MALGRE LA NUIT ou l’empire des sens

Lenz revient à Paris pour rechercher Madeleine dont il n’a plus de nouvelles. Il rencontre Hélène et c’est l’amour fou. Entre autodestruction, passion, jalousie et errance, Malgré la nuit n’est pas un film qui se raconte mais une expérience qu’il nous ait donné à voir et à ressentir. Philippe Grandrieux poursuit son exploration formelle de la nuit, des corps, des pulsions et des émois. Un film d’amour à mort.
Malgré la nuit de Philippe Grandrieux

Bien qu’assez inconnu du grand public, Philippe Grandrieux n’en est pas à son premier essai. Vidéaste et cinéaste à part, Grandrieux aime explorer différents territoires que ce soit à travers ses installations, ses fictions ou ses documentaires. Après de nombreux documentaires et vidéos expérimentales, Philippe Grandrieux réalisa un premier film de fiction,  Sombre, véritable ovni dans le paysage cinématographique et dont la singularité formelle promettait la renaissance d’une « vie nouvelle » (autre titre de fiction de Grandrieux) au cinéma. Sombre mettait en scène Marc Barbé en serial killer impuissant et Elina Löwensohn (l’actrice fétiche de Hal Hartley) en victime amoureuse. Ce qui troublait par dessus tout dans ce film et que l’on retrouve aussi dans ses autres fictions (et même dans ses documentaires) est la manière qu’a le réalisateur d’interroger l’image en tant qu’image et de créer une ode aux sens, à l’organique, aux corps traversés par le plaisir et le tourment. Car oui le cinéma de Grandrieux est organique, végétal, étrangement lumineux. Il filme les forêts les bois, les écorces, la terre comme il filme les corps. Il capte cette lumière variable, indécise qui reflète la couleur des émotions. Ses films effleurent toujours le lieu où nait le vertige, la perte, la mort et l’amour. Comme si l’un n’allait pas sans l’autre. Car Philippe Grandrieux croit profondément à l’amour salvateur, celui qui sauve des terres les plus obscures, les plus destructrices quitte à accélérer la route vers l’inexorable fin.

(c) Shellac
(c) Shellac

Malgré la nuit nous plonge d’emblée dans un décor en apesanteur où les personnages suspendus semblent flotter dans l’écran entourés d’un halo de lumière. Les voix sont murmurées, chuchotées. Lenz enlace Lola, Louis enlace Lenz. Ensemble ils fument du crack et disparaissent derrière les volutes de fumée puis de notre vue. Lent fondu au noir. Lenz est dans le métro. Il regarde Hélène endormie.

La caméra suit les mouvements et les visages dans un cadre où l’on sent aussi le poids du corps de Grandrieux tenant la caméra, un cadre fragmenté, sensoriel, tantôt flou, un cadre qui prolonge notre regard, nous oblige à voir derrière l’obscurité, derrière les chairs et les visages morcelés. Le cinéma de Grandrieux est expérimental en ce sens où il exalte la matière, les corps et les sens en les faisant surgir. L’histoire intervient au second plan, les personnages se mêlent et s’entrechoquent dans un ballet hypnotique. Grandrieux fascine dans son rapport aux corps qui n’est pas, comme le souligne le critique Raymond Bellour, sans rappeler celui de Cassavetes (on pense bien sûr à Faces). Il apprivoise les corps avec sa caméra, se rapproche au plus près d’eux, de leurs respirations pour ne faire qu’un. L’image elle-même devient corps.

Ariane Labed
(c) Shellac

Madeleine est l’amour perdu de Lenz, la belle prostituée disparue. Lena est l’amante de Louis mais veut posséder Lenz pour mieux l’anéantir. Hélène vit avec Paul mais ses pulsions de mort l’amènent vers un réseau d’exploitation sexuelle aux moeurs fatales. Lenz flotte entre ces femmes comme sur l’écran dans une errance aérienne et irréelle. Les personnages se confondent et n’existent que sur l’instant, évitant toute possibilité d’identification.

Là encore nous sommes dans l’organique, le présent d’un personnage débarrassé de son histoire. L’anéantissement chez Grandrieux semble être le passage incontournable vers un autre possible, vers la lumière. La recherche formelle prend le pas sur le récit qui reste cependant très écrit pour mieux servir la place des corps à l’image. Grandrieux ne nous donne pas à voir un réel dans une lumière crue mais représente un nouveau monde entre rêve et cauchemar fait de jeux d’ombres et de lumières, de fragments insaisissables qui nous plongent dans un univers loin des codes habituels. La question n’est pas celle du bien ou du mal mais bel et bien celle de la déraison, des passions magnétiques où nous pouvons nous reconnaitre dans leur essence-même (peut être moins dans leur forme !).

Le film a beau être interdit aux moins de 16 ans, il n’en demeure pas moins d’une pudeur extrême, d’une beauté flagrante, loin de toute obscénité. Malgré la nuit est aussi un objet filmique qui s’adresse à la mémoire collective, celle des livres et des images qui nous habitent et d’un lieu universel : celui de l’abandon, le même qui nous rejoint chaque nuit dans nos rêves.

Paul Hamy
(c) Shellac

Dans une scène entre Lenz et Vitali, le père de Lena à l’origine de ce réseau d’exploitation sexuelle souterrain, on voit l’image de Vitali (Johan Leysen) se superposer à celles de poissons aux mouvements gracieux. Vitali dit à Lenz :

« Les poissons expriment leur nature pleinement, même en captivité. Ils sont animés par la seule nécessité de leur instinct. Ils sont absolument là à chaque instant, profondément eux-mêmes, profondément réels. (…) C’est impossible pour nous, car nous, on sait qu’on va mourir ».

Philippe Grandrieux également auteur d’un très beau portrait documentaire sur Masao Hadachi (Il se peut que la beauté ait renforcé notre résolution) ou de l’envoûtant White epilepsy ne laisse pas indemne. Ses films nous habitent, nous contaminent et c’est peut être cette dernière citation qui explique le mieux la tentative de Philippe Grandrieux, celle de faire surgir du noir la vraie nature des êtres, leur instinct et leurs peurs.

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