REVER SOUS LE CAPITALISME : quand la souffrance au travail envahit nos nuits

Après Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés co-réalisé avec Marc-Antoine Roudil, Sophie Bruneau aborde à nouveau la souffrance au travail mais sous le biais de l’intime. Découvert au Cinéma du Réel, Rêver sous le capitalisme introduit Douze rêves d’hommes et de femmes racontés en douze tableaux dans un Bruxelles nocturne et hivernal.

Partant du livre de Charlotte Beradt Rêver sous le III ème Reich,  qui en collectant des rêves des années 30 à Berlin montre combien les régimes politiques influent sur nos rêves, Rêver sous la capitalisme rend compte des rêves de travailleurs traduisant tous un traumatisme ou un dysfonctionnement lié à leur emploi. L’un rêve qu’il doit débarrasser le sol de ses collègues réduits à l’état de morts-vivants à coup de pelle, l’autre entend le bruit incessant du scan de sa caisse à la cadence infernale de la “bonne“ caissière, une autre encore rêve qu’on mure sa fenêtre. Chacun raconte ce qui vient les hanter la nuit et analyse à sa façon la symbolique, souvent très criante, de leurs rêves. Leurs récits sont accompagnés d’une succession de plans fixes de la ville, dans la nuit bruxelloise. On y voit des bureaux désertés, des gares, des open spaces, des parking de supermarchés. Ces décors très réalistes deviennent le théâtre de récits oniriques et traduisent la déshumanisation dont semblent souffrir la plupart, contraints à plus de rendement, et la perte de sens d’un système libéral qui a oublié de se réinventer. La caméra suspend le temps au dessus de ces paysages urbains, montrant ainsi comment le travail s’insinue dans la ville et dans notre moi profond, jusqu’à nous anéantir et nous dévorer à en croire l’un des rêves d’une psychologue.

 

Ce qui frappe le plus dans le film de Sophie Bruneau, au delà de la souffrance flagrante qui s’en dégage, c’est l’impasse dans laquelle notre système nous a plongés, nous abandonnant à un point de non retour où, à force de cloisonnement des taches, nous avons perdu le contrôle. La cinéaste dépasse son sujet d’ordre psychanalytique et dresse un portrait plus large d’une société qui finalement repose sur le désordre et le chaos. Le film finit par ressembler à un cauchemar apocalyptique, une fin d’une ère où les humains occupent l’espace en étant réduits à une mission qu’ils ne comprennent plus. « On est dans une société où on ne voit plus le sens global de ce pour quoi on est là », analyse l’un d’eux.

Au fil du film, la nuit laisse place au jour (on pense au vers de Paul Valéry « le jour se lève, il faut tenter de vivre »). On y découvre des façades de bureaux aux couleurs claires, aux grandes baies vitrées. Ces open spaces laissent passer la lumière mais derrière cette transparence, c’est avant tout l’intimité de chacun qui est annihilée. Seuls trois des personnes interviewées apparaissent à l’écran pour raconter leurs rêves et leurs présences nous rappellent soudain que derrière chaque récit, il y a bel et bien la réalité d’un être, d’une vie, d’un travailleur.

Peurs, fatigues, humiliations, perte d’empathie, suicides, les souffrances sont multiples et le résultat d’un management à l’image de cette architecture désincarnée. Reste notre perspicacité comme seule arme de résistance face à l’absurdité du monde. Rêver sous la capitalisme rejoint la longue liste de documentaires et fictions sur cette thématique de la souffrance au travail mais en prenant une direction plus poétique, plus contemplative, parvient à questionner notre propre inconscient. Et nos rêves, que disent-ils de notre rapport au monde ?

RETOUR SUR LE 40e FESTIVAL DU CINEMA DU REEL

Cinémas à la croisée du réel, de la fiction, de l’expérience immersive, de la lutte et de l’onirisme, les films présentés cette année au Cinéma du Réel sont autant de formes cinématographiques ouvrant la voie vers de nouveaux territoires, pour mieux réfléchir le monde. Retour sur cette 40e édition du Cinéma du Réel qui s’est achevée hier.
© James Benning

Réfléchir le réel c’est aussi et avant tout questionner notre perception et notre façon de regarder le monde. Qu’est ce que le réel ? Vaste question à laquelle le Cinéma du réel offre de multiples réponses cinématographiques depuis 40 ans. On pourrait également poser la question d’André Bazin « Qu’est-ce que le cinéma ? » tant les films proposés prennent des formes très différentes. Le documentaire ne se limite pas à raconter, dénoncer,  interroger sur des sujets réels mais flirte du côté de la fiction, de l’expérimentation, de la photographie et plus largement des arts visuels. De quoi annihiler ces fameuses frontières entre les genres et se laisser porter par un regard subjectif, formel et interrogateur.

Une fenêtre de liberté

Les films que l’on voit au Cinéma du Réel ont bel et bien une chose en commun, ils nous bousculent, nous interrogent, nous incitent à nous sonder, à nous mettre en action, à créer des passerelles invisibles et à confronter nos regards. Bien sûr certains films nous toucheront plus que d’autres, certains même verront des spectateurs s’en aller, affichant ainsi discrètement leur limite ou leur ennui, mais tous se hissent à un geste filmique plus ou moins radical qui nous contraint à voir le monde sous un angle différent. Les films projetés constituent en cela un véritable contrepied aux images omniprésentes qui nous entourent, à l’instantanéité des réseaux sociaux et au formalisme des cases télévisuelles. Et c’est tant mieux.

Le Cinéma du réel c’est aussi l’occasion de croiser des figures du documentaire et du septième art, de l’équipe Lussassoise des Etats généraux du film documentaire, Jean-Marie Barbe et son délégué artistique Christophe Postic, aux documentaristes Nicolas Philibert, Mariana Otéro ou Boris Lehman, mais aussi les acteurs/rices Nahuel Pérez Biscayart ( 120 battements par minute) ou Joana Preiss, une des égéries de Nan Goldin.

Qui dit réel ne dit pas réalisme

Cette 40e édition nous a permis de découvrir bon nombre de films qui, s’ils interrogent l’idée même du réel ou d’irréel, recouvrent des formes libres et pour certaines expérimentales. C’est d’ailleurs l’artiste avant-gardiste James Benning qui a reçu cette année le Grand Prix pour son film L.Cohen., invitation  à observer un même paysage de l’Oregon sur fond sonore d’avions. Difficile de raconter ce film pour le moins contemplatif sans en dévoiler l’essence et le moment de bascule qui justifie ce cadre immobile mais pour reprendre les mots du cinéaste venu présenter son film « au début il ne se passe pas grand chose, ensuite vous verrez quelque chose d’étrange et puis quelque chose de magique ». Et effectivement, au-delà de « l’évènement » à la moitié du film d’une durée de 45 minutes, c’est notre propre capacité à regarder que le cinéaste interroge. En nous incitant à observer de la sorte une composition définie, le cinéaste nous invite à ressentir les phénomènes naturels et l’empreinte du temps dans une sorte d’allégorie du fil de la vie et de relativisme entre la lenteur perçue et le passage d’un instant fugace. Pour certains croisés à l’issue de la projection, le film sera le plus beau de cette décennie.

Autre film étonnant dans sa forme : Monelle de Diego Marcon en compétition internationale de courts métrages. Le film tourné à la Casa del Fascio à Côme, emblème de l’architecture mussolinienne et oeuvre de Giuseppe Terragni, est une plongée dans l’obscurité fragmentée par des plans réguliers et furtifs éclairés au flash où l’on ne distingue que des scènes d’une seconde avant de replonger dans l’obscurité. Le cinéma c’est 24 images par seconde, ici c’est 24 images chaque 20 secondes. Le reste, c’est au spectateur de se raconter l’histoire et de tisser le fil d’un récit elliptique et suggestif.

© Diego Marcon

Fiction ou documentaire : telle n’est pas la question

Deux films en particuliers nous rappellent que le documentaire c’est aussi de la fiction : l’essai d’Eugène Green, En attendant les barbares, qui raconte l’initiation de six personnages en quête de sens fuyant l’arrivée des “Barbares“ annoncée sur les réseaux sociaux. A priori rien de documentaire dans ce film. Et pourtant le résultat qui est le fruit d’un atelier de cinéma est la preuve que la forme importe peu (ici on est dans un jeu dépouillé laissant place aux mots), et que d’un récit somme toute fictif et irréel, jaillit une expérience collective vivante et une parabole de notre société contemporaine.

Le film d’Antoine Bourges Fail to appear  joue également sur la confusion entre fiction et documentaire puisque c’est du « re-enactment ». Le réalisateur a observé un centre d’aide sociale de Toronto et a fait rejouer par des acteurs les rôles d’Isolde, assistante sociale débutante, et d’Eric, musicien et voleur récidiviste. Le procédé interroge : est-ce moins vrai du fait que cela soit rejoué par des acteurs professionnels ou au contraire la liberté permise par la « fiction documentée » comme la renomme le cinéaste, lui permet-il de dire et montrer davantage que dans un documentaire ?

© Eugène Green

Paysages urbains ou ode à la nature

Rêver sous le capitalisme de la belge Sophie Bruneau mêle les récits d’hommes et de femmes racontant les rêves qui les hantent liés à leur travail. Les rêves traduisent les peurs des travailleurs, la peur d’être inutile, la peur d’être harcelé par un patron, la peur de ne pas arriver et même la peur d’être dévoré par ses patients (une psy raconte un rêve édifiant à ce propos). Les visages n’apparaissent pas ou peu, laissant place aux paysages urbains, aux bureaux désertés, aux parkings de supermarché investis par les mouettes et au ciel traversé par les avions. Ces paysages de fin du monde deviennent le décor de cauchemars dans lesquels notre monde néolibéral s’est engouffré. Portrait d’un monde à la dérive qui a remporté le Prix des Bibliothèques.

Pour L’esprit des lieux Stéphane Manchematin et Serge Steyer sont partis loin des villes à la rencontre de Marc Namblard, preneur de sons naturaliste vivant dans les Vosges. Le film s’appuie sur le métier de leur protagoniste et sans discours aucun, L’esprit des lieux se propose d’être une balade sensorielle et sonore en pleine nature. Portrait d’une délicatesse inouie qui incite à l’instar de James Benning à savoir « regarder et écouter ».

© Sophie Bruneau

Militer ou filmer : pourquoi choisir quand on peut faire les deux ?

Que ce soit la rétrospective du japonais Shinsuke Ogawa, les films de Ken Loach choisis par un autre cinéaste militant, Lech Kowalski,  dans le cadre de la sélection spéciale du quarantième anniversaire, le film de Ruth Beckermann consacré à Kurt Waldheim (Waldheims walzer), tous ont été réalisés par des cinéastes  engagés. Dans Waldheims walzer, Ruth Beckermann utilise ses propres images tournées dans les années 80 pour revenir sur le parcours de Kurt Waldheim – ancien secrétaire général de l’ONU soupçonné d’être un ancien nazi et qui s’est toujours défendu de quelconque implication dans les crimes perpétrés pendant la deuxième guerre mondiale – sauf lors d’une séquence d’action contre Waldheim où au lieu de filmer, la réalisatrice a préféré militer. C’est donc d’autres images à ce moment-là qui nous sont données à voir et qui se mêlent aux siennes pour recomposer le fil de son enquête sur cet homme qui fut blacklisté par les Etats Unis. Le film, formidablement construit, constitue un tableau édifiant et personnel sur un scandale dont l’écho retentit encore aujourd’hui, à l’heure où l’extrême droite reste très présente en Europe.

© Ruth Beckermann

La rétrospective Shinsuke Ogawa et Ogawa Pro qui se poursuit au Jeu de Paume jusqu’au 28 avril offre aussi un panorama pertinent sur un cinéma militant et de résistance. Si Ogawa et Ogawa Pro restent assez méconnus en Europe, leurs films eurent un impact considérable dans le Japon d’après-guerre  et rendirent compte des bouleversements que connut ce pays. On a pu découvrir Assatsu no mori (La forêt de l’oppression), film sur un groupe d’étudiants protestataires d’une université de province du Japon. Ici plus question de la distance du filmeur, au contraire. Le parti pris  consiste à filmer de l’intérieur ces jeunes révoltés qui décident de s’enfermer dans la maison des étudiants pour échapper à leur éviction. La caméra devient des leurs, à la fois complice et témoin d’un combat qui aura des conséquences sur le mouvement étudiant de ces années-là. Ogawa et son collectif vivaient d’ailleurs en communauté et avaient élaboré des principes de tournage très définis. Leur oeuvre représente une mémoire précieuse du mouvement de résistance que connut le Japon.

Se battre contre le pouvoir signifie aussi de se battre contre les médias ce que l’on a pu voir dans l’un des programmes de la sélection Pour un autre 68 avec le film d’Helke Sanders Break the Power of Manipulators et celui de Joaquim Pedro de Andrade The Language of Persuasion qui dénonce l’espace publicitaire comme élément de domination.  « Le sentimentalisme nous rend dociles » peut-on y entendre. Tellement vrai et peut être encore plus actuel aujourd’hui qu’hier, à l’heure des réseaux sociaux et des partages de vidéos de chatons.

 

 

 

 

L’INSOUMIS, un documentaire un peu trop soumis

La campagne du candidat de la France insoumise filmée au plus près par Gilles Perret, le réalisateur de Ma mondialisation et La sociale. Un documentaire insoumis ?

Qu’on l’aime ou qu’on le déteste, on ne peut enlever à Jean-Luc Mélenchon son talent de tribun, son érudition, son franc-parler et sa force de caractère. L’insoumis promettait donc une plongée au coeur de la campagne présidentielle d’un candidat passionnant, intrigant et que finalement on connait peu. Promesse échouée et on regrette de n’apprendre pas grand chose sur « l’homme » Mélenchon. L’une de ses conditions était de ne jamais aborder sa vie privée (ce que l’on conçoit aisément) mais Gilles Perret aurait pu dévoiler à travers ce film de campagne des éléments clés pour comprendre le parcours de cet homme politique. En vain.

Le film démarre sur le fameux rassemblement à Lyon et Paris où Mélenchon s’est dédoublé grâce à l’utilisation d’un hologramme qui lui a valu pas mal de railleries. Tout est prétexte à moquer le candidat du front de gauche qui a bien compris que la presse ne le soutiendrait jamais et contre laquelle il se positionne avec virulence. Or lorsque l’on touche au saint organe de la presse, le retour de bâton n’est pas tendre. Qui de la poule ou de l’oeuf a démarré cette relation d’incompréhension ? Mélenchon est un émotif, il l’avoue lui-même, il s’en veut de perdre son sang froid devant un cheminot (bourré) qui lui reproche de ne pas les respecter. Le ton monte, Mélenchon s’énerve et trouve injuste la réaction de l’homme, lui qui « use sa vie » à les défendre.

Si Gilles Perret a gagné la confiance de Mélenchon qui lui ouvre ses portes à un moment pourtant crucial, c’est aussi que le candidat a compris mieux que personne comment communiquer. Mélenchon est le candidat le plus tourné vers les nouveaux moyens de communication: sa chaine youtube, son blog, l’usage de nouvelles technologies. Puisque les medias traditionnels le desservent, il contourne le problème en s’adressant directement au peuple.

Le problème c’est que Mélenchon a un tel charisme, une telle aura, qu’il semble avoir envoûté Gilles Perret, qui filme un Mélenchon érigé par des plans en plongée presque systématiques. Ce choix questionne : à qui s’adresse-t-il donc ? L’absence de distance de Perret semble répondre à la question. Les colères de Jean-Luc Mélenchon comme son combat sont sincères et l’on déplore que le film ne raconte jamais la genèse de ses positions, de ses batailles, de son parcours politique du parti socialiste jusqu’au Front de gauche. Bien sûr on est en pleine campagne et Mélenchon a sûrement autre chose à faire que de se confier à la caméra, le sujet étant cette campagne et non de dresser un portrait de l’homme, mais lorsque Depardon filme Giscard d’Estaing dans 1974, une partie de campagne, il dépasse le factuel et s’appuie sur le quotidien de sa campagne pour raconter en filigrane quel homme se cache derrière celui sur le point de remporter l’élection présidentielle – le film fut d’ailleurs censuré par Valéry Giscard d’Estaing jusqu’en 2002. Mais Gilles Perret n’est pas Raymond Depardon.

De quoi parle L’insoumis au final ? D’un élan du peuple derrière un mouvement rassembleur autour de valeurs humanistes et équitables, d’une équipe soudée autour de leur candidat dont la personnalité est pour beaucoup dans la montée fulgurante du Front de gauche. Mélenchon c’est le « patron ». Il aime tout contrôler jusqu’à la veste qu’il doit porter et s’il écoute sa conseillère en communication Sophia Chikirou, il n’en demeure pas moins obstiné. Rien de bien neuf donc qui vaille le détour.

L’insoumis souffre déjà des premiers signes de la censure à Marseille dans le cinéma Les variétés. Un moyen de faire parler de lui ou au contraire de le stigmatiser davantage ? A mon sens et à en croire la discussion enflammée entre journalistes à la sortie de la projection presse, ceux qui le détestent ne le détesteront que davantage et ceux qui l’aiment ne verront rien de plus que cet élan qui les a portés jusqu’au soir de la présidentielle. Une petite leçon néanmoins à tous ceux qui le voient comme un mauvais perdant, il faut l’entendre dire, lui qui croit dur comme fer en la victoire du peuple, qu’en cas de défaite « on aura bien travaillé et puis voilà ».

L’insoumis paraitra au mieux un reportage réalisé par l’un des leurs et au pire un pamphlet propagandiste. Personnellement je trouve que c’est un film sans grand intérêt pour un homme pourtant captivant et qui aurait mérité un documentaire à sa hauteur.

TITICUT FOLIES : le premier film interdit de Frederick Wiseman ressort en salles

Premier film du documentariste Frederick Wiseman, Titicut Follies ressort en salles en copie restaurée après plus de vingt ans d’interdiction de diffusion aux Etats Unis. Un grand film cinglant à ne pas manquer.

Quand Wiseman tourne Titicut Follies en 1966, il est alors professeur de droit à Boston et visite à plusieurs reprises avec ses élèves cet hôpital pénitentiaire de Bridgewater où ont enfermés des fous criminels. Il obtient l’autorisation de filmer, mais quand le film sort, la cour du Massachusetts interdit sa diffusion en invoquant la violation du droit à la vie privée des patients. En réalité, le film est une plongée étourdissante et édifiante dans cet univers carcéral psychiatrique et Wiseman ne dresse pas un portrait très flatteur des conditions de traitement des patients-prisonniers.

Le film s’ouvre et se clôt sur le spectacle annuel interprété par les patients et le personnel. Animé par l’un des geôliers qui semble parfaitement à sa place en « Monsieur Loyal » et, soi-dit en passant, ressemble à Frank Vincent qui vient de nous quitter hier, le spectacle annonce déjà la couleur d’un film qui joue sans cesse sur l’ambiguïté du lieu, entre prison et asile, entre maltraitance et moments conviviaux. Qui est fou, qui ne l’est pas ? Pas si clair que cela à entendre ce psychiatre hongrois, clope au bec, interrogeant un pédophile interné pour avoir abusé d’une fillette de 11 ans. « Etait-elle précoce ? Avait-elle des formes d’une femme plus âgée ? ». « Même pas », répond le jeune homme qui avoue avoir également abusé de sa propre fille. « Vous êtes conscient que votre acte est anormal ? Et votre femme elle en pense quoi ? ». Ce même médecin à l’allure désinvolte n’hésite pas à intuber un des patients qui refuse de se nourrir. Dans un montage assez radical, Wiseman alterne les scènes d’intubation (toujours clope au bec) avec celles du cadavre et de l’enterrement de l’homme désormais disparu. Preuve directe s’il en faut que les traitements infligés ne sont pas les plus pertinents ni respectueux des corps.

A propos des corps, Wiseman les filme dans toute leur violence subie. Les corps sont abimés, les gueules cassées, les regards perdus et les mâchoires édentées. Une des premières scènes montre l’arrivée à l’hôpital des hommes qui se tiennent tous nus et passent en revue devant les geôliers. Nus ils le resteront la majeure partie de leur temps, par commodité mais aussi par humiliation. On assiste à un cortège de fous dénudés errant et scandant des propos souvent incohérents, à qui on lance des ordres, à qui l’on répète les mêmes phrases pour mieux les titiller (comme Jim à qui l’on ne cesse de demander si sa chambre sera propre demain). L’un d’eux, Wladimir, interné pour paranoïa et schizophrénie, interpelle les médecins sur la dégradation de son état. Il affirme n’avoir rien à faire dans ce lieu, être en possession de toutes ses capacités mentales et ne plus supporter qu’on lui inflige ces traitements. Il parait en effet plus sain d’esprit que les médecins qui décident de son sort.

Mais ce qui étonne par dessus tout, au-delà du tableau de ce lieu insalubre et maltraitant, c’est la manière dont Wiseman lui-même a monté son film le construisant comme un spectacle où s’enchaineraient différents numéros sans queue ni tête, certains légers, d’autres terrifiants, où les protagonistes se mélangent et où, en équilibristes, ils semblent improviser devant nous. « N’oubliez pas que Titicut Follies est une comédie musicale ! », revendique Frederick Wiseman. C’est vrai que la musique est partout, chez les patients qui chantonnent, chez les gardes qui s’ennuient et cherchent à se divertir. Magnifiquement photographié par John Marshall, Titicut Follies est une plongée édifiante au coeur d’une folie diffuse, celles des patients incarcérés mais aussi et évidemment celles des hommes et d’une Amérique fracturée, en pleine guerre du Vietnam. Avec ce premier essai, Wiseman a ouvert sa propre voie : celle du documentariste génial que l’on connait aujourd’hui et à qui l’on doit une quarantaine de films.

AVANT LA FIN DE L’ETE, un road movie philosophique et touchant

Trois amis iraniens sillonnent les routes de France espérant le temps d’un été convaincre l’un d’eux de ne pas rentrer en Iran. Un documentaire revigorant de Maryam Goormaghtigh présenté hier soir en ouverture de l’ACID, l’une des compétitions parallèles du Festival de Cannes. 

C’est le début de l’été, Arash se prépare à rentrer en Iran en septembre après cinq années passées en France pour ses études. Ses amis Hossein et Ashkan lui proposent une virée vers le sud pour lui laisser le temps de bien réfléchir à sa décision, en espérant qu’il finisse par y renoncer. Commence alors une errance entre road movie et flânerie pour nos trois personnages en quête de sens.

Qui n’a jamais rêvé de filmer ces petits moments de la vie merveilleux où l’on regrette de n’avoir pas de caméra ? AVANT LA FIN DE L’ETE semble être une compilation de moments volés tellement parfaits que le film ressemble à une fiction. Il faut dire que ce documentaire flirte avec la fiction à chaque instant tant il est formidablement écrit et interprété. Si les personnages sont bel et bien réels, leurs échanges, profonds ou légers, pourraient avoir été écrits par Rohmer.

Dans une des premières très belles scènes du film alors que les trois amis campent éclairés par de petites loupiottes, Arash avoue le sentiment de solitude extrême qu’il ressent en France et qui l’empêche de créer des liens avec les français. « Les français n’ont aucune raison de s’intéresser à moi », lance-t-il. Hossein désapprouve, lui s’est fait de vrais amis en France mais il lui a fallu du temps et la rencontre avec sa femme française.

AVANT LA FIN DE L’ETE raconte en filigrane l’exil et le déracinement, la solitude des êtres, la difficulté à communiquer, l’amitié salvatrice et les possibles rencontres comme celles qui ponctuent leur périple, de la jeune serveuse aux deux musiciennes en passant par Miss Noirétable. Car comme tous les hommes (et les femmes), ils recherchent l’amour (à part Hossein déjà marié). Celui qui ferait rester Arash en France. Les scènes de drague sont à contre courant de tous les clichés du genre. Lorsque Ashkan approche la jeune serveuse, il est terrifié et maladroit et n’ose l’aborder plus frontalement. On la voit assise sur le bord de la fontaine là où ils se parlaient quelques instants avant. Hossein l’incite à y retourner et convoque un poète iranien en choisissant au hasard un de ses poèmes, véritable invitation à profiter du moment présent.

De la rencontre avec deux jeunes musiciennes nait une légèreté qui soudain semble faire douter Arash, lui qui aime « être avec des inconnus ». Sur la plage, Hossein leur montre les différentes façons de porter le voile chez les vieilles iraniennes, tandis qu’Ashkan, toujours aussi maladroitement, tente de les séduire. Les personnages se frôlent, se heurtent, rient ensemble et la cinéaste capture la magie de la naissance des sentiments, vibrants et sans lendemain. Tout au long du film, Maryam Goormaghtigh révèle avec délicatesse et humour la part féminine d’Ashkan, Arash et Hossein, leurs doutes et leurs questionnements. Y compris quand il s’agit de draguer les filles. Ainsi quand Ashkan approche l’une des musiciennes pour mieux titiller l’autre, il semble lui-même ne plus savoir ce qu’il veut. « Laquelle t’intéresse ? Nous non plus, on n’a pas compris », plaisantent-ils.

« Quand je vois la lune sa beauté me rend triste »

Impeccablement éclairé, découpé et mis en scène, le film regorge de cadres éloquents et percutants tel ce plan dans une fête foraine où une mamie de dos observe la chenille quand deux autres passants se placent soudain juste devant elle. Maryam Goormaghtigh aime filmer ses personnages de dos, comme pour mieux les apprivoiser, l’horizon devant eux, parfois ouvert, parfois contrarié. Chaque scène abonde de savoureux dialogues, de silences et de pépites (la scène où Hossein et Ashkan sont en maillot de bain dans l’eau et évoquent la difficulté de communiquer quand on est dénudés, ou la scène en voiture où les trois amis apprennent aux deux jeunes femmes la richesse de la langue farsi).

Ensemble ils avancent vers le sud, parlent religion, analysent leurs rêves, fument, boivent et dans le silence de la nuit, tentent de trouver des réponses. Leur errance sur fond de paysages français, raconte aussi leur place dans le monde, le mal du pays (Hossein avoue davantage se retrouver en France mais se sait indéniablement plus heureux en Iran), et leur envie de liberté. On dirait le sud, on dirait la vie. Un premier long métrage à ne manquer sous aucun prétexte.

Distribution : Shellac (notre distributeur chouchou !)
Durée : 1h20

MADAME B, l’histoire d’une nord coréenne

Avec MADAME B, HISTOIRE D’UNE NORD-CORÉENNE, Jero Yun dresse le portrait d’une femme au destin hors du commun et raconte à travers elle le sort universel de milliers de migrants.

La genèse de MADAME B, HISTOIRE D’UNE NORD-CORÉENNE est née lors du précédent film de Jero Yun Looking for North Koreans où le cinéaste, pour les besoins de ses recherches, avait fait la rencontre de Madame B. C’est elle-même qui lui a suggéré de la filmer et de raconter sa vie « extraordinaire ». Tourné sur plusieurs années, le film de Jero Yun s’intéresse avant tout à la singularité du destin de cette femme. Mais à travers cette histoire, le cinéaste rend compte d’une réalité bien plus large, celle de familles éclatées faute de choix, et contrainte à des vies difficiles.

Jero Yun la suivra jusqu’en Thaïlande où elle aidera des clandestins à quitter la Corée du Nord. Le voyage fut tellement éprouvant que Jero Yun n’a pu filmer que très peu d’images de ces moments-là. Le film se situe donc ailleurs, même s’il a gardé plusieurs scènes de ce périple fou à travers la Chine. Et on le comprend, car les quelques images qui nous sont données à voir montrent bien que cette réalité est indicible, impossible à relater sans mettre en danger tout le monde, et surtout, s’éloignent de son sujet premier, Madame B.

L’histoire “extraordinaire” de Madame B. commence  le jour où elle décide de fuir la Corée du Nord, seule dans un premier temps, avec pour projet de faire venir son mari et ses deux jeunes fils dès qu’elle sera installée. Mais alors qu’elle arrive en Chine, son passeur la marie de force à un paysan chinois avec qui elle se retrouve contrainte de vivre dans une ferme insalubre. Madame B. n’a alors plus d’autres choix que devenir à son tour passeuse pour gagner sa vie et aider sa famille coréenne. Le film relate ces dix années où Madame B. vivra un exil forcé loin des siens, son attachement étonnant à son second mari et enfin son retour au pays côté sud où elle retrouvera enfin ses enfants devenus grands.

Si l’on regrette un peu que le film nous perde parfois dans un récit trop déstructuré, Madame B reste néanmoins un film percutant sur la condition des migrants obligés de fuir leur pays en dictature quitte à s’enfuir en pleine nuit et laisser derrière soi ses deux enfants endormis. Dans une scène où elle voyage en bus traversant les paysages chinois, Madame B. écrit dans un carnet ce qu’elle n’arrive pas raconter :   « Pourquoi personne ne s’intéresse à nos vies ? Pourquoi nos vies sont-elles si dures ? ».  Dans ces deux phrases, il y a tout le sort de ces milliers de migrants que l’on expulse ou enferment aussi vite, ces migrants dont certains aiment à croire qu’ils viennent pour voler le pain des légitimes citoyens. Le film raconte en filigrane ce mélange de courage et de désespoir qui poussent les gens à tout quitter du jour au lendemain pour tenter d’offrir à leurs enfants, leurs famille, une vie meilleure. Madame B. pourrait être une sorte de prolongation d’un film présenté au Jeu de Paume dans le cadre de l’exposition Soulèvements qui montrait en plan fixe des migrants traverser une frontière. Juste ça. On voyait des hommes, des femmes et des enfants se succéder à la queue leu leu devant la caméra, avancer clandestinement vers un nouveau monde avec pour seuls bagages un sac à dos. Devant ces images, on ne peut éviter de se demander à notre tour « Pourquoi leurs vies sont-elles si dures ? ».

Date de sortie : 22 février 2017
Durée : 1h11
Distribution : New Story District

LES HABITANTS ou la France d’en bas vue d’en haut

Après Journal de France, Depardon continue son infographie de la France avec un nouveau volet intitulé Les Habitants. A bord de sa caravane, Depardon et Claudine Nougaret sillonnent la France du nord au sud et s’installent sur des places de villages pour recueillir la parole libre de ses habitants.

« Je suis plus tendre en région »

« Je suis plus tendre en région » avoue Depardon. Vraiment ? Je ne le ressens pas ici bien qu’étant une inconditionnelle de Depardon depuis toujours. Depuis son Numéros zéros jusqu’à sa merveilleuse trilogie Profils paysans. J’étais même partie, lors d’un passage en Lozère, sur les routes qu’il avait sillonnées, comme pour mieux ressentir la nature si rude qu’il avait filmée et comprendre les personnages qu’il peignait avec délicatesse. Depardon parvient formidablement à dessiner les contours en focalisant sur un détail, à raconter le hors champ, à transmettre la vie qui passe. Lui le « passeur » sait aussi filmer sans arrêter sa caméra, intégrer la perche de Claudine (Nougaret, son ingé son et compagne depuis toujours) pour ne pas perdre ce qui se joue sous ses yeux. Dans Les habitants, Depardon n’intervient pas et ne se déplace pas avec sa caméra. Le dispositif est simple, deux personnes autour d’une table dans la caravane avec une caméra cachée derrière une vitre et ça tourne !

Les gens parlent de leur relation amoureuse, de leurs échecs, leurs souffrances, de la ville où ils sont, bref ils parlent d’eux et là où cela devrait tous nous révéler, nous nous sentons quand même bien loin d’eux. Son casting semble traduire une France qui régresse, une France où les femmes continuent de tout porter, où les hommes hyper machos ne se sentent pas investis, où les couples trop jeunes se forment et rejouent sans fin un modèle moyen âgeux. Pas de mixité sociale dans ce film, juste la France d’en bas, celle qui ne semble pas concernée par la politique quand ce sont eux-mêmes les premières victimes d’un système d’inégalités. Seuls quelques portraits sauvent ce tableau.

Cela me fait d’ailleurs doucement rigoler de lire que le journaliste de Télérama écrive :  « Eux ce sont nous ».

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Un film féministe ?

En quoi ce film est-il jugé féministe ? Parce qu’il défend ces femmes qui souffrent d’être battues, d’être mères délaissées trop jeunes, d’être obligées de travailler dans des bars de nuit pour nourrir ses enfants ? Mouais. Le féminisme c’est aussi de défendre un autre modèle où ces femmes ne se retrouveraient pas prisonnières de leur passif, de leur milieu social, de leur décrochage scolaire. C’est sûr il y a du boulot…

A trop filmer la France d’Hanouna, il en oublie les autres français et au lieu de réhabiliter une parole qui deviendrait universelle au-delà des différences sociales, culturelles, linguistiques, il les enferme dans un cliché dans lequel personnellement je ne me retrouve absolument pas. Alors c’est surement parce que je suis une bobo parisienne mais j’ai aussi longtemps vécu en pleine campagne (en Ardèche), en province aussi (je suis dans le nord) et que j’ai rencontré bien d’autres français. Invisibles dans ce film.

Depardon, un des plus grands documentaristes qui soit, déçoit ici par ce regard presque condescendant sur la « province » en manquant de diversifier les portraits qu’il nous donne à voir. Lui qui a toujours su mieux que quiconque capturer la vie qui traverse les gens, semble ici se perdre dans son propre procédé de caravane-caméra qui fige les habitants dans une parenthèse dialoguée d’où ne sort que des clichés qu’on préférait taire. Là où l’art de Depardon (ou d’un Wiseman) résidait dans la faculté de rendre universelles des paroles de personnages parfois très loin de nous, Les Habitants stigmatisent une France qui semble balayer tous les combats militants des féministes.

MEXICO MEXICO, un voyage hors des sentiers battus

La Cinémathèque française programme jusqu’au 23 février une rétrospective du cinéaste François Reichenbach. En partenariat avec la Cinémathèque, le Fresnoy projetait hier soir Mexico Mexico, documentaire réalisé en 1968 au coeur d’un Mexique rythmé par ses fêtes populaires et sacrées.« Le Mexique commence là où les routes s’arrêtent » nous dit l’écrivain Carlos Fuentes. Véritable plongée dans l’histoire du Mexique, le film de Reichenbach est avant tout un hymne à la vie et au voyage. Un film indispensable.

 

De longs travelings balaient le paysage, les lacs, les montagnes, la caméra suit les visages des indiens du Mexique trottant sur leurs chevaux, au rythme de la musique mexicaine omniprésente. François Reichenbach nous immerge immédiatement dans la beauté de ce pays qu’il vénère en posant la question suivante : « Si le Mexique disparaissait, de quoi se souviendrait-on ? »

Ils furent des milliers d’indiens contraints par les colons de quitter leur terre. Cette terre sacrée que l’homme blanc occupe sans se soucier de son histoire. Acapulco et ses plages, vernis d’un Mexique pour touristes, carte postale parfaite d’une destination rêvée. Des jeunes garçons font le saut de l’ange du haut des falaises au risque de leur vie pour aller pêcher quelques pièces au fond de l’eau. Les villes s’érigent avec des bâtiments toujours plus hauts, tels des babels en verre, où trouver sa place relève de la loterie. Le voyage continue cadencé par les fêtes qui se succèdent comme ailleurs se succèdent les jours. Les fêtes servent autant à oublier qu’à se souvenir. Les coras rejouent des morceaux de leur histoire pour conjurer le sort, les tarasques portent et brûlent des masques symbole des dictateurs, des ennemis, de Dieu et du Diable, d’autres célèbrent la terre féconde, ou se transforment en oiseaux pour appeler la pluie. Tous ces rituels entre sacré et profane ponctuent la vie des habitants et Reichenbach nous donne à voir une nature d’une infinie beauté. Chaque visage est un paysage, filmé dans ce qu’il a de plus fragile. D’ailleurs Fuentes dans son très beau texte et reprenant les paroles ancestrales définit le bonheur comme le corps à corps harmonieux et fragile des hommes et de la terre.

François Reichenbach filmait comme d’autres respirent. Sa caméra le suivait partout et on lui doit un bon nombre de documentaires et de portraits (Rubinstein, Orson Welles ou Yehudi Menuhin) qu’il finançait en vendant les toiles de maitres, héritées de sa famille. Mexico Mexico est un vibrant hommage au peuple et à la terre, celle qui peut être, comme le croient certains indiens, revient aux morts.