. Cela pourrait être un documentaire tant son approche filmique semble instantanée et réelle. Aucune emphase ni musique. Et pourtant on ne doute jamais d’être dans une fiction, on sent tout le travail de mise en scène sans néanmoins ressentir l’aspect reconstitué. Shahrbanoo Sadat explique qu’elle a du s’improviser directrice artistique pour recréer le décor qu’elle souhaitait (le film s’est tourné au Tadjikistan car il était trop dangereux pour l’équipe de le réaliser en Afghanistan) et être au plus près de ses souvenirs. Son regard est donc à la fois très subjectif et documenté. Elle introduit également une part légendaire à son film en s’appuyant sur les histoires racontées par les bergers, telle celle du loup qui vient menacer le troupeau de moutons le jour et se transforme la nuit en une sorcière verte se baladant nue. La réalisatrice filme cette apparition quasi mystique comme un souvenir évanescent d’une légende que chacun peut s’approprier et interpréter à sa façon. Elle reprend ainsi la tradition orale des légendes qui se transmettent à l’infini d’autant de façons qu’il existe de narrateurs.

Wolf and Sheep est donc davantage un film qui traduit le souvenir d’une fillette devenue grande sur une période de sa vie où se mêlent dans une ritournelle les gestes des habitants aux légendes qui les bercent. La réalité devient elle-même légendaire en ce sens qu’elle n’est qu’une réalité mémorielle, celle d’une enfant myope. Un film prodigieux d’une cinéaste à suivre.

Date de sortie : 30 novembre 2016
Durée : 1h26
Distributeur : Pretty Pictures

 

 

 

SONITA : 18 ans, afghane, rappeuse et résolument libre

De l’Afghanistan à l’Iran, Sonita suit le parcours d’une jeune réfugiée afghane déterminée à se battre pour ses rêves et à ne pas laisser sa famille décider de son sort. Déjà l’auteur de six documentaires animés, Rokhsareh Ghaem Maghami filme avec Sonita la trajectoire d’un destin en plein bouleversement et pose la question : une autre vie est-elle possible pour qui s’accroche à ses rêves ?

Sonita rêve de devenir chanteuse. Ses parents idéaux : Rihanna et Michael Jackson. Pour elle le rap est le meilleur moyen d’exprimer sa parole, de se faire entendre et de ne pas être insoumise. Mais en Iran comme chez elle, les femmes n’ont pas le droit de chanter. Accueillie au sein d’une ONG qui s’occupe des migrants, Sonita a confiance en l’avenir, elle en est sûre, elle deviendra célèbre. Elle tient un journal sur lequel elle colle des images glanées de sa vie future : sa maison de rêve, sa photo sur le corps de Rihanna en concert etc… Une manière pour elle de ne jamais perdre de vue ses rêves. Sa mère qui est restée en Afghanistan et qu’elle n’a pas vu depuis sept ans vient lui rendre visite. L’objet de ce déplacement est vite clair : sa mère veut la marier contre 9000$, somme qui permettra à son frère de se marier à son tour. L’ONG ne peut pas se permettre de verser une telle somme et le destin de Sonita semble réglé : elle devra s’y résoudre.

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Au départ, la réalisatrice voulait suivre le sort des migrants au sein d’une ONG en Iran. Mais très vite, les rêves de Sonita ont pris le dessus et bientôt la perspective d’un mariage forcé pour arranger sa famille. En filmant le réel, Rokhsareh Ghaem Maghami voit son film prendre un autre tournant et suivre le fil d’un dénouement qu’elle peut encore changer. Au-delà de dresser le portrait d’une jeune afghane insoumise, la cinéaste prend le pari de contredire un destin et se met elle-même en scène dans les choix qui lui incombent. C’est peut être là que le film devient le plus intéressant (même si le personnage de Sonita est très charismatique et nous emporte), dans ce questionnement inhérent à la place du réalisateur et son rôle de “filmeur“.

Pourtant, le pari ne semblait pas gagné d’avance : une cinéaste iranienne filmant une jeune femme afghane qui veut devenir rappeuse et refuse son mariage forcé, voilà une situation de départ déjà pleine d’obstacles ! Mais c’est en contournant ces contraintes liées aux conditions de la femme que le film déploie une véritable liberté de ton et de filmage. La cinéaste n’hésite pas à se mettre en danger, à s’exposer et se filmer quitte à “perdre“ son récit de départ. Son coeur balance entre son film et la réalité et elle transforme ses doutes et ses questionnements en acte filmique. C’est parfois un peu long mais ces scènes rendent aussi compte que le cinéma peut se ré-approprier la vie.

On ne présente plus le cinéma iranien qui a acquis aujourd’hui une reconnaissance internationale notamment grâce au regretté Abbas Kiarostami et à d’autres cinéastes comme Asghar Farhadi, Mohsen Makhmalbaf ou Jafar Panahi. Ce qu’on sait moins en revanche c’est que le documentaire a une place prépondérante en Iran et voit chaque année l’émergence de nouvelles femmes documentaristes. Rokhsareh Ghaem Maghami en fait partie et nous livre avec Sonita un beau portrait d’une femme résolument libre.