UN JOUR AVEC, UN JOUR SANS : les variations Hong Sang Soo

Un cinéaste de passage à Suwon pour présenter son film arrive un jour plus tôt et rencontre une jeune artiste peintre avec qui il va passer la journée. Un jour avec, un jour sans rejoue les prémices de cette rencontre en deux variations subtiles de tonalités et de mouvements. Hong Sang Soo nous prouve une fois encore que l’infinité des possibles est intimement liée aux petits gestes.
Un jour avec un jour sans de Hong San Soo

Dans une rencontre, on se demande toujours ce qui se serait passé si on avait répondu une phrase plutôt qu’une autre, si on avait osé attrapé sa main ou si on disait exactement ce qu’on pense. Les différences sont ici délicates et subtiles et pourtant profondes. Loin d’un Resnais dans Smoking, No smoking qui décline une histoire en plusieurs scénarii possibles, Hong Sang Soo s’intéresse davantage aux menus détails, à un trouble passager, à une remarque franche. Les personnages évoluent en fonction de l’autre, de ce qu’ils se donnent à voir. Quand dans la deuxième version, le cinéaste Ham Cheonsoo dit franchement ce qu’il pense de sa peinture à Yoon Heejeong, elle est un peu vexée mais c’est aussi cette franchise qui lui permet de lui faire confiance et de se livrer davantage, alors que dans la première version, ils restent tous deux dans un jeu de séduction où chacun veut plaire à l’autre en balayant les questions embarrassantes.

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« Chacun fait ce qu’il peut dans la vie »

Dans une scène hilarante, Ham Cheonsoo complètement saoul se déshabille devant les amies de Yoon Heejeong. Il peut difficilement expliquer ce geste quand il retrouve un peu ses esprits mais avoue avec philosophie que chacun fait juste ce qu’il peut, rien de plus. Pas la peine de culpabiliser ou de vouloir revenir en arrière. L’histoire peut changer au gré de nos gestes mais c’est aussi ce hasard de nous mêmes qui nous rend terriblement humains. Hong Sang Soo a d’ailleurs un rapport au temps très déculpabilisant, ses personnages, souvent en exil ou de passage dans une autre ville, passent leur temps à flâner, rêvasser, boire, fumer et se promener.

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Les variations de Hong Sang Soo ne sont plus simplement celles du langage du corps ou des personnages mais une réelle mise en abyme de l’acte créateur et de ses infinis possibles. Que choisit on de raconter, de montrer, de couper, de prolonger ? Une même histoire peut être racontée de bien des façons et cela semble être un joli pied de nez à ceux qui accusent HSS de refaire en boucle le même film.

Rien de plus faux quand on voit avec quel génie il se renouvelle à l’instar d’un Rohmer pour nous raconter un homme, une femme, une rencontre, ses balbutiements, ses rêveries, la création et plus encore. Et cela c’est sans limite, désolée pour les réfractaires au cinéma de Hong Sang Soo (découvrir à ce propos l’hilarant détournement de La chute sur le cinéma de HSS).

Personnellement je ressens un tel bien être dans son cinéma que j’espère qu’il continuera longtemps à interroger la magie de la rencontre en fumant des cigarettes et en buvant du soju.

AU-DELA DES MONTAGNES ou la chronique d’une vie annoncée

Fenyang, 1999. Tao est une jeune fille joyeuse et insouciante courtisée par deux de ses amis. L’un travaille dans une mine de charbon, l’autre est gérant fortuné d’une station service. Entre les deux son coeur balance. Au-delà des montagnes raconte sur trois décennies, la vie de Tao, Liangzi et Zang, leurs choix, leurs rêves, le temps qui passe, l’amour qui les traverse, les illusions et désillusions. Une fresque d’une force inoubliable par le génial Jia Zhang-ke.

Le film démarre par une scène de danse énergique, vivante, légère, (Le Go west des Pet shop boys) qui ressemble à l’insouciante virée des trois personnages à bord de l’américaine rouge de Zang. Tao, Lingzi et Zang chantent, se titillent, vacillent. Pourtant rien à voir avec Jules et Jim, Zang et Liangzi ne sont pas amis et Tao (magnifique Zhao Tao) doit choisir entre deux hommes que tout oppose. L’un est ambitieux et n’hésite pas à éliminer tout ce qui le gêne sur sa route quand l’autre n’est que douceur et résignation. Tao finit par choisir Zang et se marie avec lui. Liangzi meurtri, quitte la province avant leur mariage. Peu après, Tao donne naissance à un petit garçon que Zang prénomme Dollar comme tous ceux qu’il promet de gagner pour lui.

2014. Tao vit seule. Elle a divorcé de son milliardaire de mari qui a même réussi à avoir la garde de leur fils. Liangzi, très malade, rentre à Fenyang avec sa femme et son fils pour tenter de rassembler de l’argent pour ses soins. Il retrouve Tao après toutes ses années pour un tête à tête entre bienveillance et amertume. Rien ne peut rattraper le temps perdu.

2025. Dollar vit avec son père en Australie. Il se cherche dans cette vie loin de tout sens et trouve un refuge dans une relation avec sa professeur qui l’incite à retrouver sa mère. Jia Zhang-ke le peintre de la contemporanéité excelle dans cette partie au temps futur, aux couleurs transparentes, comme un calque d’un temps passé où tout se rejoue sans fin.

Au-delà des montagnes raconte le désenchantement, la résignation, l’inéluctable et cruel temps qui passe, le chaos de la vie. Ce mélodrame puissant a d’universel son questionnement sur nos choix. L’insouciance de nos vingt ans est vite balayée par nos erreurs de jeunesse et nous rattrape à chaque instant. Tao a perdu sa candeur, son mari et son fils à qui elle ne peut offrir le même niveau de vie que son père. Tout ce qu’elle peut lui offrir ce sont ses clés de maison comme la seule preuve de son amour. Le film de Jia Zhang-ke est parcouru de signaux poétiques qui semblent annoncer la suite logique : le crash d’un avion sous le regard impuissant de Tao ou un tigre en cage. Le cinéaste ponctue son film d’images vidéo floues de foule, comme une tentative vaine de mise au point.

Tao aurait-elle été plus heureuse avec Liangzi, telle n’est pas la question. Jia Zhang-ke s’intéresse  à nouveau davantage à la question humaine et au déterminisme dans une Chine en plein bouleversement, en plein libéralisme destructeur. Ses films sont le pendant de l’essor chinois, nécessaires et dérangeants, noirs et pourtant terriblement vivants.

Au-delà des montagnes est assurément le plus grand film de cette fin d’année 2015.

PAUL VECCHIALI, L’AMOUR A MORT

Demain a lieu une rencontre chez Potemkine avec le « maestro» Paul Vecchiali. Ce qui m’a donné envie de voir ou revoir quelques uns de ses films durant cette semaine encore morose. Je connais Vecchiali depuis toujours, de nom, comme on connaît certains peintres sans connaître réellement leur œuvre. J’avais vu Les larmes du sida, un des dix courts métrages de la série  L’amour est à réinventer. Je travaillais à l’époque à Little Bear qui produisait la série mais n’ai pas souvenir de l’avoir rencontré à ce moment-là, à l’instar de son ami et ancien assistant, l’adorable Jean-Claude Guiguet. Je n’ai découvert son oeuvre – ou du moins une partie, Vecchiali étant l’auteur d’une cinquantaine de films – que bien plus tard. A 85 ans, il vient de terminer son prochain film, Le cancre, avec à l’affiche Catherine Deneuve, Pascal Cervo et lui-même. Une belle rencontre en perspective.

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Difficile de définir en quelques mots le cinéma de Paul Vecchiali. Cet admirateur de Danielle Darrieux travaille comme il vit, raconte comme il respire, change de rôle, devient acteur, narrateur puis filmeur ou tout à la fois. Dans son dernier film, Nuits blanches sur la jetée, il campe le rôle du vieux conteur qui introduit l’histoire de Feodor et Natacha. Une façon d’annoncer le cinéma dans la vie, de transcender poétiquement son récit, d’ouvrir un champ des possibles. Il aime bien mêler les histoires, les genres, et même parfois théâtraliser comme le générique du Café des Jules qui vient soulager le spectateur de la tension de la scène finale. Est-ce pour signifier que cela reste du cinéma, que ce n’est pas la vraie vie ? Il s’intéresse pourtant toujours à des thèmes très réels comme la mort, le sida, la sexualité, la prostitution, et l’amour bien sûr, jamais loin de la mort. Ce qui caractérise son cinéma au fond, c’est peut être cette citation de Camus en exergue de Femmes femmes : « Oui croyez-moi, pour vivre dans la vérité, jouez la comédie ».

Jouissons sans entraves

Dans le cinéma de Vecchiali, on baise (à deux, à plusieurs, entre hommes, entre femmes), on se bagarre, on se tue, on boit (beaucoup), on rit, on chante (les chansons que compose Vecchiali), on danse, on vit. Vecchiali aiment les grandes tablées, la fête, les bars, les lieux qui rassemblent. Lui, dont Truffaut disait qu’il était le seul héritier de Renoir, qualifie son cinéma comme un cinéma de recherche. Chez lui tout est réinventer, pas seulement l’amour, son thème majeur. La comparaison à Renoir se justifie peut être aussi dans son talent à dresser un portrait générationnel et sociétal et malgré tout atemporel et universel. Tout le monde est représenté dans les films de Vecchiali, les riches les pauvres, les assassins, les putes, les cafetiers, les paumés, les homos, les hétéros, les bi, les pervers. Il s’intéresse à tous les travers, élimine les apriori, bouscule la morale bien pensante, titille nos perversions.

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La belle équipe

Dans le cinéma de Vecchiali, les femmes sont souvent « vieilles » et délaissées, pleines de désir, et ça tombe bien car il y a toujours des hommes pour les aimer éperdument, entièrement (Corps à cœur). Vecchiali aime grossir les traits, ou plutôt aime les personnages entiers, vivants, sans fadeur. Les femmes sont très maquillées, rient, pleurent, crient,  plus qu’ailleurs. Elles sont aussi simplement plus femmes dans leur quintessence. Parfois elles gardent leurs vrais prénoms ou s’appellent Rose. Les hommes, quant à eux, jouent aux durs, roulent un peu des mécaniques, se reniflent, se battent ou s’enfilent. Malgré ces traits tantôt grossiers tantôt subtils, ces hommes et ces femmes ont en commun d’aimer la vie, être ensemble, se souder les coudes, comme on le fait dans une équipe. S’il y en a un qui connait l’esprit d’équipe, c’est bien Vecchiali, aussi fidèle en amitié qu’avec ses équipes de tournage. Il travailla trente ans avec son chef opérateur Georges Strouvé et réunit autour de lui une vraie famille d’acteurs (Hélène Surgères, Patrick Raynal, Jacques Nolot…).

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L’amour à mort

Dans le cinéma de Vecchiali, ca parle d’amour, de mort, de vieillesse, de fatalité, d’amour passion, d’amour adultère, d’amour tarifé. Et de maladie. Du sida bien sûr (nous sommes en plein dans les années sida et Vecchiali perdra plusieurs de ses proches notamment son grand ami, Jacques Demy), du cancer aussi (sujet de son prochain film). Car on meurt beaucoup chez Vecchiali. D’un coup de couteau (Rosa la rose), d’une maladie, d’une balle en pleine tête. Vecchiali semble nous dire qu’au cinéma aussi, la mort est inéluctable. Il y a du romantisme dans ses films, dans l’idée que l’amour est plus fort que tout, plus fort que la mort qui rôde tel un fantôme, car rien ni personne ne peut nous enlever nos rêves d’amours. Pas même la mort.

« Je me lave je me rase et je divorce »

Dans le cinéma de Vecchiali, l’amour nait là où on ne l’attend pas, nous bouscule, nous surprend, nous met en danger et ne nous fait pas reculer. Il contourne tous les tabous, les amours vaines. Ainsi une femme peut tomber amoureuse de son étrangleur (L’étrangleur), ou un garagiste d’une vieille comédienne (Corps à coeur), une prostituée de son client (Rosa la rose), un homme d’un autre homme séducteur invétéré ou encore, une fille de son père (Once more, on pense évidemment à l’ami Demy). Même l’un des « Jules », en pleine déchéance, veut croire à une renaissance de l’amour et clame à qui veut l’entendre « Je me lave je me rase et je divorce ».

Dans ses films, on ne compte plus les scènes ou les dialogues mythiques (Femmes femmes en regorge).

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Entre tragédie grecque, comédie loufoque ou mélodrame populaire, le cinéma de Vecchiali demeure indéfinissable, justement en ce qu’il ressemble à la vie. La vérité est peut être là, au coeur de cette comédie humaine que sont les films de ce libre penseur, jamais las de sonder les affres de nos âmes.

A la vie à la mort, on vous aime Monsieur Vecchiali !

 

DE L’HERMINE ET DES HOMMES

Pour ses retrouvailles avec Fabrice Lucchini, Christian Vincent a choisi comme décor une cour d’assise avec un Lucchini en juge redoutable et pourtant troublé par la présence d’une femme parmi les jurés. L’Hermine parle de justice, d’amour, de quête de vérité mais avant tout d’humanité. Christian Vincent raconte les hommes et les femmes dans un moment particulier qu’est celui d’un procès d’assise et la jolie surprise de ce film est d’aller bien au-delà de cette histoire d’amour platonique en suivant un procès parmi d’autres révélant les failles des êtres et ce qui nous fait Homme : le doute. Un film juste, beau, fort avec un Lucchini tout en sobriété dans un de ses plus beaux rôles.

Michel Racine est un juge mal aimé. De sa femme qui l’a congédié de la maison familiale, de ses collègues qui lui inventent des aventures glauques, de ses accusés qui craignent une peine à deux chiffres (c’est d’ailleurs son surnom, « le juge à deux chiffres »). Seule son assistante semble plus clémente à son égard. Il faut dire qu’il n’est pas très aimable, n’aime pas perdre du temps à écouter les doléances de chacun et en plus ce matin-là, il est grippé et vient de passer la nuit à chercher une pharmacie de garde pour soulager sa douleur. Alors quand il arrive à la cour de Saint Omer en ce début de semaine alors que démarre le procès d’un type accusé d’infanticide, il ne faut pas l’emmerder.
Le protocole s’installe, le juge Racine enveloppé dans son costume d’hermine inspire un bon coup, sonne avant de faire son entrée, le greffier annonce son arrivée telle celle d’un roi dans sa cour, chacun prend place, et le procès démarre. Le juge appelle les jurés à le rejoindre plongeant sa main au hasard pour tirer des noms. Ditte Lorensen-Cotteret. Ce nom-là va ébranler le juge déjà fébrile. Ditte est médecin à Lille et l’avait soigné pendant des semaines suite à une grave opération. Il en était tombé éperdument amoureux et de la revoir à ses côtés le remue.  Mais si cet amour resté sans réponse est touchant (émouvante Sidse Babett Knudsen), ce qui l’est davantage c’est la capacité des êtres à continuer à avancer, jouer leur rôle, exercer leur métier, tout en acceptant le changement qui s’opère en eux, en l’intégrant, et même en le transformant. Le juge tant redouté peut ainsi devenir plus humain, plus faillible et c’est tant mieux. Car l’amour comme la justice n’a pas de vérité. On peut la chercher, la sonder, parfois même la trouver, mais il faut accepter que certains éléments nous échappent et ne pas juger trop vite. En ce sens le parallèle avec le procès est très malin car rien de plus facilement condamnable et inacceptable qu’un infanticide. Et pourtant tout ce que Christian Vincent filme ce sont bien nos propres doutes ce qu’il se passe au moment où nous devenons spectateurs témoins d’un procès et mis à la place de ces jurés qui doivent trancher. On s’interroge sur la culpabilité de ce père qui nie avoir tué sa fille, on se demande si les silences ou les regards perdus de la mère ne feraient pas d’elle la coupable, on se demande aussi qui est cet étrange juré silencieux qui porte des rangers comme le meurtrier présumé.

Christian Vincent sait tout de suite peindre les contours de ses personnages, planter le décor et donner à chacun sa place d’homme au milieu de ce spectacle. Car oui il s’agit presque d’un spectacle à en croire la remarque de la fille de Ditte. Un spectacle authentique en temps réel avec des gueules cassées, des histoires sordides, des souffrances, des échecs, des espoirs aussi. Une sorte de performance où chacun jouerait son propre rôle.
Il ne laisse rien de côté et nous plonge dans le vrai tout en dressant le portrait d’une vérité qui n’existe pas. Il met ainsi en abyme l’idée même de l’absence de vérité objective. Seule existe la vérité (ou l’histoire) qu’on se raconte, qu’on interroge, sur laquelle on débat ou on s’oppose. Tout comme celle d’un film finalement. Le spectateur est libre ou non d’y adhérer, d’être embarqué, révolté, touché.  Le film suit les étapes du procès de façon quasi documentaire (les pros de la justice ne seront surement pas d’accord avec cette vérité-là mais on n’est loin du cliché de la justice peint dans certains films où grâce aux ellipses on ne vit que les moments forts, les plaidoiries, les verdicts, les sentences) tout en décidant de n’en garder que certains bouts et même d’éliminer les moments clés les plaçant dans un hors champs qui prolonge l’instant de ce film. Dans L’hermine, on vit aussi les temps morts, les pauses, les explications protocolaires, l’attente, les rencontres des jurés au café, les blagues de mauvais goûts pour décompresser d’un procès lourd, les coups de fil-pause clope des avocats de la défense, les prises d’aspirine pour calmer la fièvre, les discussions des jurés qui cherchent à mieux se connaitre, à mieux comprendre les ressorts d’un procès. Comme autant de morceaux choisis.

C’est dans cet équilibre fragile que Christian Vincent nous rattache, dans cet entremêlement entre la vie et la cour, où les frontières sont minces. Il nous rappelle ainsi une belle évidence : derrière ce grand principe de Justice, se cachent des hommes et des femmes. Juste ça. En ce moment, c’est déjà beaucoup.

Peace, love … but fuck them !

Difficile d’écrire en ce moment. Difficile de travailler, difficile de penser à autre chose, difficile de regarder des films l’air de rien sans vérifier toutes les cinq minutes les dernières infos sur Twitter ou sur les sites d’informations. Ca va revenir bien sûr, c’est comme le vélo, ça ne se perd pas. Mais c’est dur.

Je pense à tous ceux qui s’activent depuis vendredi, à nos politiciens, aux forces de l’ordre, au corps médical, aux spécialistes qui courent d’un plateau télé à une radio, aux journalistes, tous mobilisés pour apporter des réponses, rassurer, informer, analyser, débattre, soigner, déclarer la guerre. Je pense aussi à tous les autres, aux commerçants qui rouvrent boutique, aux conducteurs de métro, aux restaurateurs, aux coiffeurs, aux enseignants, à tout le monde en fait qui continue de vivre, de travailler quand moi je n’arrivais à rien ces derniers jours. Complètement down. Parce qu’avant tout je pensais à tous ces visages que je n’arrivais pas à quitter des yeux dans la nuit d’effroi de vendredi. Je regardais défiler ces inconnu(e)s qui étaient recherchés, je lisais leur prénom, je pensais à leurs familles, à l’attente insoutenable, l’inquiétude indicible entremêlée d’espoir. La suite on la connait, les disparus ont été identifiés, certains morts d’autres blessés. Un cauchemar. Je me suis souvent dit que l’une des pires morts doit être celle qui est du fait d’un gros con à qui on n’a rien demandé. Comme mourir renversé par un abruti de chauffard complètement bourré au volant de sa voiture ou tuée par un chasseur qui se serait trompé de cible ou encore assassiné par un pauvre type dérangé. En fait ce qui est inacceptable c’est de ne pas trouver du sens. Nous les humains, on aime bien ça le sens. Alors mourir pour rien parce qu’une bande de malades mentaux a décidé de remonter le temps et partir en croisade contre des pervers occidentaux de 2015, forcément ça fout les boules. Surtout qu’ils n’ont toujours pas capté que l’autre truc qu’on aime bien, c’est jouir de la vie. Jouir tout court aussi. Et que ça, c’est immuable, ça fonctionne comme ça depuis la nuit des temps et partout sur notre petite planète. Ca s’appelle la vie.

Du coup depuis vendredi je ressens comme un gros besoin de rester en lien avec mes pairs, sur les réseaux sociaux, dans les cafés, au téléphone, place de la république. Sentir qu’on est de la même espèce, qu’on partage les mêmes envies, Et pour rester connecté rien de tel que les réseaux sociaux . Alors bien sûr, on se retrouve à voir passer les mêmes posts partagés des dizaines de fois, à découvrir des tweets nauséabonds, puis des messages tout plein d’amour de certains rescapés, à lire des portraits de héros, à se demander comment on survit à un truc pareil quand en plus on a perdu sa femme dans cet absurde massacre. Et juste après on se dit aussi qu’il y a plein d’autres catastrophes, et même certaines dont tout le monde se fout, que c’est étrange d’ailleurs ce truc de distance qui hiérarchise nos émotions, à moins que ce ne soit le traitement médiatique ? On se demande si ce n’est pas un peu cucu aussi cet élan de solidarité, pas un truc pour cacher la misère. On se demande lequel a raison, celui qui veut faire la guerre ou celui qui explique que c’est bien plus compliqué. Et puis on se raccroche à nouveau à tous ces beaux témoignages de vie et d’amour, ces coups de gueules des jouisseurs que nous sommes, on se dit que tout ça est surtout bien plus simpliste voire binaire que la réalité du problème mais que bon tant pis, parce que l’amour, la solidarité, la fraternité, la liberté, sont des valeurs tellement fondamentales que ça fait du bien par où ça passe. Bien sûr qu’il faudrait changer plein de choses dans notre société, dans notre politique étrangère, dans notre système éducatif, dans nos relations commerciales avec certains pays fondamentalistes. On se dit qu’il y a vraiment plein de choses à faire pour changer le monde. Mais là pour le moment, laissons-nous encore un peu le temps de pleurer, rire et pleurer encore, danser, boire et chanter, parler, aimer. Parce que ça, c’est vraiment simple*.

Parmi toutes les vidéos, les messages, les témoignages que j’ai pu voir passer ces derniers jours, celle qui m’a redonné la patate, c’est celle de John Oliver. Je sais c’est idiot, c’est bourré de clichés sur la culture française mais 1) ca fait du bien ces « fucking » insultes sans bip, 2) c’est vrai que la culture nous sauve et nous sauvera toujours tout comme l’éducation, 3) c’est forcément touchant de se sentir appartenir à une communauté aimée, honorée et respectée.

*Comme quoi ils sont vraiment trop cons ces terroristes

Mon roi, hypnotique et carthartique

Le dernier film de Maiwenn, Mon roi, est encore un film où je suis allée à reculons à force d’entendre et de lire combien c’était un film hystérique et gesticulant. Je suis ressortie comme une reine qui venait de trouver son roi. Un grand film sur la passion amoureuse qui apparemment ne fait l’unanimité que chez les femmes. Ce qui relance le débat des différences hommes-femmes. Et de la question du regard.

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Un paysage de montagne infiniment blanc, presque oppressant. Une femme, Tony (Emmanuelle Bercot), le regard déterminé s’élance avant de dévaler la pente comme si elle se jetait dans le vide. Résultat : une chute, rupture des ligaments croisés, genou en compote, et une longue rééducation dans un centre de Biarritz. La psychologue qui la suit lui suggère une piste de réflexion. Un accident n’est jamais anodin ni le fruit du hasard. Pourquoi a t-elle croisé ses skis ce jour-là ? Pourquoi s’est-elle blessée au genou ? Elle souligne que le genou c’est un peu le « je/nous ». On dirait du Jacques Salomé.
Tony apprend à remarcher et se rappelle sa rencontre avec Giorgio. Commence alors l’autopsie de leur relation.

Tony rencontre Giorgio (Vincent Cassel) dans un bar en fin de soirée. Elle trempe sa main dans un seau à glace et lui envoie des gouttelettes au visage en lui demandant s’il la reconnait. Bien sûr qu’il la reconnait, il ne se souvient plus d’où mais l’important c’est de se rappeler son visage, non ? Peut être aurait-elle déjà du se rendre compte à ce moment-là qu’il était grande gueule et que c’était le roi des connards. D’ailleurs ne le lui avoue-t-il pas dès la première nuit comme il lui avoue tout de suite qu’il l’aime, de façon immédiate ? Car Giorgio est du genre entier, à aimer totalement et désaimer en un clin d’oeil. Une sincérité fulgurante mais qui s’efface aussitôt.  De ces hommes qui nous rappellent que l’amour est grand, irrationnel et indomptable. Pourtant très vite, Tony va découvrir que Giorgio lui ment. Pas par méchanceté, mais parce qu’il ne sait pas faire autrement que s’entourer de jolies filles, satisfaire ses addictions et découcher. Le réveil est difficile pour Tony, déjà enceinte de lui, elle qui aura attendu longtemps de faire un enfant pour justement ne pas se tromper. D’ailleurs Giorgio lui dit plein de bon sens qu’elle l’a connu comme ça, aimé pour ça et détesté pour les mêmes raisons. Quitte-t-on vraiment quelqu’un pour ce qui nous a plu au départ ? Sûrement un peu. Mon roi questionne aussi sur combien on se ment d’abord à soi même.

De loin on pourrait facilement se demander pourquoi Tony s’obstine à rester avec un homme qui l’aime bien mal – le frère de Tony, Solal (formidable Louis Garrel, léger, drôle, bienveillant) joue d’ailleurs ce rôle tampon de spectateur extérieur. De loin seulement car le talent de Maiwenn est bien de nous embarquer au coeur même de leur histoire. Sa caméra est fluide et suit les personnages à la volée dans des (dé)cadrages serrés. On les suit pas à pas, dans l’instantanéité du plan, dans l’espace qu’ils occupent, on partage leur euphorie comme leur souffrance, on virevolte du tragique au comique. Maiwenn avait déjà largement utilisé ce procédé très « cinéma vérité » dans Polisse où elle poussait ses acteurs à ne plus jouer, à être, confondant ainsi la vie et la fiction de façon vertigineuse pour eux comme pour nous. Ca passe ou ça casse. Ici on sent qu’elle pousse son procédé encore plus loin, aucun retranchement possible. Emmanuelle Bercot n’en est que plus émouvante et Vincent Cassel plus hypnotique. Pourtant le film fait débat et certains critiques (masculins surtout faut bien le dire) semblent trouver le film « hystérique ».
Personnellement j’ai envie de dire « un peu court jeune homme ! ». Car avouons-le, si Cassel joue le roi des connards, il n’en est pas moins irrésistible. Ce qui ne veut pas dire que nous les femmes aimons les connards. Non, en fait ce qu’on aime c’est qu’un homme soit capable de s’arrêter net pour nous demander de lui faire un enfant, nous fasse rire, nous bouscule, nous surprenne à chaque instant. Si en plus il a le charme et le sourire de Vincent Cassel, franchement que celle qui résiste lève la main.

Alors bien sûr il y a du pathétique dans cette obstination à ne pas renoncer à un amour condamné (et condamnable) et on pense aux grands romans du 19ème où l’heroine allait jusqu’à se laisser mourir d’amour. Tony, elle, est bien une héroine moderne, elle refuse de subir,  continue d’avancer, de se battre même si elle a du mal à oublier Giorgio.

L’amour est parfois aussi irréversible qu’incompatible mais continue d’exister au-delà de tout possible. Avec Mon roi, Maiwenn nous raconte une simple histoire d’amour, unique et universelle, qui touche aux émotions primaires. Rien d’hystérique là dedans.

 

LES DEUX AMIS, un conte atemporel

Avec son premier long métrage, Les deux amis, Louis Garrel nous raconte un « trouple » moderne entre amitié faillible, amour impossible, trahison inéluctable et Désenchantement clownesque.

Dans la famille Garrel je demande le fils. Louis, le beau Louis que l’on découvrit tout jeune dans Les innocents de Bertolucci puis dans Les amants réguliers de son père, Philippe. Deux films sur mai 68 qui à défaut d’annoncer une révolution en marche, dévoilaient un jeune talent à la beauté singulière entre romantisme et tourment contemporain dans la lignée d’un Jean-Pierre Léaud (qui n’est autre que son parrain). Depuis on ne le présente plus, il est devenu une icone du cinéma français d’auteur se baladant chez Honoré (souvent), Doillon, Dolan, Bonello, Valeria Bruni-Tedeschi (son ex-compagne), Brigitte Sy (sa mère) et bien sûr chez Philippe Garrel.

Le cinéma de papa

Il y a des familles de cinéma qu’on aime tout particulièrement. Parce qu’elles nous sont familières d’emblée, évoquent un cinéma qu’on aime, nous convient à leur table d’un film à l’autre et tissent des liens dans nos vies qui nous (r)attachent et nous relient. En ce qui me concerne, la famille Garrel en fait partie. J’ai découvert le père Philippe quand j’allais visionner des films à ce qui s’appelait encore la Vidéotheque de Paris, entre deux séances du Quartier latin. Le premier film que je découvris fut J’entends plus la guitare. Puis ce fut Les baisers de secours  (déjà avec Louis enfant), La cicatrice intérieure, La naissance de l’amour, autant de titres à la poésie parfaite et révélateurs d’un cinéma intimiste dans lesquels on était heureux de croiser Lou Castel, Yann Collette, Brigitte Sy, Jean Pierre Léaud, Benoit Régent et le regretté Maurice Garrel (dans la famille Garrel, le grand père donc).
Louis Garrel est le fruit de cette génération underground qui a vécu les années 60, Nico (qui fut la compagne de Philippe) et les Velvet, mai 68, à l’aube de la Nouvelle vague et d’un cinéma plus expérimental et plus artisanal, comme le montre le dernier film de Philippe Garrel, L’ombre des femmes.

On pourrait lui opposer le privilège de sa naissance, car le petit Louis est tombé vite dans la marmite du cinéma d’auteur, mais ce qui émeut dans son film c’est bien sa façon de vouloir rendre hommage à cet héritage-là tout en s’en affranchissant (parfois maladroitement) et en affirmant ses différences. Vendredi dernier à la conférence de presse lilloise, il affirmait se référer autant à du cartoon, qu’à Michel Blanc ou Cassavetes. Ca en agace certains. Moi, ça me touche. Comme me touche son film dans sa velleité à trop vouloir raconter. Il y a quelque chose de très juvénile dans son film, de presque indigeste par moment, mais toujours plein de vivacité et de débordements.

« Leur seul but, c’est d’être aimé »

Difficile de résumer Les deux amis, tant les personnages courent tous dans tous les sens et nous perdent parfois un peu. Les deux amis peint la rencontre de trois jolis losers sans but ni ambition précise. Clément (Vincent Macaigne), figurant de cinéma est tombé fou amoureux de Mona (Golshifteh Farahani) qui travaille dans une sandwicherie à la gare du nord. Clément ne comprend pas que Mona le repousse et lui refuse une soirée. Mais ce qu’il ignore c’est que Mona est en semi-liberté et doit rentrer le soir en prison.  Quand Abel (Louis Garrel), le meilleur ami de Clément s’en mêle, le chassé croisé ressemble de loin à la course de Jules et Jim le long de la voie ferrée. De loin seulement, car dans ce film, si l’on n’ignore pas les références de Garrel (fils), on doute un peu de l’authenticité des caractères. A trop vouloir s’échapper et enchainer les actions, il s’éparpille et nous égare. C’est en effet dans les scènes les plus lentes, qu’il nous raccroche à nouveau. Le film fait donc yoyo entre de très beaux moments (la scène de danse de Mona dans le bar, le dialogue entre Clément et Abel dans la chambre d’hôtel où ils réalisent que leur amitié est dépourvue de sens) et des moments presque inutiles comme la scène initiale où Abel est entourée de deux prostituées asiatiques. Garrel multiplie les informations sur ses personnages semblant oublier que la simple évocation est souvent plus efficace. Pourtant il revendique la référence au clown (et à Pierre Etaix) qui aurait du le mettre sur cette voie plus allusive.

Louis Garrel s’est donné un rôle central non emprunt d’auto-dérision où il campe un écrivain raté assez égoiste et dont l’amitié envers Clément s’avère plutôt vaine. C’est d’ailleurs dans cette interrogation sur l’amitié que le film est le plus intéressant. Clément et Abel sont amis pour échapper à leurs solitudes et faire face à la vie main dans la main. A deux c’est plus facile. Mais sont-ils vraiment bienveillants l’un pour l’autre ? Clément voit Abel comme un modèle, un ami solide, capable de l’aider et le réconforter avant de réaliser qu’Abel ne fait que l’enfoncer dans sa fragilité et profite de sa vulnérabilité pour apparaitre fort. Leur rapport de force s’inverse dans un registre tragi-comique laissant place aux scènes burlesques de l’hôtel aux dialogues enlevés (le film est co-écrit avec l’excellent Christophe Honoré). Abel et Clément ne sont plus amis, ainsi en a décidé Clément. La différence ? « C’est que là, je ne te paie plus ton coup à boire ! ».
L’amitié n’est finalement pas très éloignée de l’amour, on y projette nos propres désirs, nos propres envies entre mise à nu et faux semblants et avant tout on répond à notre inexorable besoin d’être aimé.

Le charme de Louis Garrel et de son film réside dans l’atemporalité de son sujet comme de ses personnages. On sent qu’il est bercé entre l’héritage d’une génération révolue et celui d’une nouvelle génération. Christophe Honoré l’avait bien compris en le choisissant pour incarner Nemours dans son adaptation moderne de La princesse de Clèves, La belle personne.

Louis Garrel n’est pas un coureur de fond, il accélère pour mieux ralentir et son film me fait penser à mon ami Carel qui, en pleine embrouille avec un type du genre agressif, après une courte hésitation, lui avait écrasé sa glace en plein visage, m’avait attrapé la main et s’était mis à courir, m’embarquant dans sa fuite. Les deux amis c’est un peu un cornet de glace en pleine face.

CAPRICE A TROIS

Avec Caprice, Emmanuel Mouret revient vers un cinéma bien à lui, entre vaudeville, mélancolie, amitié amoureuse et les possibles qui toujours titillent.

 

Clément est instituteur à Paris et ne semble pas être tellement acteur de sa vie. Les rencontres lui tombent sur le coin du nez comme à d’autres certaines apparitions ou présages. Les femmes s’adressent à lui naturellement, voyant en lui une forme de bienveillance, de douceur naive, de maladresse touchante  et de bonté naturelle.  Il fait naitre chez les femmes des sentiments qui le dépasse. Même quand il entame une relation digne d’un conte de fée avec Alicia, l’actrice de ses rêves, Clément ne semble pas croire à ce qu’il vit. La jeune Caprice (Anais Demoustier) croise par hasard son chemin à plusieurs reprises dans un Paris devenu tout petit et vient le déranger dans sa vie devenue parfaite, à l’image de sa femme célèbre et leur belle maison dans le 7ème arrondissement nouvellement investie. Car Caprice ne veut pas accepter qu’il ne l’aime pas comme elle l’aime. Alors elle revient vers lui au moindre prétexte, devient sa maitresse une nuit malgré lui, puis son infirmère quand il est plâtré. Elle en est presque agaçante, mais tout autant que lui qui ne sait jamais rien refuser à force de vouloir épargner tout le monde. Le film part alors dans une direction bien moins légère que le badinage auquel Mouret nous a habitué, il interroge sur l’incompatibilité du désir et de l’amour quand l’amour est porté aux nues, sur ce qu’on est capable de recevoir et de sacrifier, sur l’amour pur qui fait perdre la raison. Ce conte moral aux accents rohmériens (et oui, on ne peut s’empêcher à nouveau la comparaison tant elle est évidente), au delà de l’histoire (universelle) d’un homme entre deux femmes, devient un conte initiatique, celui d’un homme qui se réalise à travers l’amour de ces deux femmes. Et c’est bien là que le film nous touche car il s’agit aussi d’un homme entre deux âges, attiré par la jeunesse fougueuse de l’une et la rassurante sagesse de l’autre. Ce n’est que dans cet équilibre fragile que Clément trouvera son chemin et écrira sa pièce de théâtre, tel un funambule entre deux eaux.

On devine qu’Emmanuel Mouret s’est amusé en s’offrant ce rôle de séducteur irresistiblement passif à la manière d’un personnage burlesque qui se retrouve héros malgré lui.  Et on a envie de dire à tous les détracteurs de Mouret et de son jeu singulier, de se retourner du côté de la liberté, la sienne, parce qu’elle est bien jolie quand même.

RETROSPECTIVE PAUL VECCHIALI : le dernier libre penseur

Alors que son dernier film Nuits blanches sur la jetée, vient de sortir en salles, Paul Vecchiali est (enfin) à l’honneur avec une rétrospective de huit de ses films initiée par l’indispensable Shellac. Une belle occasion pour (re)découvrir cet immense cinéaste trop méconnu, auteur d’une cinquantaine de films, et de se précipiter en salles (parisiennes) pour les voir en grand écran. A 84 ans, Paul Vecchiali a toujours réalisé ses films dans un esprit de liberté, notamment en créant sa maison de production Diagonale en 1976. Héritier de Bresson et d’Ophüls,  il reste le dernier « franc-tireur du cinéma français » comme le surnomme Shellac. Retour sur deux de ses films, Corps à coeur et le tout récent Nuits blanches sur la jetée.

 

Corps à coeur (1979)

Pierre est garagiste au Kremlin bicêtre. Un soir à la Sainte Chapelle où se joue le Requiem de Fauré, Pierre tombe fou amoureux de Jeanne (qu’il renomme Michèle quand elle devient dure avec lui), une pharmacienne de 15 ans son ainée. Mais Jeanne se refuse à lui, ne croyant plus à l’amour. Elle le trouve drôle et entier mais ne succombe pas comme toutes les autres femmes à son charme. Pierre s’obstine jusqu’à vivre dans sa voiture garée devant chez elle, ce qui ne manque pas de faire sourire les passants. Son désespoir n’a d’égal que la force de son amour incompréhensible et insurmontable. Il finit par abdiquer et rend visite à une femme qu’il a jadis aimée et qui le comprendra mieux que quiconque, elle qui l’aima un jour passionnément. A son retour,  Jeanne lui annonce qu’il ne lui reste que trois mois à vivre et lui propose de les passer ensemble. Ils partent dans une maison dans le sud et vivent leur amour à rebours librement. Pierre est persuadé que son amour sera plus fort que la mort.

Drame amoureux, tragédie passionnelle qui caresse la mort à chaque instant, Corps à coeur est aussi un hymne au cinéma classique et à la musique de Fauré. Les images nous hantent comme Pierre est hanté par Jeanne. Elle apparait dans son imaginaire sourire aux lèvres, ses mots résonnant comme une sentence cruelle. Les voisins et collègues forment le choeur de cette tragédie dans la ruelle où habite et travaille Pierre. Ensemble ils commèrent, sermonnent, soupçonnent, chantent, boivent, s’aiment et se déchirent. On pense alors à son ami Demy, et à Truffaut aussi. On se dit que l’amour fou existe, il s’invente et jaillit avant de mourir brutalement, car inéluctablement et comme la vie, il a une fin. Corps à coeur nous fait parfois sourire, souvent nous remue, et finit par nous renverser. Une tragédie inoubliable.

 

Nuits blanches sur la jetée (2015)

Un homme et une femme se rencontrent sur une jetée, telles deux âmes errantes plongées dans l’obscurité de la nuit. Elle (Natacha) attend le retour de l’homme qu’elle aime. Lui (Fédor) n’attend rien, n’attend qu’elle. Ils se parlent comme une évidence, dans une langue très littéraire, presque oubliée, presque irréelle. Pourtant ils se disent des choses simples comme deux êtres qui s’apprivoisent. Ils se confient, se relient l’un à l’autre par leurs petits morceaux de vie, pour se comprendre, se rapprocher mais ne pas s’aimer tout de suite. Natacha lui demande de ne pas tomber amoureux d’elle mais sait que déjà ils s’aiment de cet amour inventé par les mots, par l’histoire qu’on se fabrique à travers ce que l’autre nous donne à voir. C’est là toute la beauté vulnérable d’une rencontre nouvelle où l’on tremble de se découvrir des affinités, des différends, on se raccroche à chaque mot pour continuer de réinventer un amour rêvé comme celui de Pierre dans Corps à coeur.

Après Bresson et Visconti, Vecchiali adapte à son tour la nouvelle de Dostoievski et se l’approprie magnifiquement dans un clair obscur qui semble suspendu au rire enfantin de Natacha (grâcieuse Astrid Adverbe) et au battement de coeur de Fédor (formidable Pascal Cervo, tout droit sorti d’un film de Demy).

Natacha comprend que son amour pour cet homme attendu est vain. Mais l’amour est cruel, le bonheur est rare et difficile à attraper même sous nos yeux, même sur une jetée entre chien et loup.

EVERYONE ELSE : sous le soleil exactement

Lundi soir au programme de la Cinéthèque du Fresnoy, était projeté le film allemand de Maren Ade, Everyone else, récit estival d’une crise conjugale en Sardaigne.

 

 

Chris est architecte un peu idéaliste, de ceux qui ne veulent réaliser que des grands projets tandis que sa nouvelle amie, Gitti, est attachée de presse pour un label de musique. Ils profitent de l’été en Sardaigne où les parents de Chris ont une maison secondaire. La soeur de Chris et ses enfants sont sur le point de repartir et le film commence par une scène au bord de la piscine où Gitti apprend à la fillette à exprimer sa colère, à crier haut et fort qu’elle la déteste jusqu’à lui demander de la tuer. Gitti feignant d’être morte se jette à l’eau comme elle se jettera plus tard dans le jardin.

Restés seuls, leur huis clos conjugal démarre et les confronte aux premiers doutes, ceux qui arrivent juste après l’idylle. Gitti et Chris ne se connaissent pas depuis très longtemps et déjà le décalage amoureux se fait sentir comme la preuve d’un équilibre fragile entre la passion des débuts et les désillusions du quotidien. Chris ne veut pas la décevoir mais parait toujours assez lointain et plus réservé. Il invente un petit personnage en tête de gingembre qui pourrait le relayer pour faire l’amour à Gitti et même pour lui parler. Seulement Gitti n’a pas les mêmes envies. Elle a envie de lui quand il lit son livre, veut aller danser quand lui préfère rester à la maison, et malgré toute l’énergie qu’elle met à le convaincre, c’est finalement son non-désir à lui qui l’emporte. On dépend toujours de l’absence de désir de l’autre. Gitti veut aimer Chris entièrement, même ses défauts, sa distance, ses actes (il part rejoindre un de ses amis la laissant seule à la maison malgré sa résistance) tant qu’elle sent que lui aussi l’aime comme elle est, libre.

Mais lors d’un diner chez des amis de Chris également en Sardaigne, l’harmonie vole en éclats et les tensions latentes se réveillent. Le couple d’hôtes devient le miroir de ce qu’ils n’osaient pas voir chez l’autre. Gitti s’en prend à Hans pour défendre Chris mais sa colère n’est que le reflet de son désamour. Elle pensait aimer un homme, elle en découvre un autre.

Elle attend des mots, des promesses, la preuve qu’il ne la quittera pas, mais Chris est bien trop rattrapé par ses doutes, ses inquiétudes. Et quand il se confie à elle, elle l’interrompt et termine sa phrase en interprétant trop vite son propos. « Je ne voulais pas dire ça, tu crois tellement me connaitre », lui dit-il avant de s’en aller. Voilà toute leur différence, et peut être une différence quasi universelle entre les hommes et les femmes : elle pense « nous », il pense « je » et « tu ».

Gitti est pourtant prête à tout par amour, même à l’inciter à ne pas porter de préservatif ou à lui pardonner ses silences et ses maladresses. Elle lui murmure des mots d’amour, il lui répond par des baisers. Il se sait aimé et désiré et cela lui suffit. Elle expose ses sentiments comme elle expose son corps sous ce soleil sarde. Avec un naturel presque dérangeant. Chris, quant à lui, est bien plus conformiste, il répète les mêmes gestes que Hans jetant sa femme dans la piscine et se met à fuir lors d’une randonnée pour finalement n’échapper qu’à lui même. Il y a parfois quelque chose qui relève de l’ennui dans ce chassé croisé, et Maren Ade ne cherche pas à y échapper, prenant ce temps-là à témoin de leur confusion.

Les plus belles scènes se situent dans une des pièces de la maison, consacrée à la rêverie (ringarde) de la mère avec au milieu un faux arbre recouvert d’oiseaux en verre. Chris joue Cat Stevens sur la chaine et se met à danser à la demande de Gitti. La décoration de la pièce ajoutée à la musique rend leur amour à nouveau possible, loin de la réalité de leurs questionnements. L’amour a-t-il besoin d’artifice pour se ranimer ? Ne serait-il qu’un jeu, qu’une illusion ? Maren Ade y répond à sa manière à la fin du film où Gitti feint à nouveau d’être morte. Comme pour mieux renaitre. Ou pour réveiller l’autre.