THELMA, le thriller fantastique de Joachim Trier

Une jeune femme en proie à des visions tombe amoureuse d’une autre femme et fait tout pour se délivrer du mal. Mais quel est vraiment le mal ? Après Back home, le norvégien Joachim Trier revient avec un thriller fantastique très maitrisé, Thelma.

La scène d’ouverture donne d’emblée le ton : une fillette de 6 ans et son père armé d’un fusil avance sur un lac gelé avant de s’enfoncer dans la forêt. Au loin une biche. Thelma regarde son père armer son fusil et le braquer sur la biche. Elle observe la créature semblant lui souhaiter un autre sort pendant que son père sans qu’elle ne le voie, retourne le fusil sur sa fille. La biche s’éloigne, épargnée par le mouvement du père.

Dès les premières minutes, Joachim Trier parvient à nous intriguer et nous emmener dans un récit pour le moins inquiétant. Thelma (Eili Harboe) est étudiante à Oslo. Elle a quitté le foyer familial très croyant que constituent ses parents mais continue à leur parler chaque jour, à les rassurer. Pourtant à priori pas de quoi s’inquiéter. Thelma est une jeune fille sérieuse, ne boit pas, travaille bien et ne sort pas. Lorsqu’elle rencontre Anja (Okay Kaya), elle vient de faire ce qu’elle croit être une crise d’épilepsie. Elle tombe amoureuse d’Anja et ses certitudes comme ses convictions religieuses la titillent et l’exposent à des crises de plus en plus rapprochées. Mais si ses crises n’étaient pas le fruit d’une maladie neurologique mais la preuve de pouvoirs surnaturels ?

Thelma cherche à comprendre ses crises et découvre qu’elles correspondent à des visions qu’elle a, elles-mêmes provoquées par une forme de refoulement. C’est l’une des raisons pour laquelle ses sentiments envers Anja la bouscule autant. Dans une scène où elle sort diner au restaurant avec ses parents, elle émet une remarque à l’encontre d’amis créationnistes de son père, soulevant l’indignation de ce dernier qui lui reproche son manque de respect. « C’est vrai que parfois je me sens supérieure aux autres. » Ce qu’elle ressent n’est en fait que sa faculté à voir et sentir bien au-delà du réel.

Si Thelma flirte avec le genre fantastique, ce n’est que par touches, pour servir les crises psychogènes de la jeune fille et rendre compte de ses visions ou de ses rêves. Lors de sa première crise en pleine bibliothèque, on distingue  un vol d’oiseau au loin, non sans rappeler les oiseaux menaçants d’Hitchcock et l’un d’eux vient se jeter contre la fenêtre juste avant que les mains de Thelma se mettent à trembler, tout comme les lampes, et qu’elle ne tombe à la renverse. Joachim Trier joue en permanence, et de façon très hitchcockienne, avec notre perception. Il donne à voir certains symboles (parfois trop grossiers comme le serpent qui hante les rêves de Thelma) pour nous emmener finalement dans une autre direction et nous obliger à regarder autrement, à s’immiscer dans le monde intérieur de l’héroïne, dans l’obscurité de ses souvenirs.

Thelma tiraillée entre le bien et le mal, peu à peu se libère, se met à boire, à sortir avec ses nouveaux amis. Lors d’un tête à tête chez elle avec Anja, elle lui confie en montrant une bougie, que son père lui avait un jour tenu sa main au-dessus de la flamme suffisamment longtemps pour qu’elle ressente le mal, en lui expliquant que l’enfer c’était cette douleur-là, tout le temps. On comprend mieux la dualité qui l’habite et qui est le résultat d’une éducation rigoriste et catholique, à la limite de la perversion.

Visuellement très beau, Thelma s’appuie sur une mise en scène efficace mêlant tour à tour les plans des deux jeunes femmes dans une fusion qui les dépasse. Dans certains plans, la caméra se substitue au regard de Thelma posé sur une mèche de cheveux d’Anja (mèche de cheveux qu’on retrouvera plus tard), un lustre à l’opéra, ou sur des lumières qui vacillent, annonçant ainsi les évènements étranges qui suivent. Thelma captive par l’ambiguïté du personnage dont on ne sait jamais très bien si elle est victime ou coupable, nous renvoyant de fait à la dualité qui anime Thelma mi-sorcière, mi-proie.

Difficile d’en dire plus sans spoiler – ce qu’on vous épargnera – mais ce que l’on peut affirmer c’est bien le talent de Joachim Trier à peindre ce personnage en quête d’émancipation et de vérité, de sa vérité et non celle que ses parents ont choisi pour elle. On regrette néanmoins un final un peu trop oedipien qui fera sans doute sourire quelques psys dans la salle.

ARRAS FILM FESTIVAL 2017 : programme de cette 18ème édition

Ce soir s’ouvre la 18ème édition du Arras Film Festival avec la projection de Jalouse de David Foenkinos. Au programme : des rétrospectives, des hommages, du cinéma européen et des avant-premières. Le Blog du Cinéma y sera à partir de demain pour trois jours, histoire de vous faire partager quelques moments de ce festival convivial et décidément éclectique.

Comme tous les ans, le Arras Film Festival nous gâte en nous invitant à découvrir plusieurs avant-premières en présence des réalisateurs/trices (écriture inclusive oblige !) parmi lesquelles Borg Mc Enroe de Janus Metz, A beautiful day de Lynne Ramsay avec Joaquin Phoenix, La douleur d’Emmanuel Finkiel adapté du roman éponyme de Duras, Je vais mieux du discret Jean-Pierre Améris (Les émotifs anonymes), La promesse de l’aube d’Eric Barbier, tiré du roman de Romain Gary et Thelma du très talentueux Joachim Trier (Olso 31 août).

Le Arras Film Festival offre aussi un beau panorama sur le cinéma européen avec une douzaine de films présentés dont un focus sur le cinéma allemand et bien sûr une compétition européenne avec un jury présidé cette année par Christian Carion, enfant du pays et réalisateur de Mon garçon sorti en septembre.

J’ai même rencontré des Tziganes heureux d’Aleksandar Petrović

Toujours dans le cinéma européen, on pourra découvrir la sélection annuelle Visions de l’est et avoir le bonheur de voir J’ai même rencontré des tziganes heureux qu’on avait manqué au Festival Lumière 2017.

Le cinéma du monde est aussi à l’honneur avec Les bienheureux de Sofia Djama, le film chilien Mariana de Marcela Said ou le film palestinien Wajid de Annemarie Jacir.

Cette édition rendra hommage à Noemie Llovsky autour de huit de ses films  en tant que réalisatrice et actrice, ainsi qu’un hommage à l’immense Jean Douchet, critique et historien du cinéma mythique avec un documentaire qui lui est consacré Jean Douchet, l’enfant agité.

Marie-Octobre de Julien Duvivier

Côté rétrospectives, les Festival se penche sur Les révolutions russes avec notamment un ciné-concert du chef d’oeuvre Octobre d’Eisentein et sur les films de crimes avec la rétrospective Whodunit ? (Qui a commis le crime ?) dans le cadre de laquelle sera diffusée Marie Octobre de Duvivier,  L’assassin habite au 21 de Clouzot et Le crime de l’Orient express de Sydney Lumet. L’occasion de rendre hommage à Danielle Darrieux dans un de ses plus beaux rôles et à Clouzot à l’honneur dès le 8 novembre à la Cinémathèque française.

Egalement une carte blanche est donnée aux soeurs Noguera (Lio et Helena)  dès demain avec La clinique de l’amour du regretté Artus de Penguern et Belgian disaster. Samedi soir aura lieu une rencontre animée par Jean Marc Lalane suivi d’un show case.

Enfin à l’occasion de l’exposition Napoléon au Château de Versailles d’Arras, le Arras Film Festival projette plusieurs films sur Napoléon et la campagne de Russie dont l’hilarant Guerre et amour de Woody Allen.

BACK HOME

Un père se retrouve avec ses deux fils dans la maison familiale au moment où une grande exposition vient consacrer le travail de sa femme, photographe de guerre disparue dans un accident de voiture trois ans auparavant. Entre évocation, souvenir, deuil, crise familiale, mensonge et fantasme, Back home est un formidable tableau sur la complexité de l’âme humaine, sur ce que l’on donne à voir et ce qu’on est vraiment. Un film signé Joachim Trier.

Dans son premier film Nouvelle donne, Joachim Trier se penchait déjà sur les vies parallèles de deux amis écrivains qui envoient leurs manuscrits au même moment, l’un devient célèbre, l’autre non. A quoi tient le succès, la reconnaissance ? N’y a t-il pas un sentiment d’usurpation derrière tout ça ? D’illégitimité ? Le succès rend-il heureux ? Autant de questions que l’on retrouve en filigrane dans Back home.

Le film démarre sur l’arrivée au monde de la fille du fils ainé, Jonah (Jesse Eisenberg), ses petits doigts serrés autour de l’index de la maman épuisée filmés par une caméra fluide, un peu chancelante aussi comme les parents émus. La naissance de la fillette arrive au moment où une exposition consacrée à Isabelle (Isabelle Huppert) sa grand mère disparue, se monte à New York avec l’aide de son ancien collaborateur Richard. On comprend peu à peu que l’accident de voiture n’était pas fortuit mais un suicide déguisé. Seul Conrad, le deuxième fils adolescent, l’ignore. Le père (Gabriel Byrne) démuni par l’impossibilité de communiquer avec Conrad, tente en vain de lier contact avec ce dernier, de lui parler avant qu’un papier consacré à Isabelle ne dévoile au grand jour une vérité qui risquerait de le fragiliser davantage. Conrad est un garçon difficile à cerner, qui passe son temps à errer seul ou à jouer à des jeux vidéo. Gene son père s’est même créé un personnage pour communiquer avec son fils de façon virtuelle avant de se faire éliminer en deux secondes par l’avatar de Conrad. Il est même assez inquiétant, et ses silences comme son attitude laissent croire qu’il est le parfait candidat d’un passage à l’acte. Pourtant quand Jonah essaye de discuter avec lui, il obtient à défaut d’une réponse, un texte où il se décrit. « Bizarre mais super intéressant » selon Jonah. Ce texte n’est pas seulement l’inventaire d’un j’aime/ j’aime pas visant à se démarquer mais plutôt la preuve qu’on est bien autre chose que ce que ce qu’on donne à voir. Chacun fantasme sur l’autre, transfère sur lui ses peurs, traduit ses gestes selon sa propre vision. Incommunicabilité ou communication immanquablement faussée ? Joachim Trier filme les différents points de vue, comme dans cette scène où Gene suit Conrad et le voit errant seul, se dirigeant au cimetière et se jeter sur une tombe inconnue. On se dit comme le père que le fils va mal et que son attitude est pour le moins déconcertante. Conrad racontant cette même scène à son frère, lui explique, qu’ayant remarqué que son père le suivait, il s’est jeté sur la première tombe devant lui, ne trouvant pas celle de sa mère. Le cinéma comme la vie est question de regard.

Joachim Trier filme tous les temps sur le même plan de façon sensorielle. Il mêle les temps présents, ceux du souvenirs, du fantasme (comme la scène de l’accident qui laisse place à l’imaginaire « pour trouver une raison, un coupable ») dans une construction kaleidoscopique atteignant ainsi la réalité complexe de notre pensée fragmentée. Nous vivons les uns les autres côte à côte comme une somme d’individus reliés mais pas toujours connectés. Que comprenons nous de l’autre, de sa dépression, de son travail, de ses aventures ? Dans une très belle scène, Isabelle se questionne sur la légitimité de son travail, photographier le pire « parce que ces gens là sont dans une telle détresse que cela devient possible de le faire ». Doit-elle les photographier comme ils le feraient eux-mêmes s’ils devaient raconter leur histoire ou doit-elle raconter une histoire plus universelle quitte à mettre au second plan les personnes devant son objectif ?

Back home est un film sur notre place dans le monde, difficile à trouver même quand on est entourés des gens qu’on aime. Isabelle n’a jamais trouvé sa place au sein de sa famille, peut être aussi parce qu’elle ne sentait pas qu’ils avaient besoin d’elle.
Jonah, lui, semble le plus équilibré et pourtant la situation s’inverse quand il revient « chez lui ». Il regarde les photos de sa mère, découvre une femme qu’il ne connaissait pas et préfère mettre à la corbeille cette partie inconnue qui vient le déranger au moment même où il retrouve un amour de jeunesse et qu’il a du mal à quitter cette banlieue new yorkaise pour retrouver sa jeune épouse et son bébé. L’autre réveille en nous nos propres peurs, nos propres démons.

Le film de Trier a de nombreux niveaux de lecture tout comme cette scène où Conrad se souvient que sa mère lui apprenait à changer de cadre pour changer d’histoire. Ainsi une photo coupée en deux devenait un homme tenant par la main une fillette évoquant toute la douceur qui les unit. En entier la même photo révèlait le visage d’Adolf Hitler.

Si l’on peut reprocher à Back home un peu trop d’effets de stylisation et qu’on lui préfère son précédent Oslo 31 août, le film reste néanmoins un très beau film sur l’inéluctable solitude des êtres et ce qui les unit pour le meilleur et pour le pire.